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de

 

Chrétienté "

n°32

 

 

Le 8 décembre 2005

 

Le sommaire

 

Les Nouvelles de Rome

 

Benoît XVI : « La barque de l’Eglise aussi a un volant difficile ».

 

Benoît XVI : Le fondement de la liberté religieuse

 

Commentaire de Remi Fontaine

 

Benoît XVI  invité en Palestine

Les Nouvelles de France 

La formation des Imans à Paris VIII-Saint Denis

 

Le philosophe Alain Finkielkraut : « L’antiracisme sera au XXIe siècle ce que fut le communisme au XXe. »

 

 

 

 

 

 

Les Nouvelles de Rome

 

Benoît XVI : « La barque de l’Eglise aussi a un volant difficile ».

 

Le président de Ferrari offre au pape le volant de Schumacher

Benoît XVI a reçu, le lundi 5 décembre 2005,  le président de Ferrari, Luca Cordero di Montezemolo, qui lui a offert le volant de la Formule 1 de Michaël Schumacher, le septuple champion du monde étant un compatriote du pape Ratzinger, qui, lui, « conduit » l’Eglise.

Devant la complexité d’un tel volant, et la multiplicité des boutons que lui montrait le président en disant: « sainteté, c’est très compliqué », le pape a fait observer: « La barque de l’Eglise aussi a un volant difficile ».

Luca Cordero di Montezemolo a par ailleurs remis au pape un chèque de 950 000 euro pour venir en aide aux victimes du tsunami: la valeur de la Ferrari Enzo "édition spéciale 400" présentée à Jean-Paul II par une délégation de 95 employés de la Ferrari, et mise en vente aux enchères chez Sotheby's.

Le président de Ferrari a souligné que le pape a été « particulièrement reconnaissant » pour le volant de la F2004 de Schumacher, qui portait cette inscription : « Le volant d’un pilote champion du monde de F1 à Sa Sainteté Benoît XVI, qui pilote le monde chrétien ».

Benoît XVI : Le fondement de la liberté religieuse

Le Dimanche 4 décembre 2005 le pape Benoît XVI a prononcé, lors de l’Angelus,  l’allocution suivante sur la liberté religieuse à l’occasion du 40 e anniversaire de la cloture du Concile.

« Chers frères et soeurs,

En ce temps de l'Avent, la communauté ecclésiale est invitée – alors qu'elle se prépare à célébrer le grand mystère de l\'Incarnation – , à redécouvrir et approfondir sa relation personnelle avec Dieu. Le mot latin adventus se réfère à la venue du Christ, et met au premier plan le mouvement de Dieu vers l'humanité, auquel chacun est appelé à répondre par l'ouverture, l'attente, la recherche, l'adhésion. Et, de même que Dieu est souverainement libre dans le fait de se révéler et de se donner, n'étant mû que par l'amour, de même la personne humaine est libre dans le fait de donner son assentiment, même s’il s’agit d’un devoir : Dieu attend une réponse d'amour. En ces jours, la liturgie nous présente comme modèle parfait de cette réponse, la Vierge Marie, que nous contemplerons le 8 décembre prochain dans le mystère de l'Immaculée Conception.

La Vierge est Celle qui demeure à l'écoute, toujours prêtre à accomplir la volonté du Seigneur ; elle est un exemple pour le croyant qui vit dans la recherche de Dieu. Le Concile Vatican II a consacré une réflexion attentive à ce thème, de même qu'au rapport entre vérité et liberté. Les Pères conciliaires ont approuvé, en particulier, il y a quarante ans précisément, une Déclaration concernant la liberté religieuse, c'est-à-dire le droit des personnes et des communautés à pouvoir rechercher la vérité et professer librement leur foi. Les premiers mots, qui donnent le titre à ce Document sont dignitatis humanae: la liberté religieuse découle de la dignité singulière de l'homme qui, parmi toutes les créatures de cette terre, est la seule en mesure d'établir une relation libre et consciente avec son Créateur. « En vertu de leur dignité – dit le Concile – tous les hommes, parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire doués de raison et de volonté libre… sont pressés par leur nature même et tenus par obligation morale à chercher la vérité, celle tout d’abord qui concerne la religion » (DH, 2). Vatican II réaffirme ainsi la doctrine traditionnelle catholique selon laquelle l’homme, en tant que créature spirituelle, peut connaître la vérité, et a donc le devoir et le droit de la chercher (cf. ibid. 3). Une fois ce fondement posé, le Concile insiste largement sur la liberté religieuse, qui doit être garantie aussi bien aux personnes individuelles qu’aux communautés, dans le respect des exigences légitimes de l’ordre public. Et cet enseignement du Concile, après quarante ans, reste encore d’une grande actualité. La liberté religieuse est en effet bien loin d’être partout vraiment respectée : dans certains cas celle-ci est niée pour des raisons religieuses ou idéologiques ; dans d’autres, tout en étant reconnue par écrit, elle est entravée dans les faits par le pouvoir politique ou, de manière plus insidieuse, par la prédominance culturelle de l’agnosticisme et du relativisme.

Prions afin que chaque homme puisse réaliser pleinement la vocation religieuse qu’il porte inscrite en son être. Que Marie nous aide à reconnaître sur le visage de l’Enfant de Bethléem, conçu dans son sein virginal, le divin Rédempteur venu dans le monde pour nous révéler le vrai visage de Dieu ».

Je donne le commentaire que Remi Fontaine a fait de cette allocution du pape, dans Présent du 6 décembre.

 

 

 

De Benoît XVI à Finkielkraut

« L’ultime profanation

de la laïcité »

 

A L’OCCASION de l’anniversaire de la déclaration du concile Vatican II sur la liberté religeuse, Benoît XVI a rappelé dimanche, avant l’Angélus, qu’il s’agissait d’un droit en fonction d’un devoir. Lesquels découlent tous deux de la dignité [ontologique ou opérative ?] (NDLR cette distinction est en effet en la matière tout à fait fondamentale) de l’homme, fondement de ce droit-devoir qui est « de chercher la vérité, celle tout d’abord qui concerne la religion ».

Il a ensuite dressé un constat plutôt négatif de la reconnaissance civile de ce droit-devoir en matière de vérité religieuse, trop souvent compris comme une liberté de (pratiquer n’importe quelle religion au sens libéral) au lieu d’une liberté pour (aller et faire aller vers le vrai). « La liberté

religieuse est en effet bien loin d’être partout vraiment respectée », a déclaré le Saint-Père en distinguant deux situations :

 

1. « Dans certains cas celle-ci est niée pour des raisons religieuses ou idéologiques. » On reconnaîtra

ici tous les totalitarismes déclarés, qu’ils soient idéologiques, comme le communisme, ou religieux, comme l’islamisme (théocratique). Lesquels prétendent empêcher notamment l’expression et la pratique de la foi catholique. Voire contraindre de sacrifier à leurs idoles...

 

2. « Dans d’autres cas, tout en étant reconnue par écrit, elle est entravée dans les faits par le pouvoir politique ou, de manière plus insidieuse, par la prédominance culturelle de l’agnosticisme et du relativisme. » On reconnaîtra là le « totalitarisme sournois » de la démocratie moderne ou religieuse, selon les mots mêmes de Jean-Paul II. Laquelle, sans reconnaître aucun culte, prétend contraindre les religions à se reconnaître mutuellement sur le même plan d’égalité, sous la tutelle du pouvoir étatique, au nom de la soi-disant laïcité ouverte ou apaisée, « bien commun » des religions. Et donc empêcher la vraie religion d’opposer publiquement à l’Etat un pouvoir spirituel, surnaturel, garant de la morale : « Non à une loi morale qui primerait la loi civile » (Chirac), « Ne pas se mettre en contradiction avec les grands principes de la République (Mgr Ricard).

 

On reconnaîtra également le pacte laïque que Jean Madiran décrivait dans notre numéro de vendredi dernier – comme découlant de la loi de 1905 – et auquel se rallient nos évêques – au nom de la même liberté religieuse invoquée

par le Pape – dans ce qui apparaît comme une privatisation du religieux. Et pire encore une dénaturation des grandes religions révélées, comparable l’aliénation des contractants dans le funeste pacte social de Rousseau...

 

Sans aller plus loin dans les contradictions des interprétations et des tentatives diverses pour dénouer ce fameux nœud

gordien de la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse dans ce monde sécularisé, nous renverrons, en écho à l’Angélus de Benoît XVI, aux fortes paroles que vient de prononcer à nouveau Alain Finkielkraut dans un

entretien accordé cette fois à La Nef de décembre : « Le relativisme est la plaie de nos sociétés quand bien même il ne conduirait pas au totalitarisme. Il conduit au nihilisme (...) effrayant du “tout est égal” qui accompagne l’enlaidissement du monde. » Et de conclure que lui-même, comme d’autres, se situe en rébellion spirituelle, « face

précisément à une laïcité qui n’est rien d’autre que la profanation ultime ». Des mots qui nous rappellent aussi ceux que disait Marthe Robin au P. Finet en 1936, indiquant que parmi les erreurs qui allaient sombrer, il aurait le communisme, le laïcisme et la franc-maçonnerie...

RÉMI FONTAINE

 

 

 

Benoît XVI  invité en Palestine

 

Le président Mahmoud Abbas invite Benoît XVI à Jérusalem

 

Rome, 4 décembre 2005 (Apic) En visite officielle au Vatican, le 3 décembre, le président de l'Autorité nationale de Palestine (ANP), Mahmoud Abbas, a invité Benoît XVI à Jérusalem et dans les lieux saints. Le député-maire de Bethléem lui a même remis un passeport palestinien.

 

Selon un communiqué du Saint-Siège, Mahmoud Abbas et le pape ont insisté, au cours de leur entretien, sur la nécessité d’intégrer l’ensemble du peuple palestinien dans le processus de paix et sur les difficultés des catholiques dans la région.

 

Joaquin Navarro-Valls, directeur de la Salle de presse du Saint-Siège, a ainsi déclaré qu’au cours de la rencontre, qualifiée de "cordiale", "la situation au Moyen Orient a été passée en revue", ajoutant que "l'exigence d'intégrer toutes les composantes du peuple palestinien dans le processus de paix a été particulièrement soulignée". Le porte-parole du Saint-Siège a encore expliqué que "les difficultés des catholiques en Palestine et leur contribution à la société palestinienne" ont aussi été évoquées par les deux hommes.

 

Le 3 décembre en fin de matinée, le pape et le président de l’Autorité nationale palestinienne Mahmoud Abbas, aussi appelé 'Abou Mazen', se sont entretenus en privé dans la bibliothèque du Palais apostolique au Vatican pendant un peu plus de 20 minutes. C'est assis côte à côte que les deux hommes ont ainsi conversé.

 

Le pape également invité par Katsav

 

"Vous serez vraiment le bienvenu à Jérusalem et dans les lieux saints", a ensuite lancé Mahmoud Abbas au pape, en anglais, au terme l’entretien privé. "Merci beaucoup", lui a aussitôt répondu Benoît XVI qui, il y a un peu plus de deux semaines, avait été invité à visiter l'Etat hébreu par le président israélien Moshe Katsav en visite au Vatican. "J’ai invité le pape à accomplir une visite d’Etat en Israël", avait alors déclaré le président Katsav en sortant de sa rencontre avec Benoît XVI le 17 novembre, affirmant que ce dernier avait "répondu positivement" à son invitation.

 

Lors de l’audience du 3 décembre, le président Abbas a présenté à Benoît XVI les six membres de la délégation qui l'accompagnaient parmi lesquels le vice premier ministre palestinien Nabil Shaath, le ministre du tourisme Ziad Al Bandak, et le délégué de l'Autorité palestinienne en Italie Nemer Hammad.

 

Le ministre du tourisme palestinien Ziad Al Bandak, aussi député-maire de Bethléem, s’est entretenu un long moment avec le pape, en allemand, lui remettant un passeport palestinien. Sur ce passeport rédigé en arabe, permettant d'entrer dans la ville native du Christ, apparaissait une seule inscription en anglais, 'Vatican City State' (Etat de la Cité du Vatican), et un espace libre pour écrire le nom du propriétaire du document.

 

Avant que le président palestinien ne se rende en audience auprès du cardinal secrétaire d'Etat Angelo Sodano, il a fait don à Benoît XVI d'un bas-relief en cuivre représentant une Vierge aux cheveux couverts d'un tissu blanc et vêtue à l’orientale. Le pape, quant à lui, a offert au président de l'ANP une série de médailles pontificales.

 

Poubelles scellées sur la Via della Conciliazione

 

Un peu plus tôt, le cortège du président de l'Autorité nationale palestinienne était entré au Vatican alors que les cloches de la façade de la basilique Saint-Pierre sonnaient précisément 11h. Au préalable, le convoi d'une douzaine de voitures, dont de nombreux véhicules des forces de l'ordre, avait traversé Rome et parcouru la Via della Conciliazione fermée à la circulation. Sur cet axe majeur qui mène à la place Saint-Pierre se tenaient de nombreux agents de police, et les poubelles avaient été scellées par mesure de sécurité comme lors des récentes visites des présidents irakien et israélien.

 

Par sa rencontre avec Benoît XVI au Vatican, Mahmoud Abbas a achevé une brève visite officielle en Italie. Au moment de quitter Rome, le leader palestinien a rencontré la presse à qui il a confié que le pape, "par le poids symbolique qu’il a dans la communauté internationale, peut avoir un rôle décisif pour la paix dans le monde entier". Mahmoud Abbas a aussi évoqué Bethléem, la qualifiant de "ville sainte que nous devons tous défendre afin que puissent y coexister toutes les religions".

 

Né en 1935 à Safad (Galilée), Mahmoud Abbas a étudié à Damas et Moscou. Il est, avec Yasser Arafat et Farouk Kaddoumi (Abou Loutof), un des derniers pères fondateurs du Fatah. En 1980, il devient membre du Comité exécutif de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et est désigné responsable du département des Relations nationales (c’est-à-dire arabes) en 1984. Rentré en Palestine en juillet 1995, il devient Secrétaire général de l'OLP et nommé premier ministre en 2003, avant de démissionner. Celui que l’on appelle aussi 'Abou Mazen' prend la tête de l’Autorité nationale de la Palestine (ANP) en janvier 2005, succédant ainsi à Yasser Arafat décédé en novembre 2004. (apic/imedia/ami/bb)

 

Les Nouvelles de France 

La formation des Imans à Paris VIII-Saint Denis

 

L'université Paris VIII-Saint-Denis pourra accueillir de futurs imams désireux de parfaire leurs connaissances en droit, histoire ou civilisation française, ont convenu lundi le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur et le président de Paris VIII Pierre Lunel.

"Il s'agit de permettre à ces étudiants de rentrer dans nos modules de formation, au même titre que les autres et sur les mêmes critères", à savoir la détention d'un baccalauréat ou de diplômes dont l'équivalence sera avalisée par une commission de l'université, a expliqué à l'AFP M. Lunel au terme d'une rencontre avec M. Boubakeur.
"Nous avons tout le temps de nous préparer pour la rentrée 2006, je vais en parler à nos conseils pour obtenir leur aval. Il ne s'agit pas d'un module spécifique mais de permettre à ces étudiants de se former dans les disciplines utiles à leurs fonctions", a souligné M. Lunel.

Un précédent projet de créer un diplôme universitaire pour la formation profane des imams s'était heurté en mai à un refus du conseil des études et de la vie universitaire de Paris IV.

Paris VIII, qui dispose de nombreuses conventions avec des pays maghrébins permettant des équivalences, est renommée pour son ouverture. Sur 27.000 étudiants, cette université située aux portes de Paris en Seine-Saint-Denis compte 30% d'étrangers, soit deux fois la moyenne nationale.

"Nous tentons de trouver une formule équilibrée de formation des cadres de l'islam", a expliqué de son côté M. Boubakeur. Il a ajouté qu'il comptait évoquer ce projet devant le Conseil français du culte musulman (CFCM), qu'il préside.

M. Boubakeur a précisé que la soixantaine d'étudiants de l'Institut de la Mosquée de Paris devrait par la suite obtenir un diplôme universitaire parallèlement à celui de l'Institut pour que ce dernier soit validé.

Source : AFP

 

Le philosophe Alain Finkielkraut : « L’antiracisme sera au XXIe siècle ce que fut le communisme au XXe. »

 

A- Jean Madiran, dans Présent du 7 décembre 2005, commente :

(…) Par les voies qui sont les siennes et non les nôtres, le philosophe Alain Finkielkraut arrive à une conclusion qui est bien loin d’être courante :

« L’antiracisme sera au XXIe siècle ce que fut le communisme au XXe. »

Cette conclusion de Finkielkraut est justement la nôtre depuis des années, sous réserve de deux précisions :

1. – Il ne faut pas dire « sera », au futur, comme une prophétie, car cela est sous nos yeux depuis le dernier quart du XXe siècle (loi Pleven : 1972 ; loi Gayssot : 1990).

2. – L’antiracisme actuel ne remplace pas le communisme, il le continue. Comme l’écrivait mardi Georges-Paul Wagner redivivus dans nos colonnes : « Ce prétendu antiracisme au visage bénin et honorable (humaniste, c’est tout dire !) n’était qu’un moyen de faire renaître de ses cendres un communisme et une lutte de classe qui s’essoufflaient. » La pratique de la dialectique selon le marxismeléninisme utilisait le mythe de la « lutte de classe », c’est toujours elle, c’est bien la même « intrinsèque perversité » qui utilise désormais le mythe de l’« antiracisme», tourné prioritairement contre la préférence nationale, et secondement contre la préférence religieuse, qui n’ont ni l’une ni l’autre rien à voir avec un « racisme».

On est vraiment fort loin d’avoir fait entendre cette « banalité de bon sens » aux Français télévisuellement aveuglés. La sentence catégorique de Finkielkraut peut contribuer au moins à « ouvrir le débat ». Inversement, les trotskistes et nihilistes idéologiquement dominants dans les ;médias y découvriront le plus bel éloge de l’antiracisme à leurs yeux : l’antiracisme, c’est le communisme ! Mais bien sûr, ils le savaient déjà, puisque c’est eux qui mènent cette danse-là ».

 

B- Anne-Marie Le Pourhiet,  professeur de droit public à l’université Rennes-I et juriste,  commente aussi à sa manière, dans le journal Le monde..

 

 

L’esprit critique menacé

 

L’intimidation judiciaire devient une pratique courante

pour les associations chargées d’une « cause » à défendre

 

Le Monde du samedi 3 décembre 2005

 

Renaud Camus, Michel Houellebecq, Oriana Fallaci, Edgar Morin, Olivier Pétré-Grenouilleau, Max Gallo, Elisabeth Lévy, Paul Nahon, Alain Finkielkraut… la liste devient longue et inquiétante des journalistes, écrivains, universitaires et intellectuels poursuivis ou menacés de poursuites pénales par des association vindicatives et sectaires pratiquant l’intimidation judiciaire soit pour faire taire toute opposition à leur cause, soit tout simplement pour interdire à l’avance le moindre débat sur leur conception particu­lière de l’amitié entre les peuples.

Ces lobbies, que l’écrivain Philippe Muray qualifie à juste titre de « groupes d’oppression », défendent le plus souvent un communautarisme narcissique dégéné­rant en paranoïa identitaire et victimaire et prétendent détecter des atteintes à leur dignité à tous les coins de rue. Le terroris­me de ces croisés de Phygiénisme mental consiste désormais à qualifier de « pho­bie » (homophobie, lesbophobie, handi-phobie, islamophobie, judéophobie, méla-nophobie, etc.) toute expression d’une opi­nion contraire à leurs prétentions ou reven­dications. Une phobie étant l’expression d’un trouble mental, on comprend bien qu’il s’agit de traiter le dissident en malade dont l’accompagnement psychiatrique devrait sans doute être recommandé en parallèle à la répression pénale.

Cette situation ridicule est indigne d’une démocratie libérale et donne de la France l’image d’un pays immature déri­vant dramatiquement vers la mise sous tutelle judiciaire de l’intelligence et de l’es­prit critique, où le sectarisme conduit les mêmes à vouloir expédier un philosophe en prison et distraire de la justice un terro­riste italien ou des incendiaires de ban­lieue.

La responsabilité première de cette déri­ve incombe aux gouvernements succes­sifs, de gauche comme de droite, qui, par lâcheté, complaisance, clientélisme et alié­nation aux oukases médiatiques, ont multi­plié à l’infini ce qu’il faut bien appeler les délits d’opinion. Le législateur français semble ainsi avoir oublié que « la libre com­munication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme » (article 11 de la Déclaration de 1789) et que « la liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensi­ves ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction de la population » (arrêt Handyside, Cour européenne des droits de l’homme, 1976). Mais non content d’avoir restauré la censure, ce même législateur a décuplé son efficacité en permettant systé­matiquement à des associations se propo­sant par leurs statuts de lutter contre le fléau de la mal-pensance, de porter plainte contre les dissidents.

                                                                    

Politiquement correct

 

Cette tendance lourde du législateur français, ajoutée à sa propension parallèle à décréter des vérités officielles (reconnais­sance à portée rétroactive de génocides ou de crimes contre l’humanité, prescriptions de contenus pédagogiques à caractère idéologique ou moralisateur, logorrhée normative à vocation compassionnelle, etc.), soulève de très sérieuses questions mettant en cause nos principes constitu­tionnels. Outre leur caractère liberticide plusieurs fois dénoncé par la Commission nationale consultative des droits de l’hom­me, ces dispositifs aboutissent à une vérita­ble privatisation de l’action publique, la politique pénale se trouvant ainsi quasi­ment déléguée à des associations corpora­tistes au mépris des principes républi­cains.

C’est aussi le principe d’égalité et d’uni­versalité des droits qui est remis en cause par la multiplication de groupes de person­nes faisant l’objet de protections juridiques spécifiques. Le Conseil constitution­nel a jugé en 1999, au sujet de la Charte européenne des langues minoritaires et régionales, que la reconnaissance de grou­pes était incompatible avec l’universalisme de la Constitution française. Mais le politiquement correct qui préside à l’adop­tion de ces législations pénales catégoriel­les dissuade les parlementaires de l’opposi­tion comme ceux de la majorité de les défé­rer au Conseil. En outre, la sélection opé­rée par les associations entre les personnes qu’elles décident de poursuivre et celles qu’elles préfèrent ignorer crée évidem­ment une rupture arbitraire de l’égalité des citoyens devant la loi. Enfin, la défini­tion vaseuse des incriminations par le code pénal laisse une large place à l’appré­ciation subjective des juges auxquels le pouvoir politique abandonne ainsi lâche­ment nos libertés.

D devient urgent que nos gouvernants et représentants politiques, et notamment ceux qui prétendent se réclamer de la droi­te « libérale » ou de la gauche « libertai­re », se ressaisissent et prennent conscien­ce de la gravité des atteintes aux libertés fondamentales qu’ils ont contribué à intro­duire au pays de Voltaire et de Zola. Une remise à plat de l’arsenal répressif accumu­lé depuis la loi Pleven de 1972 et un retour aux principes initiaux et libéraux de la loi de 1881 sur la presse doit être envisagée. Il en va de la crédibilité de la France sur la scène internationale : comment pourrions-nous donner des leçons à la Turquie ou à la Chine en matière de droits de l’homme si nous laissons envoyer nos journalistes et nos intellectuels en correctionnelle ?

Qu’on ne nous rétorque surtout pas que cet arsenal serait nécessaire pour enrayer la montée en puissance de partis extrémis­tes. L’expérience a parfaitement montré la vanité et les effets pervers de ce type de législation. La liberté d’expression étouf­fée dans le prétoire se venge plus tard dans l’isoloir.

 

Anne-Marie Le Pourhiet est professeur de droit public à l’université Rennes-I et juriste.