Paroisse catholique Saint Michel

Dirigée par

 Monsieur l'abbé Paul Aulagnier

 

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Du 6 au 12 mars

Deuxiéme dimanche de Caréme

 

 

A- Homélie

« Il n’est pas facile de trouver l’unité de ces messes de Carême, l’unité entre les différents textes choisis par l’Eglise pour ces messes de Carême.

Quel rapport, quel lien peut-il y avoir entre tous ces textes, entre l’Evangile et l’Epître, entre l’Evangile qui nous raconte le récit de la Transfiguration, celui de l’Epître que nous rappelle l’urgence de la sainteté : « La volonté de Dieu, c’est votre sanctification », et ceux de l’Introït qui cite le psaume 24 : « Souvenez-vous de vos miséricordes, Seigneur, de vos bontés qui sont éternelles…Délivrez-nous, Dieu d’Israël, de toutes nos angoisses », psaume 24 qui est repris dans le Graduel : « De mes angoisses délivrez-nous Seigneur », « de necessatatibus meis eripe me Domine ?.

Quel lien aussi peut-on établir entre l’Evangile, l’Epître et le Trait qui cite le psaume 105 : « Louez le Seigneur car il est bon, car sa miséricorde dure à jamais. Qui racontera les œuvres puissantes du Seigneur qui publiera toute sa gloire…Souvenez-vous de nous, Seigneur, dans votre bienveillance pour votre peuple. Venez à nous pour nous sauver », « Visita nos in salutari tuo » ?

Oui quel lien établir entre tout cela ?

On pourrait renoncer à ce travail et commenter l’un ou l’autre de ces textes…Mais faudrait-il admettre que nos messes n’ont aucune cohérence, aucune unité ?
A Dieu ne plaise ! Et puisque depuis le temps de l’Avent, je me suis efforcé de trouver
l’unité des messes du Missel Romain, je poursuivrai donc mon effort.

Voici comment je vois les choses.

L’Introït commence par ces mots : « Souvenez-vous de vos miséricordes, Seigneur, et de vos bontés qui sont éternelles ». « Reminiscere miserationum tuarum, Domine, et miserricordiae tuae quae a saecula sunt ».

Cet Introït nous parle donc de la miséricorde de Dieu.
Or la miséricorde par excellence de Dieu, sa bonté, c’est manifestée dans le « salut ». C’est la réalisation de notre salut qui est l’œuvre par excellence de la bonté de Dieu, d’une bonté faite de miséricorde.

Or le Trait de cette messe fait une clair allusion au salut apporté par le Seigneur : « Visita nos in salutari tuo », « Venez à nous pour nous sauver ».

Et puisque Notre Seigneur Jésus-Christ est venu « précisément nous sauver » en se livrant à son sacrifice de la Croix, - « Il est venu chercher et sauver ce qui était perdu », nous dit Saint Paul…- nous devons chanter et louer NSJC, chanter et louer cette œuvre rédemptrice accomplie, l’en remercier, l’aimer en retour. D’où la présence de ce psaume 105 cité dans ses versets 1 à 4 : « Louez le Seigneur, car il est bon, car sa miséricorde dure à jamais ». Oui cette œuvre de rédemption est bien un oeuvre de bonté, de miséricorde… « Alors que nous étions perdus, ennemis de Dieu, voués à l’enfer éternel, enfants de la colère…Notre Seigneur est venu pour, à notre place, en notre nom et lieu, satisfaire à la justice de Dieu…Il est venu sur cette terre « propter nostram salutem ». Il nous a dès lors arrachés, par son sang versé librement, à l’esclavage de Satan. Il a multiplié les souffrances…Il a tout supporté : la haine, les coups, les trahisons, les déshonneurs, le mépris, l’abandon…tout cela pour notre salut …alors qu’un simple acte d’amour aurait suffi à la rédemption de nos âmes puisque ce seul acte d’amour avait une dimension infinie parce qu’émanant d’une dignité infinie, d’une Personne infinie en dignité, la deuxième Personne de la Trinité, le Verbe de Dieu, « Dieu de Dieu, Lumière née de la Lumière . Infini en dignité, Infini en puissance, Infini en puissance d’intercession…Oui un seul acte d’amour aurait suffi à notre délivrance, aurait surabondamment satisfait à la justice de Dieu, racheté le genre humain. Un seul acte d’amour, parce que théandrique, aurait largement compensé l’infinie malice du péché originel commis par Adam et Eve et qui s’est transmis de génération en génération, tenant loin de Dieu, indéfiniment, le genre humain... A lui seul, limité à ses seules puissance d ‘affection, à son seul repentir… jamais l’homme n’aurait pu satisfaire à la justice de Dieu c’est-à-dire compenser la malice du seul péché originel…à plus forte raison de ses propres péchés personnels innombrables commis par les hommes au cours des ans...puisque le péché a une certaine infinité de malice s’adressant à l’infinie dignité de Dieu, selon le principe : « honor est in honorante, injuria in injuriato », « l’honneur se mesure à la personne qui honore, l’injure a la personne injurié ».

Oui un seul acte d’amour du Dieu fait homme, du Verbe de Dieu ayant uni sa dignité à la petitesse humaine, pouvait tout racheter, tout réparer.

Et à ce seul titre, sous ce seul rapport, nous aurions dû louer le Seigneur et chanter sa miséricorde et sa bonté et ses bienfaits. C’eut été pour nous une simple dette d’amour, de reconnaissance.

Mais Notre Seigneur Jésus-Christ n’a pas posé un seul et simple acte d’amour….Il les a comme multipliés, surabondamment. Faudrait-il, Mes Bien chers Frères, vous les énumérer ? …Mais pensez à ses miracles, pensez à ses bontés, pensez à son attitude avec ses disciples, avec Saint Jean. Pensez à sa bonté dans ses dialogues avec les pécheurs, pensez aux pardons qu’il multipliait à pleines mains. Pensez à son attitude avec Pierre, lui pardonnant. Pensez à son attitude avec la femme prise en flagrant délit d’adultère… « Moi non plus je ne vous condamne pas. Allez en paix ! Ne péchez plus » ! Pensez à son dialogue avec Marie Madeleine ! Pensez à la Sainte Eucharistie instituée, aux Sacrements qui nous donnent la vie, la vie divine…Pensez surtout à sa Passion, à toutes les horreurs qu’il a supportées pour nous…Une seule œuvre faite avec amour suffisait…Mais ce n’est pas une seule œuvre qu’il a accomplie…Ce sont mille…Et tout cela pour arracher de notre cœur, un peu de louange, d’action de grâce, de reconnaissance…Alors je comprends que, à la vue de cette Passion, à laquelle je dois penser lorsque je pense au salut divin, m’oblige terriblement à un acte de reconnaissance…Alors je comprends que l’Eglise , dans le Trait de cette messe, me fasse chanter, avec insistance, les louanges du Seigneur: « Louez le Seigneur, car il est bon », « Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in saecula misericordia eius », « parce qu’éternelle est sa miséricorde. Qui racontera les œuvres puissantes du Seigneur, qui publiera toute sa gloire » ? C’est une manière poétique de chanter la puissance du Seigneur manifestée dans son œuvre rédemptrice où il a manifesté sa « bienveillance pour son peuple ». Alors que j’étais dans « les angoisses », « les afflictions de mon cœur », dans la « misère », Il m’en a retirées, dans sa bonté, par sa Passion. Il a vu mon « humiliation »… Il a vu mes « péchés…il m’en a libérés : « Vide humilitatem meam et laborem meum et dimmite omnia peccata mea. Libera nos Deus Israël et omnibus angustiis nostris » « Délivrez nous Dieu d’Israël de toutes nos angoisses ».

Tous ces textes, tous, sont à la fois un appel à se souvenir du salut, œuvre de miséricorde par excellence, ainsi qu’une louange reconnaissante de l’œuvre salvifique accomplie. « Vista nos in salutari tuo », « Visitez nous dans votre salut ». « Souvenez-vous de vos miséricordes et de vos bontés ».

Voilà une première explication pour certains textes.

Mais poursuivons !

Puisque le Christ nous a apporté le salut dans sa miséricorde…et que l’Eglise conduit nos esprits à s’en souvenir, je comprends qu’elle puisse proposer à ma méditation le récit de l’Evangile de la Transfiguration. Je le comprends d’autant mieux que l’Eglise fait lire aux prêtres dans leur bréviaire, dans « Matines », le récit de la Genèse où l’on voit Jacob supplanter Esaü dans son droit d’aînesse. C’est l’histoire de la bénédiction solennelle accordée à Jacob, le Patriarche, par son vieux père Isaac aux approches de la mort.

Vous connaissez tous cette belle page de la Genèse. Elle vous sera rappelée samedi prochain dans l’Epître de la messe.

A la suite d’Abraham et d’Isaac, c’est Jacob qui, par une disposition providentielle, est choisi de préférence à Esaü, son aîné, pour devenir héritier des promesses et des bénédictions divines : « Sois le maître de tes frères ; que les nations se prosternent devant toi. Toutes les Nations seront bénies en toi et en Celui qui naîtra de toi » (Gen 27). Or on ne peut manqur de voir dans le Patriarche Jacob, évinçant son aîné, pour devenir à sa place, l’objet des prédilections divines, une figure du Christ Jésus, second Adam, devenu de par Dieu, à sa place, le chef de l’homme régénéré et béni de Dieu, celui qui est l’objet de toutes les complaisances « du Père céleste » et en qui sont bénies toutes les nations : « Voici mon Fils bien aimé en qui je me complais. Ecoutez le ».

Ainsi rapproché de l’histoire de Jacob, l’Evangile de la Transfiguration nous parait réaliser ce qui préfigurait, jusque dans ses détails, le récit biblique de la bénédiction de Jacob. Dieu, dans la Transfiguration, bénit son Fils revêtu de notre chair, comme Isaac avait béni Jacob revêtu des vêtements de son frère Esaü. Et même saint Augustin fait des « peaux de chevreau, le symbole du péché, et voit en Jacob qui s’en couvre le cou et les mains, « l’image de Celui qui étant sans péché, a pris sur lui ceux d’autrui ».

On voit ainsi comment dans l’histoire de Jacob tout est figuratif du Christ Seigneur. Souvenez vous, en effet, que Jésus, le Fils de Dieu, que l’Evangile de ce jour nous montre transfiguré sur le Thabor, est l’objet des complaisances du Père, s’est solidarisé avec nous jusqu’à prendre « une chair semblable à notre chair de péché », comme le dit Saint Paul et qu’il ait pu ainsi satisfaire à notre place et à notre avantage et qu’Il est mort sur la Croix pour faire de nous les « cohéritiers » de sa gloire et des fils aimés de son Père des Cieux.

Alors vous voyez combien ce texte de la Transfiguration est en bonne place avec les acclamations de l’Introït, du Trait et du Graduel.

Là, dans ces textes, l’Eglise nous fait chanter la miséricordes, la bonté de Dieu.
Là l’Eglise nous fait professer toute confiance : « Vers vous, Seigneur, j’élève mon âme, en vous, mon Dieu, je mets ma confiance, que je ne sois pas confondu ».

Mais où donc Jésus a-t-il mieux fait éclater sa bonté qu’en sa Passion ? Où donc trouver une meilleure protection qu’en Dieu, qu’en NSJC qui m’a réconcilié avec Dieu en sa Passion ?…Où trouver meilleure protection ? Il est notre avocat.

Là, dans ces psaumes 24, 105, l’Eglise me dit avoir obtenu son pardon, le Dieu de bonté ayant vu notre misère : « Voyez ma misère et ma peine et pardonner tous mes péchés ».
Mais où les a-t-il mieux pardonnés qu’en sa Passion ?

Là, l’Eglise m’appelle à louer le Seigneur car « il est bon et sa miséricorde est éternelle ».
Mais où fait-il le mieux éclater sa bonté qu’en sa Passion ? Mais où a-t-il mieux manifesté son salut qu’en sa Passion ? « Lorsque je serai élevé, j’attirerai tout à moi. »

Quelle belle unité dans tous ces textes !

De plus, ce texte de l’Evangile de la Transfiguration est parfaitement en situation puisque que l’on sait, par le récit de saint Luc, que NSJC, alors qu’il était dans sa gloire, s’entretenait avec Moïse et Elie, de sa Passion…Ne se laissant nullement distraire par la gloire qui rayonnait de sa personne et qui donnait toute satisfaction et un plaisir parfait, à ses facultés humaines. NSJC s’entretenait, toutefois, non de sa gloire mais de sa Passion montrant ainsi, à l’évidence, quelle était la véritable inclination de son âme…Rien ne pouvait le distraire un instant, même au milieu de sa plus grande gloire, du désir de sa Passion, d’être cloué sur le bois de la Croix et de mourir entre ses bras pour le salut de notre âme et donc pour notre divinisation et notre sanctification…Oui ! Il est mort sur la Croix pour faire de nous, avons-nous dit, les « cohéritiers de sa gloire » et ses « fils adoptifs » aimés de son Père qui est dans les Cieux.

Alors arrive très heureusement cette Epître de Saint Paul aux Théssaloniciens où il nous parle de la sainteté, de notre sanctification : « La volonté de Dieu c’est votre sanctification ».

Mais cette sanctification est surtout l’œuvre de la Passion du Christ qui fait l’objet du récit de la Transfiguration et qui est la raison de toutes bénédictions et de toutes louanges, ce qu’exprime parfaitement, nous l’avons vu, le Trait de cette messe.

N’oublions pas les belles paroles du prophète Isaïe dans la messe de mardi dernier : « Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent pas sans avoir abreuvé, fécondé et fait germé la terre, donné la semence à celui qui sème, ainsi en sera-t-il de ma parole qui sort de ma bouche ; elle ne reviendra pas à moi sans effet, mais fera ce que j’ai voulu, exécutera ce pour quoi je l’ai envoyée » (Is 55 1-11)

Or la parole de Dieu qui produit nécessairement son fruit, notre sanctification, c’est le Verbe de Dieu. Et ce Verbe de Dieu c’est le Christ…J’en ai la preuve par le récit de la Transfiguration : « Celui-ci est mon Fils Bien aimé en qui je me complais. Ecoutez le »…Et cette bénédiction de Dieu concerne non seulement le Fils bien aimé mais aussi son œuvre rédemptrice. Elle est accrédité par le Père. Il le dit. Et le Fils et cette œuvre rédemptrice - qui lui permet d’accomplir la volonté du Père - sont bien l’objet des complaisances du Dieu d’amour. Ils sont raison de notre sanctification...

Vous le voyez mieux maintenant, du moins je l’espère, la belle unité de cette messe: tous les textes de cette messe sont parfaitement en place. Ils s’appellent rigoureusement et constituent belle unité.

J’aime l’Eglise, ma mère, pour cette belle œuvre du Missel romain. Qui pourrait nous en dépouiller ? Qui pourrait, sans injustice, et barbarie, nous éloigner de tout ministère en raison de cette fidélité à ce beau missel, œuvre de sagesse et d’unité. Qui pourrait, sans barbarie et impiété aux siècles de l’Eglise, nous arracher ce trésor. Amen !

B- De l’action de grâce après la sainte communion.

Un ami m’a envoyé, cette semaine, ce très beau texte du Père Garrigou Lagrange OP, sur l’action de grâce, sa raison d’être.

« Plusieurs âmes intérieures nous ont exprimé la douleur qu’elles ressentent en voyant, en certains endroits, la presque totalité des fidèles quitter l’église avec ensemble aussitôt après la fin de la messe où ils ont communié. Bien plus, c’est une coutume qui tend à se généraliser, même dans bien des pensionnats et collèges catholiques, où, jadis, les élèves qui avaient communié restaient à la chapelle une dizaine de minutes après la messe, prenant l’habitude de faire l’action de grâces, habitude que les meilleurs conservaient ensuite toute la vie.

Alors, pour montrer la nécessité de l’action de grâces, on citait le fait de saint Philippe de Néri faisant accompagner par deux enfants de chœur portant des cierges une dame qui quittait l’église aussitôt après la fin de la messe où elle avait communié. Combien de fois a-t-on raconté cette leçon bien méritée, qui souvent a porté des fruits ! Mais on prend aujourd’hui des habitudes de sans-gêne presque avec tout le monde, avec les supérieurs comme avec les égaux et les inférieurs, et même avec Notre-Seigneur. Si la chose continue, il y aura, comme on l’a dit, beaucoup de communions et peu de vrais communiants. Si des âmes zélées ne s’emploient pas à remonter ce courant, il détruira peu à peu tout esprit de mortification et de vraie et solide piété. Et pourtant Notre-Seigneur, Lui, est toujours le même, et nos devoirs de reconnaissance envers Lui n’ont pas changé.

L’action de grâces n’est-elle pas un devoir, après un bienfait reçu, et ne doit-elle pas être proportionnée au prix du bienfait ? Lorsque nous offrons une chose de quelque valeur à une personne amie, nous sommes légitimement attristés si elle ne se donne pas même la peine de nous en remercier par un mot. La chose est devenue fréquente aujourd’hui. Et s’il y a dans ce sans-gêne, qui touche à l’ingratitude, quelque chose qui nous blesse, que dire de l’ingratitude a l’égard de Notre-Seigneur, dont les bienfaits ont incomparablement plus de prix que les nôtres ?

Jésus lui-même nous le dit lorsque, après la guérison miraculeuse de dix lépreux, un seul vint le remercier. « Et les neuf autres où sont-ils ? » demanda le Sauveur. Ils avaient été miraculeusement guéris et ne vinrent pas même dire : Merci.

Or, à la communion, nous recevons un bienfait très supérieur à la guérison miraculeuse d’une maladie du corps, nous recevons 1’Auteur même du salut et un accroissement de la vie de la grâce, qui est le germe de la gloire, ou la vie éternelle commencée ; nous recevons une augmentation de la charité, de la plus haute des vertus, qui vivifie, anime toutes les autres, et qui est le principe même du mérite.

Jésus souvent rendit grâces à son Père pour tous ses bienfaits, en particulier pour celui de l’Incarnation rédemptrice ; de toute son âme il remercia son Père d’en avoir révélé le mystère aux petits. Il remercia sur sa Croix, en disant Consummatum est. Il ne cesse de remercier au saint Sacrifice de la Messe, dont il est le prêtre principal. L’action de grâces est une des quatre fins du sacrifice, toujours uni à l’adoration, à la supplication, à la réparation. Et même après la fin du monde, lorsque la dernière messe sera dite, et qu’il n’y aura plus de sacrifice proprement dit, mais sa consommation, lorsque la supplication et la réparation auront cessé, le culte d’adoration et d’action de grâces durera toujours, et s’exprimera dans le Sanctus, qui sera le chant des élus pendant l’éternité. Aussi comprend-on que bien des âmes intérieures aient à cœur depuis quelque temps de faire célébrer des messes d’action de grâces, en particulier le second vendredi du mois, pour suppléer à l’ingratitude des hommes et de bien des chrétiens, qui ne savent plus guère dire merci, même après les plus grands bienfaits.

S’il est une chose pourtant qui demande une action de grâces spéciale, c’est l’institution de l’Eucharistie, par laquelle Jésus a voulu rester réellement parmi nous, pour continuer d’une façon sacramentelle l’oblation de son sacrifice, et pour nourrir nos cœurs, plus et mieux que le meilleur des aliments ne peut nourrir nos corps. Il n’est pas question ici de nous nourrir de la pensée d’un saint, mais de nous nourrir de Jésus-Christ, de la plénitude de grâces qui est en sa sainte âme unie personnellement au Verbe et à la Divinité. Par 1’Eucharistie, il se donne à nous, pour nous assimiler à Lui. Le Bienheureux Nicolas de Flüe disait : « Seigneur Jésus, prends-moi à moi et donne-moi à Toi » ; ajoutons : « Seigneur Jésus, donne-Toi à moi, pour que totalement je t’appartienne. » C’est le plus grand don que nous puissions recevoir. Et il ne mériterait pas une action de grâces spéciale ! C’est là le but de la dévotion au Cœur eucharistique. Combien est blessante l’ingratitude de celui qui ne sait pas dire merci, après la communion, par laquelle Jésus se donne lui-même à nous !

Les fidèles qui quittent l’église presque aussitôt après avoir communié ont-ils donc oublié que la présence réelle subsiste en eux comme les espèces sacramentelles environ un quart d’heure après la communion, et ne peuvent-ils pas tenir compagnie à l’Hôte divin pendant ce court laps de temps ? Comment ne comprennent-ils pas leur irrévérence ? Notre Seigneur nous appelle, il se donne à nous avec tant d’amour, et nous, nous n’avons rien à lui dire et ne voulons pas l’écouter quelques instants.

Les saints, en particulier sainte Thérèse, Bossuet aime à le rappeler, nous ont souvent dit que l’action de grâces sacramentelle est pour nous le moment le plus précieux de la vie spirituelle. L’essence du Sacrifice de la Messe est bien dans la double consécration, mais c’est par la communion que nous participons nous-mêmes à ce sacrifice d’une valeur infinie. Il doit y avoir en ce moment un contact de la sainte âme de Jésus, unie personnellement au Verbe, avec la nôtre, une union intime de son intelligence humaine éclairée par la lumière de gloire avec notre intelligence souvent obscurcie, oublieuse de nos grands devoirs, obtuse en quelque sorte à l’égard des choses divines ; il doit y avoir aussi une union non moins profonde de la volonté humaine du Christ, immuablement fixée dans le bien, avec notre volonté chancelante, et enfin une union de sa sensibilité si pure avec la nôtre parfois si troublée. Dans la sensibilité du Sauveur il y a les deux vertus de force et de virginité qui fortifient et virginisent les âmes qui s’approchent de Lui.

Or Jésus ne parle qu’à ceux qui l’écoutent, qu’à ceux qui ne sont pas volontairement distraits. Nous ne devons pas seulement nous reprocher nos distractions directement volontaires, mais celles qui le sont indirectement, par suite de notre négligence à considérer ce que nous devons considérer, à vouloir ce que nous devons vouloir, à faire ce que nous devons faire. Cette négligence est source d’une foule de péchés d’omission, qui passent presque inaperçus à l’examen de conscience, parce qu’ils ne sont rien de positif, mais l’absence de ce qui devrait être. Bien des personnes, qui ne se trouvent pas de péchés parce qu’elles n’ont commis rien de grave, sont pleines de négligences indirectement volontaires et par suite coupables. Ne négligeons pas le devoir de l’action de grâces, comme il arrive trop souvent aujourd’hui. Quels fruits peuvent porter des communions faites avec tant de sans-gêne ?

En certains pays, hélas ! beaucoup de prêtres eux~mêmes ne font pour ainsi dire aucune action de grâces après leur messe ; d’autres la confondent avec la récitation obligée et plus ou moins recueillie d’une partie de l’office, de sorte qu’il n’y a plus assez en eux de piété personnelle pour vivifier du dedans la piété en quelque sorte officielle du ministre de Dieu. De là résultent bien des tristesses : comment le prêtre qui ne vit plus assez pour lui-même de la vie divine peut-il la donner aux autres ? Comment peut-il répondre aux besoins spirituels profonds d’âmes en quelque sorte affamées, qui parfois, après s’être adressées à lui, s’en vont plus tristes encore et se demandent avec anxiété où trouver ce qu’elles cherchent ? II n’est pas rare que des âmes qui ont vraiment faim et soif de Dieu, qui ont reçu beaucoup, et qui, au milieu de grandes difficultés, doivent donner beaucoup autour d’elles pour venir au secours de ceux qui meurent spirituellement, s’entendent dire : « Ne vous donnez pas tant de peine ! vous faites plus que le nécessaire. » Que deviendrait alors l’ardeur de la charité, et comment se vérifierait la parole du Sauveur : « Je suis venu allumer un feu sur la terre, et que désirai-je, sinon de le voir se répandre partout ? » - « Je suis venu pour que vous ayez la vie, et pour que vous l’ayez en abondance. »

Une personne vraiment pieuse, qui se reprochait de ne pas assez penser dans la journée à la sainte communion faite le matin, reçut un jour cette réponse : « Nous ne pensons pas non plus au repas que nous avons fait il y a quelques heures. » C’était la réponse du naturalisme pratique, qui perdait de vue l’immense distance qui sépare le pain eucharistique du pain ordinaire. L’état d’esprit qui s’exprime de la sorte est manifestement à l’antipode de la contemplation du mystère de l’Eucharistie, et il provient de la négligence habituelle avec laquelle on reçoit les dons de Dieu les plus précieux. On finit par ne plus voir leur valeur, qu’on connaît seulement de façon théorique, et les conseils que l’on donne ne portent nullement les âmes à l’union intime avec Dieu, ils ne dépassent pas le niveau de la casuistique préoccupée seulement de savoir ce qui est obligatoire pour éviter le péché.

Cela peut mener loin ; on oublie ainsi que tout chrétien doit tendre à la perfection de la charité, en vertu du précepte suprême : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces » (Luc, X, 27). En suivant cette voie, le prêtre et le religieux oublieraient aussi qu’il y a pour eux une obligation non plus seulement générale, mais spéciale, de tendre à la perfection, pour s’acquitter chaque jour plus saintement de leurs fonctions sacrées, et pour être plus unis Notre-Seigneur.

Dans certaines périodes de l’histoire des ordres monastiques, certains religieux, après avoir célébré leur messe privée, ne se rendaient à la messe conventuelle, même les jours de fête, que s’il était canoniquement certain qu’ils y étaient obligés. S’ils avaient bien fait leur action de grâces, en seraient-ils arrivés à juger ainsi ? La casuistique tendait à prévaloir sur la spiritualité, considérée comme chose secondaire. Le jour où nous considérons l’union intime avec Dieu comme chose secondaire, nous ne tendons plus à la perfection, nous perdons de vue le sens et la portée du précepte suprême : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces. » Notre jugement n’est plus un jugement de sagesse, nous commençons à glisser sur la pente de la sottise spirituelle.

C’est à cela qu’on arrive progressivement par la négligence dont nous parlions au début de cet article. La négligence de l’action de grâces devient négligence dans l’adoration, qui finirait par n’être qu’extérieure, dans la supplication et dans la réparation. On perdrait ainsi de vue de plus en plus les quatre fins du sacrifice, pour s’adonner souvent à des choses fort secondaires et qui perdent du reste leur vraie valeur morale et spirituelle dès qu’elles ne sont plus assez vivifiées par l’union à Dieu.

Tout bienfait demande un remerciement, un bienfait sans mesure demande un remerciement proportionné. Comme nous ne sommes point capables de l’offrir à Dieu, demandons à Marie médiatrice de venir à notre secours et de nous obtenir de participer à l’action de grâces qu’elle offrit à Dieu après le Sacrifice de la Croix, après le Consummatum est, à celle qu’elle faisait après la Messe de l’apôtre saint Jean, qui vraiment continuait en substance sur l’autel le sacrifice du Calvaire. La négligence si fréquente dans l’action de grâces après la communion provient de ce que nous ne savons pas assez le don de Dieu : si scires donum Dei ! Demandons à Notre-Seigneur humblement mais ardemment la grâce d’un grand esprit de foi, qui nous permettra de « réaliser » chaque jour un peu mieux le prix de l’Eucharistie ; demandons la grâce de la contemplation surnaturelle de ce mystère de foi, c’est-à-dire la connaissance vécue qui procède des dons d’intelligence et de sagesse et qui est le principe d’une action de grâces fervente dans la mesure où l’on a plus conscience de la grandeur du don reçu.

Rome, Angelico.

fr. Rég. Garrigou-Lagrange, O. P.