LLLLes Nouvelles

 de

Chrétienté

 

N° 126

 

Le témoignage de Jean Madiran

 

Mémoire de Dom Gérard

par Jean Madiran

 

QUAND j’ai fait à Maslacq la connaissance de Gérard Calvet, c’était un élève doué, fantaisiste et taquin, un peu chahuteur mais de bonne tenue : issu d’une grande famille provinciale, à Bordeaux, comme Benoît de Nursie et sa famille des Anicia en Ombrie. Il aimait les arts plastiques. Il prenait au fleuret des leçons d’escrime. Avec lui j’ai joué au « rugby-Roches », spécialité locale donnée en spectacle aux familles pour la Pentecôte ; j’ai même boxé contre lui, avec les gants et selon les règles du noble art. De cette époque j’ai surtout deux souvenirs. Il était considéré comme celui qui pourrait un jour écrire l’histoire extraordinaire du Maslacq d’André Charlier (et c’est ce qu’il fit plus tard). En classe de philosophie, un signe distinctif de sa personnalité : il ne voyait pas le bien moral dans la tension d’un volontarisme stoïque mais au contraire comme un don reçu dans un esprit détendu, une sorte de penchant (naturel, pensais-je) qu’il affirmait sans trop l’expliquer. J’ai toujours ignoré, je l’ai appris seulement par Dom Louis-Marie, le lundi des obsèques, qu’enfant déjà il avait construit un oratoire où prier Notre-Dame pour la France. Mais André Charlier savait : « Gérard Calvet, avec son intuition si juste », écrivait-il en 1949.

 

Héritier lui aussi

 

C’est à l’âge de 43 ans que Dom Gérard est entré dans l’histoire, par le même acte décisif que notre Père saint Benoît : comme lui, il se fait ermite, il se retire dans la solitude, par un refus analogue. Saint Benoît, c’était pour échapper aux mœurs des grandes écoles romaines, puis à des monastères où la vie religieuse était tombée très bas. Dom Gérard, déjà moine depuis une vingtaine d’années, ce fut pour échapper au monde de « la révolution d’octobre dans l’Eglise ». Il le fit après plusieurs années de pérégrinations au Brésil et en France, et avec l’autorisation de son Père Abbé de Tournay.

 

Il cherchait un moyen stable de rester fidèle aux observances de son Ordre, en train de tomber en désuétude voire d’être frappées d’interdits. A travers des péripéties différentes, la démarche est identique, et identique le résultat : les postulants spontanés se multiplient autour de l’ermite, réclamant de vivre en communauté sous sa direction.

 

Ainsi commença Bédoin au mois d’août 1970.

 

Mais attention. Si la démarche initiale est radicale, elle n’est pas une rupture, elle n’est pas un « repartir à zéro ». Elle est au contraire le refus de la dévastatrice rupture ambiante avec le patrimoine naturel et surnaturel qui avait été reçu en héritage. Pas plus que le jeune Gérard Calvet, le jeune Benoît n’avait été une sorte de soixante huitard anarchiste et autodidacte. Il avait fait de bonnes études dans les grandes écoles de Rome telles qu’elles continuaient aux dernières années du Ve siècle. L’atmosphère, l’idéologie, les mœurs y étaient païennes et dissolues. Mais on pouvait encore y rencontrer la philosophie grecque, le droit romain, les belles lettres latines, la tradition d’un art de parler et d’écrire (comme on le constate dans la rédaction de la Règle). Quand Benoît quitte ce monde universitaire et s’en va scienter nescius et sapienter indoctus, ce n’est pas en ignorant, ce n’est pas en barbare, mais sapienter et scienter à la recherche d’un savoir supérieur et d’une vie entièrement tournée vers Dieu. On sait qu’il ne cessa pas d’apprendre, s’arrêta d’abord dans une bonne paroisse de la petite ville

d’Enfide, dans le diocèse de Préneste, où il travailla et s’instruisit un temps sous la direction d’un bon curé. (Je ne raconte rien là que de très connu, mais j’y insiste, parce qu’en rappelant la prodigieuse aventure de saint Benoît, c’est en substance celle de Dom Gérard que je raconte, certains savent bien que ce parallèle me hante depuis longtemps.) Son désir de se donner à Dieu dans la solitude poussa Benoît à quitter Enfide et le remit en chemin jusqu’à Subiaco, où un vieux moine le prit sous sa protection, le cacha dans une grotte de la montagne où il lui apportait nourriture et enseignement. Il avait alors dans les trente ans. Tout un petit peuple de bergers des environs commençait à venir chercher auprès de lui ce qui allait être la vie monastique bénédictine. De même Dom Gérard. Il a été instruit, à l’école d’André Charlier, dans la culture classique et le chant grégorien, dans l’art de penser et d’écrire ; avec Albert Gérard il apprit à dessiner et à peindre selon la pensée et l’exemple d’Henri Charlier. Celui-ci habitait depuis 1920 Le Mesnil-Saint-Loup, paroisse qui avait été convertie par le P. Emmanuel, dont la tradition et l’exemple sont restés présents dans l’âme de Dom Gérard : il a toujours fait lire au réfectoire la page du jour de l’année liturgique du P. Emmanuel ; et il fut aussi un fils du P. Muard et de Dom Romain Banquet : dès Bédoin, il faisait venir quelque vieux moine d’En Calcat pour enseigner la vie bénédictine à sa jeune communauté. Comme saint Benoît, il a été un héritier.

 

Bédoin

 

Les années de Tournay furent celles de la vie cachée du futur fondateur que rien ne semblait annoncer chez cet artiste. Henri Charlier lui donna à terminer ses propres fresques dans l’oratoire du Père Abbé. On commençait pourtant à le connaître par son accueil à l’hôtellerie, où il réconfortait les hôtes de passage avec une profonde compréhension des grandeurs et des misères du monde. Mais c’est à Bédoin qu’il devint ce que nos yeux aveugles n’avaient encore jamais discerné en lui. Et Bédoin n’était que le premier pas de sa fondation.

Bédoin ne sera jamais oublié par la suite. Dom Louis-Marie l’a noté : « C’était Bédoin avec son charme indéfinissable des premiers débuts. Tous ceux qui ont connu Bédoin à ses débuts en ont une certaine nostalgie. » Ce qui fait penser à l’adieu à Maslacq d’André Charlier : « Il y avait à Maslacq un charme que tous ceux qui y ont passé ont ressenti (…). En vérité ces lieux nous sont entrés dans l’âme et ils n’en peuvent plus sortir. Mais l’attachement aux choses, qui est si naturel au cœur de l’homme, et qui est pour lui une source inépuisable de mélancolie, doit dépasser les apparences fugitives pour conserver dans sa pureté la substance de ce qui ne passe pas. » Un jour d’été de la si dure année climatérique 1988, Dom Gérard m’écrivait du Barroux un mot rapide sur une carte postale, prise sans doute par hasard, parce qu’il l’avait sous la main : il se trouva qu’elle représentait la chapelle de Bédoin, avec la légende imprimée : « Ste- Madeleine, Bédoin, Vaucluse ». Dom Gérard y avait apostillé : « Berceau de notre monastère. C’est terrible de grandir ! »

 

Camerone

 

Non loin de Bédoin, on rencontre la ville d’Orange, avec sa caserne du 1er REC. Le commandant de cette unité recherchait dans le diocèse un prêtre qui veuille bien venir célébrer une messe pour les légionnaires morts au combat. Il n’en trouvait aucun. Ceux qu’il approchait se récusaient sous plusieurs motifs : un prêtre ne devait pas se compromettre avec des hommes de guerre ; rien ne prouvait d’ailleurs que ces légionnaires aient été en majorité catholiques : il n’était pas bien honnête, sans les avoir démocratiquement consultés, de leur imposer une messe par voie d’autorité ; enfin le colonel aurait dû comprendre l’obstacle moral constitué par le fait que la Légion était coupable d’avoir participé à une guerre d’oppression en Indochine et en Algérie. Cet état d’esprit ecclésiastique avait pour origine principale la « pastorale » de plusieurs évêques, et non des moindres, qui avait longuement fourvoyé le clergé dans l’« accompagnement » des menées supposées humanitaires et pacifistes du parti communiste. Alors qu’il allait renoncer, le colonel fut incité à tenter sa chance auprès d’un prêtre qui dirigeait une sorte de petite communauté à La Madeleine, à côté du village de Bédoin. La messe eut donc lieu. Dom Gérard gratifia en outre les légionnaires d’un sermon foudroyant de sept minutes, comme il avait coutume, sur la vocation militaire. Il conquit tous les cœurs. Désormais chaque année il fut invité, à la tribune d’honneur, pour la célébration de Camerone.

 

Le capitaine Borella

 

« Le mois de juillet dernier, notre monastère recevait la visite du capitaine Borella et de ses amis », écrivait Dom Gérard en 1975. Deux mois plus tard, Dominique Borella était tué au combat, à Beyrouth, où il se battait dans les rangs des phalangistes chrétiens. A dix-huit ans, il s’était engagé dans l’armée comme volontaire pour l’Indochine. A Dien-Bien- Phu, il avait reçu la médaille militaire, il était alors le plus jeune médaillé de France.

« Puis, poursuivait Dom Gérard, il gagne ses galons de laine, devient sous-officier et quitte l’Indochine en 1956 avec le corps expéditionnaire au courage légendaire, dans les rangs duquel il s’est couvert de gloire. On le retrouve en pleine guerre d’Algérie, capitaine au 2e REP. Il n’a pas 25 ans. Ascension foudroyante, due à d’extraordinaires états de service qui révèlent un don inné du commandement… Entré dans l’OAS aux jours

sombres de la politique d’abandon, il continuera après l’indépendance, sous tous les horizons, la lutte contre le communisme international. En 1974 il est capitaine de l’Armée républicaine du Cambodge pour 3 000 riels par mois (environ 75 francs). Il se voit confier le commandement et surtout la formation de la 1ère brigade parachutiste cambodgienne. » A Dom Gérard qui lui demande en juillet 1975 ce qu’il va faire maintenant, il répond : « Je vais aider les villages chrétiens du Liban où les prêtres font le coup de feu avec les jeunes gens

pour défendre leurs églises, leurs écoles et leurs maisons contre les terroristes feddaynes. Je pars sur la trace des croisés. » « Il disait cela, commente Dom Gérard, d’une voix brève et tranquille comme s’il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde. Il nous paraissait heureux et grave. Ainsi jadis, les Chevaliers de Terre Sainte devaient-ils s’en aller sans se retourner, avec l’indulgence plénière et le dédain de la mort. »

« L’histoire ne dressera nulle stèle à ce colonial, partisan d’une guerre sans haine, qui savait, comme Lyautey, voir dans l’adversaire d’aujourd’hui l’ami de demain. « Sans doute, la nuit qui s’est étendue sur son corps le dérobe pour toujours à notre amitié, et il faudrait un miracle pour que son souvenir soit arraché à l’oubli des générations. Mais une autre gloire veille sur lui : ses frères d’armes venus l’accueillir dans une grande

lumière qui lui font signe d’entrer dans la Patrie éternelle, et voici que sainte Jeanne d’Arc toute armée sur le seuil du Paradis, l’étendard à la main, lui sourit et le salue avec l’épée. » Sous la signature de « Benedictus », cet article de Dom Gérard a paru dans le numéro 199 de la revue Itinéraires (janvier 1976).

Car cela aussi, c’était Dom Gérard.

Quand il parlait à ses postulants, il leur disait qu’à la fidélité du moine « s’attachent d’autres fidélités, comme une grande chaîne qui remonte jusqu’à Dieu : la fidélité des époux, celle des hommes d’armes et celle des princes qui nous gouvernent ».

 

Le don de la parole et l’art d’écrire

 

Artiste, le maître d’œuvre du Barroux l’était aussi par son art d’écrire. Le début de son histoire de Maslacq : « Nous sommes arrivés à la nuit tombée en suivant d’Orthez à Maslacq un char à mules qui avançait lentement sous une pluie fine. Comme le cœur me battait en entrant dans le grand château noir ! Heureusement, mon grand frère était là aussi… », – un tel début peut prendre rang parmi les plus célèbres de la littérature en prose, « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar… », ou « Longtemps je me suis couché de bonne heure… » On trouvera peut-être assez vain d’arrêter un instant son regard aux qualités littéraires du moine qui a fondé le Barroux. Mais les négliger, ne serait-ce pas mépriser les dons de Dieu ? Dom Gérard les a employés à réconforter, à éclairer, à enseigner les âmes qui souffrent, les âmes qui cherchent, dans l’abandon et le trouble où les ont plongées les défaillances profondes des corps constitués, des institutions, des élites officielles. Son œuvre écrite est abondante : plusieurs livres, Demain la Chrétienté en tête ; mais aussi de très nombreux articles : la plupart n’ont pas été recueillis en volumes, quelquesuns sont repris en opuscules, purs monuments de poésie et de grâce, de compréhension des situations temporelles et d’espérance surnaturelle, comme L’oraison du jour (1977), Lettre aux jeunes mamans de l’an qui vient (1982), Mères de famille ayez confiance (1986), Le chant des psaumes (1991). L’art d’écrire porta la parole de Dom Gérard, comme en ondes successives autour du Barroux, auprès des fidèles incertains ou découragés, désorientés par tant d’anomalies triomphantes dans les paroisses, dans les écoles, dans la vie publique. Au milieu des obscurités, il a été comme notre Père saint Benoît rendu visible pour notre temps. Pour beaucoup de prêtres et de laïcs, il l’a été surtout dans ces trente-sept années d’asphyxie qui vont de l’interdiction de la messe traditionnelle en 1970 à son rétablissement progressif dans son plein droit, enfin décrété en 2007.

 

Parenthèse

 

Une fois, c’était quand nous changions de siècle, Dom Gérard m’a demandé un livre. Il voulait le publier aux éditions Sainte-Madeleine, qui sont les éditions du Barroux. Mais pas n’importe quel livre. Il m’en fixait le sujet, et quel sujet inattendu : la piété filiale. Je lui représentai que dans mes livres, dans mes articles, je parlais de la piété filiale depuis cinquante ans, je n’avais rien à en dire de plus. Il insista, comme si je n’avais rien dit, et sans répondre à mes arguments. – Mais alors je ne pourrai que me répéter ! – Bien sûr que non, m’opposait- il, sans autre explication. Je n’en voyais pas la possibilité. Mais c’était Dom Gérard. Ecrire un livre sur commande de Dom Gérard, sans autre raison, m’apparut comme un acte d’obéissance pleinement gratuit, je n’y étais pas tenu.

Le livre s’est en somme construit tout seul. Dom Gérard, qui pourtant en portait la responsabilité première, ne m’aida pas d’un seul mot, ne me précisa pas ce qu’il en attendait au juste, et ne formula aucune objection ou critique quand il fut terminé. Le livre ne répétait pas mes ouvrages précédents. Il fut tout à fait agréé par son commanditaire, qui le publia aussitôt et en fit un éloge public. De cet épisode un peu étrange, je garde au cœur un apaisement.

 

La prière de l’Eglise

 

La vocation bénédictine est de « ne rien préférer à l’œuvre de Dieu », c’est-à-dire ne rien préférer à la prière de l’Eglise, à la doctrine des oraisons, au chant des psaumes tout autour de son sommet, le saint sacrifice de la messe. Dom Gérard en a parlé d’une manière sans cesse renouvelée. Dans les oraisons, « nous sommes éclairés sur ce qu’il faut demander, comment il faut le demander, pourquoi il faut le demander ». Pour les psaumes, ce qui est d’abord requis, c’est la foi : la foi dans l’acte liturgique de la récitation. On n’y pense pas, et pourtant ! les psaumes sont « la prière que l’Enfant-Jésus apprit sur les genoux de sa Mère » ; c’est « chanter Dieu avec les paroles de Dieu ». La psalmodie grégorienne « touche l’âme dans sa sensibilité la plus profonde », et « il y a une grande douceur à prier avec les mêmes mots et les mêmes accents que les premiers chrétiens fraîchement renés de l’eau baptismale ». Nous pouvons rouvrir à n’importe quelle page son enseignement. Mais il y a – il y eut – ce que nous ne retrouverons jamais plus. Quand nous devisions de toutes choses connaissables sur la terre et dans le ciel, et que la cloche annonçait sexte dans cinq minutes, ou vêpres dans un quart d’heure, tout s’interrompait d’un coup. Dom Gérard disait avec une douceur enveloppante, avec une intense joie contenue : « Allons prier. » Vacare Deo dulciter, dit saint Thomas. On sentait une grâce qui tombait du ciel, comme si s’ouvrait la porte du Paradis. Tout ce qu’il avait pu dire sur tout sujet en était comme rassemblé, transfiguré. Un instant, il n’existait plus rien d’autre. Son âme disait son ultime mot. C’était l’heure attendue. On marchait vers la présence de Dieu dans la prière de l’Eglise. Nous retrouverons dans ses écrits tout ce qu’il faut en avoir appris, en avoir compris, en avoir vécu : il nous a laissé son exemple vivant, sa pensée écrite. Mais nous n’entendrons plus sur cette terre la voix de Dom Gérard répondant à la cloche de l’abbaye : « Allons prier. »

Dom Gérard n’a donc pas innové.  Il a restauré. Comme saint Benoît : au Ve siècle il existait déjà une tradition monastique, et depuis longtemps une traduction latine de la Bible, sa révision par saint Jérôme s’achève quand saint Benoît, aux environs de sa soixantième année, rédige sa Règle, fondation d’une nouvelle famille religieuse. A soixante ans, Dom Gérard est au Barroux, il a fondé deux monastères, bientôt trois, il en a rédigé les constitutions. Il en sortira peutêtre, si Dieu veut, une nouvelle branche de la famille bénédictine.