Paroisse catholique Saint Michel

Dirigée par

 Monsieur l'abbé Paul Aulagnier

 

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Du 15 au 21 mai 2006

5 ème dimanche aprés Pâques

Sainte Jeanne d’Arc.

 

 

Sainte Jeanne d’Arc.

J’ai appris dimanche dernier, le dimanche 14 mai, que Charles Maurras avait rédigé des considérations sur Sainte Jeanne d’Arc, notre patronne nationale et comme, en ce quatrième dimanche après Pâques, nous célébrions, la cérémonie extérieure de la sainte que nous fêtons le 30 mai, j’ai été curieux de lire ces quelques pages. Je les ai trouvées tout simplement remarquables. L’œuvre n’étant pas très connue, je suis heureux de vous permettre de la lire ici, en cette « paroisse virtuelle saint Michel ». Vous passerez du bon temps. Vous serez obligé à la réflexion, je pense, tout comme moi.

Certaines de ces considérations font penser au livre du Père Clerissac O.P. : « la Mission de Sainte Jeanne d’Arc ». Je vous conseille aussi vivement de lire ce livre. J’en extraie tout de suite ce passage sur le sens du sacre du roi Charles VII, qui fut la grande préoccupation de Jeanne d’ Arc. Le père Clerissac écrit : « Le sacre est plus encore qu’un appel de la bénédiction et de l’assistance divines sur la personne royale, appel d’ailleurs réel et certainement efficace quand il est fait par l’Eglise, et qui assure à la personne royale, selon ses dispositions, de véritables grâces d’état, lui donne un titre nouveau à la confiance des peuples.
Non, ce que fait avant tout la Consécration Royale, c’est de rattacher le Pouvoir terrestre à la suzeraineté de Jésus-Christ, laquelle est unique et universelle, c’est de ranger sous une loi plus sainte et plus parfaite que la religion naturelle, sous la loi nouvelle de Jésus, cet organe et cet fonction de puissance humaine, dont le monde est le plus violemment jaloux, le pouvoir politique, point de départ et centre de convergence de toute l’activité sociale, objet des ambitions les plus fières comme les plus basses, c’est de le coordonner au gouvernement de Jésus-Christ et de l’imprégner de son esprit » (Dismas. p. 38-39).

A- le défilé de Sainte Jeanne d’Arc.

Avant d’aborder le problème de la mission de Jeanne d’Arc, il est bon également que vous sachiez un peu de l’histoire de cette fête nationale en France de sainte Jeanne d’Arc. L’histoire du défilé de Sainte Jeanne d’Arc n’est plus connue du grand public. Jean Madiran, notre mémoire en bien des domaines politiques et religieux, dans Présent du vendredi 12 mai, en rappelle le souvenir et certaines dates. Il donne son appréciation, qui me parait très heureuse, sur le défilé du 1 mai en l’honneur de Sainte Jeanne d’Arc.

Voici dans Présent du 12 mai 2006!

Dimanche : Jeanne d’Arc
Dimanche 14 mai, le Cortège traditionnel de la fête nationale de Jeanne d’Arc, organisé par l’Action française comme il l’a toujours été depuis l’origine, s’est rassemblé
à l’angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré, à Paris Ier (métro Madeleine ou Concorde) à 9 h 30.


« Au lendemain de la canonisation de Jeanne d’Arc, le 16 mai 1920, sur la proposition de Maurice Barrès fut votée la loi, toujours en vigueur, instituant la fête nationale de Jeanne d’Arc, « fête du patriotisme », et la fixant au « deuxième
dimanche de mai ».
Le culte de Jeanne d’Arc a commencé avec le discours de saint Pie X qui y invita solennellement la France le 6 janvier 1904, à l’occasion de la reconnaissance de son « héroïcité des vertus ». Nous sommes alors dans les débuts du mouvement national fondé par Barrès et Maurras pour « la tâche difficile d’assurer la survie de la France ». Le culte de Jeanne se heurte d’emblée à la République maçonnique et thalamassonique. Il faut les batailles de rue des années 1909, 1910, 1911 sous la conduite de l’Action française pour imposer le « cortège » d’hommage à Jeanne que le gouvernement renonce finalement à interdire à partir de 1912. Il essaiera encore, mais en vain, de l’empêcher en 1925 et 1926. Dès la loi républicaine de 1920, Benoît XV avait institué au second dimanche de mai la solennité transférée de la fête liturgique de Jeanne d’Arc, « afin d’assurer la coïncidence de la solennité religieuse avec la fête civique ».

Et Pie XI, le 2 mars 1922, décréta Jeanne patronne secondaire de la France. A la suite de la révolution française de 1943-1948, l’ensemble du peuple français a été systématiquement détourné du culte des saints et du culte de la patrie par la plupart de ses prêtres et de ses instituteurs.

L’épiscopat profita de la révolution liturgique de 1970 pour supprimer la messe solennelle du second dimanche de mai, qui ne fut conservée que par les fidèles du rite traditionnel.

L’Action française s’efforçait néanmoins de maintenir le Cortège malgré la diminution de ses moyens. A partir de 1980, le Cortège traditionnel reçut le renfort du Front national de Jean-Marie Le Pen, de la Contre-Réforme catholique de l’abbé Georges de Nantes et du Centre Charlier de Bernard Antony, et il reprit le parcours primitif allant de la place
Saint-Augustin à la place des Pyramides. Par manque de coordination, on en était venu à programmer à la même heure le cortège et la messe, ce qui provoqua en 1983 la réclamation de Présent, demandant « un défilé qui ne soit pas à l’heure de la grand messe, ou bien une grand messe qui ne soit pas à l’heure du défilé ». Cette réclamation fut satisfaite à partir de 1984.

A la suite d’un désaccord, en 1983, sur l’organisation, le Front national préféré ne plus défiler à l’intérieur du Cortège traditionnel mais avant lui ; son exemple fut suivi par le Centre Charlier et par d’autres mouvements. Puis en 1988 Jean-Marie Le Pen décida de ne plus participer à la fête du second dimanche de mai : depuis lors, profitant de sa croissance numérique lui assurant une plus visible autonomie, le Front national défila le Premier-Mai, joignant ainsi sa fête nationale à la fête du travail. Heureuse idée, mais qui a l’inconvénient de dépeupler notablement la fête nationale et de négliger la coïncidence avec la fête religieuse. Mais Jean-Marie Le Pen a l’autorité de le faire.

Depuis une vingtaine d’années, il a eu l’éminent mérite de prononcer un annuel hommage à Jeanne d’Arc tel qu’aucun autre homme politique n’en est plus capable. Cela s’est encore vérifié cette année, et peut contribuer à légitimer la prééminence qu’il réclame aujourd’hui sur l’ensemble du mouvement national. En 1941 le Premier-Mai, d’origine
révolutionnaire, a été institué en fête fériée, par une décision toujours en vigueur du maréchal Pétain. « Le 1er mai a été jusqu’ici, disait-il, un symbole de division et de haine. Il sera désormais un symbole d’union et d’amitié, parce qu’il sera la fête du travail et des travailleurs. » Dans la même pensée, en 1955, Pie XII proclama le Premier-Mai fête chrétienne du travail, sous le patronage de « saint Joseph artisan ».

De tels souvenirs sont constitutifs de notre identité. Ils ont eux aussi leur place dans le cahier des charges du mouvement national en France.
JEAN MADIRAN

B- Voici maintenant l’œuvre de Charles Maurras sur Sainte Jeanne d’Arc.
Les 17 chapitres sont complets


Chapitre 1

Les exilés.

Ces vérités de la Politique française (le patrimoine maintenu et la Patrie sauvée par la Royauté rétablie) font partie de l’histoire de Jeanne d’Arc, mais en général elles sont mises à la porte de toutes les fêtes de Jeanne d’Arc.
Les laudateurs officiels négligent ce point essentiel que, pour entreprendre la libération de la patrie, Jeanne ait dû commencer par aller droit au Dauphin, reconnaître le droit de son sang et le faire suivre et acclamer jusqu’au parvis du sacre de Reims. L’essence et l’esprit de la mission de Jeanne d’Arc est que le salut de la nation s’opère par l’office des Rois. Or, nos royaux médiateurs ne peuvent être de la fête : les uns sont morts ; même en pensée la République ne les ressuscite guère. Et elle ne rappelle point ceux qu’elle a jetés en exil. En leur mémoire ou leur personne les voilà frustrés de tous les honneurs.
Jeanne d’Arc n’était point ingrate envers la dynastie fondatrice. Ses dévots d’aujourd’hui le sont. Elle associait couramment à la libre terre de France le nom du prince libérateur : « -Faut-il que le Roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais, disait-elle presque à tout venant avant qu’elle eût quitté Vaucouleurs.
Est-il possible d’honorer Jeanne d’Arc sans prendre garde à cette connexion de la piété patriotique et des fidélités dues aux pères de la Patrie ?
Contre toute justice, l’on s’ingénie à escamoter ce caractère politique de Jeanne d’Arc et l’on y réussit par de véritables tours d’éloquence.
Ces accrocs à l’histoire, ces torts faits au passé ne sont peut-être pas aussi adroits qu’ils en ont l’air. En tout cas, ils offrent le grave inconvénient de pousser les orateurs et les littérateurs à d’autres tricheries frauduleuses, dont l’esprit monarchiste ne sera plus seul à pâtir.
Au moment même où de hautes autorités se donnent le mot pour exclure de la carrière de Jeanne d’Arc son rôle politique, il est des entreprises de cinémas pour éliminer du même récit tout élément religieux. Il ne sera que juste de protester contre cette dernière mutilation. Ne l’aura-t-on pas introduite en consentant au premier de ces tronquages scandaleux ? Hodie mihi, cras tibi.

Chapitre 2

De l’intelligence de Jeanne.

N’ayant point promis d’apporter des lumières dans le soleil, je n’aurai pas la présomption d’oser une peinture des sentiments de cette héroïne sacrée. Le grand cœur, plein de grâce, de pitié et d’amour a dit fort bien Mme Marie Gasquet, la haute gentillesse aimait à redire Barrès. Cela forme un domaine mystérieux que l’analyse dessècherait. Les profanes ont le devoir d’en respecter le seuil depuis qu’aux dignités et aux grandeurs communes sont ajoutés les caractères qui élèvent Jeanne sur les autels.
D’ailleurs, s’il m’était accordé un jour de rêver, librement la plume à la main, sur cette histoire incomparable, la méditation porterait expressément et uniquement, sur l’esprit, la raison de cette Française excellente, comblée des plus beaux dons de l’intelligence de son pays.
Son premier historien, Edmond Richer, voulut écrire d’elle, dans notre langue et non en latin, en raison, dit-il, de la beauté du « français » qu’elle avait parlé. Richer vivait au commencement du XVIIe siècle qui s’y connut en beau langage.
Chez Jeanne d’Arc, la parole drue et fine, toujours pleine de sens, suivait aussi l’esprit le plus vif, le plus aisé, qui ait jamais chanté sur l’arbre natal. Tout le contraire de la mystique hallucinée et somnambule qu’une certaine légende a voulu imposer.
L’un de ses traits distinctifs est de voir et de dire, en tout, les raisons brillantes des choses : la première valeur de ses discours et de ses actes tient au degré de lumineuse conscience qu’ils manifestent. Nul être humain n’aura mieux su ce qu’il faisait et y pourquoi il le faisait. C’est le chef-d’œuvre de l’intelligence limpide.
Ce caractère accroît, par conséquent, la valeur et l’importance de la méthode par laquelle Jeanne d’Arc sauva son pays.
La conduite qu’elle a choisie a été voulue, il est naturel d’essayer de la bien concevoir. La réflexion et peut-être même la songerie, pourront tenir quelque place dans le travail. Je me suis appliqué à me garder d’accord avec les données d’histoires certaines.
Aucune objection de théologie n’est valable. Il va sans dire, et je le dirai, qu’en toute occasion Jeanne écoutait ses Voix, invoquait l’autorité de ses Voix. De quelque ciel supérieur qu’elle les sentit s’épancher, elle ne les recevait pas sans les comprendre ; elle leur obéissait comme à des ordres intelligibles et sages, qui, pour déconcerter l’égoïsme, la paresse où le petit esprit des gens, ne lui en apparaissaient pas moins tout à fait conformes à ce que sa raison naturelle lui avait appris de plus élevé.
« Je confesse que j’ai porté de par Dieu les nouvelles à mon roi que notre Sire Dieu lui rendait son royaume, le ferait couronner à Reims et bouterait dehors ses adversaires. J’ai été messagère de par Dieu quand j’ai dit au roi qu’il me mît hardiment en œuvre et que je lèverais le siège d’Orléans. »

Langage, certes, impérieux, mais l’impératif de la Morale moderne se formule en un « fais cela » inexpliqué, assez brutal. Les voix de Jeanne d’Arc, non moins catégoriques,
étaient cependant rationnelles et faisaient sentir leur motif. Ainsi le voulaient ses habitudes d’esprit ; l’extraordinaire de sa mission surhumaine devait lui être confirmé et garanti par tout ce qu’elle y reconnaît de sage ordinaire, de réconfort humain.
De très bons maîtres m’ont enseigné autrefois qu’il n’y avait pas « opposition » , mais composition, entre la naturel et le surnaturel : le surnaturel se bornant à compléter et surélever la nature.
Mon commentaire restera au-dessous de ce qu’aurait pu dire dans le même sens un croyant : considérer que des moyens divins sont, humainement, bons, et même excellents, revient à déclarer que le supérieur, qui domine et commande l’inférieur, le contient. Ce n’est pas une découverte.
Il n’est pas défendu de comprendre ce qui nous est dit, même du plus haut de l’Ether.

Chapitre 3

Génie militaire de Jeanne

Des militaires ont montré que, pour chasser l'Anglais de France, Jeanne d'Arc a été un beau capitaine : par exemple, l'un des premiers qui usèrent de l'artillerie en rase campagne. Ces spécialistes font aussi remarquer qu'entre deux formes d'action militaire, entre deux opinions de techniciens, comme on dit aujourd'hui, entre deux partis de conseil de guerre, elle saisissait toujours, avec une impétuosité d'esprit merveilleuse, le pratique, le court, le prompt, le décisif.
On a bien raison de signaler ces éléments du génie de Jeanne, toute son histoire les crie : à les faire connaître, on se rend mieux compte des chemins par lesquels elle est allée droit au but.

Chapitre 4

L’autre génie.

Personne ne critique les historiens compétents qui attirent l’attention sur ce point ; tout au contraire, on les en félicite.
Tirons-en cette conséquence : s’il existe une connaissance positive des moyens militaires de Jeanne d’Arc, rien ne donne le droit de douter qu’il puisse y avoir une science Politique par laquelle Jeanne a servi son patriotisme inspiré.
Sa mission lui vient du ciel ; l’objectif en est exprimé par la lettre à Bedford : l’affranchissement complet du territoire.
Les voix célestes descendent dans son cœur de l’arbre enchanté et, si loin que s’étende la terre en France, elle la voit et la désire délivrée de l’envahisseur.
Le principe de son devoir est donc religieux. Mais le but en est national : sa conscience l’oblige au patriotisme et, devant l’invasion, à l’effort libérateur.
Ce que l’on peut appeler proprement la Politique de Jeanne d’Arc ne commence qu’aux choix des moyens.

Chapitre 5

Le moyen forcé ou choisi ?

Ces moyens une fois qu’ils ont été mis en œuvre et qu’ils ont réussi, apparaissent les seuls possibles et les seuls au monde : on ne veut pas imaginer qu’il pût y en avoir d’autres « du temps de Jeanne d’Arc », assure-t-on.
Quelle erreur !
Quelle grande erreur !
Erreur extrêmement nuisible, en tout sujet, parce qu’elle empêche de voir clairement ce qu’a dû insérer dans la trame des événements la libre inventions du héros !
Les contemporains et les contemporaines de Jeanne ont tracé ou pu tracer beaucoup d’autres idées que celles qu’elle a servies en fait.
Les contemporains et les contemporaines de Jeanne ont traçè ou pu tracer des plans bien différents de ceux qu’elle a tracés et suivis.
Par une contradiction bien humaine, les mêmes esprits que le nom et l’histoire de Jeanne d’Arc enthousiasment peu s’appliquent pourtant à suggérer que, de nos jours, elle eût été une pure républicaine. C’est à voir. Ce qui est sûr, c’est que de son temps, le républicanisme et le démocratisme ne lui ont été interdits que par son bon sens naturel: au XVe siècle on pouvait fort bien être démocrate ou républicain, rien n'était plus courant.

On l'était en France ou hors de France. Ne croyons pas que nos erreurs ou que nos vérités soient nées de la pluie d'hier : il n'y a point d'idée qui n'ait déjà circulé et même un peu tramé dans la pensée de l'homme. Ceux qui pensent qu'il ne pouvait y avoir de parlementarisme vers l'an de grâce 1429 plaisantent. Le parlementarisme est une institution médiévale, il naquit de l'anarchie médiévale, pour y remédier: c'est l'Angleterre qui l'a fait durer jusqu'à nos jours.

Il était très facile de réveiller cette anarchie dans la France de 1429. Entre les deux couronnes d'Angleterre et de France, le libre esprit de Jeanne pouvait même concevoir une situation radicale : pas de couronne du tout.

L'Europe regorgeait de républiques le long de la mer du Nord et des mers d'Italie.

De même en ces temps si lointains et si proches, il y avait eu et il devait y avoir encore, comme aujourd'hui, comme demain, des épidémies de politique mystique. Pour ne citer que le plus illustre de .nos anarchistes chrétiens, Savonarole, moins sage que Jeanne d'Arc, voulut, pour sa patrie florentine, une théocratie directe et ne fut brûlé que tout à la fin du XVe siècle: c'est à peine si deux générations d'hommes le séparent de notre héroïne.

Chapitre 6

L’art militaire dominé par la politique.

Ces rappels historiques sont commandés par un fait général : il y a dans l’esprit humain des capacités de vérité et des facultés de lubie, qui ne finiront qu’avec lui.
De tout temps, par exemple, il s’est trouvé des spécialistes tellement férus de leur spécialité que leur partie et leur métier leur cachaient tout le reste. Jeanne eut affaire à eux, comme aux autres toqués de son siècle : c’est sur eux qu’elle dut faire prévaloir la raison. Pour fixer nos idées, imaginons l’un de ces échanges de vues ou de ces conseils si fréquents réunis autour du Roi, ou non loin du roi, à Chinon, à Poitiers, à Orléans, à Troyes, à Reims; malgré l’éloignement il n’est pas impossible d’entendre que ce qui y était dit pouvait ressembler aux fables dont nous avons aujourd’hui l’oreille et l’esprit rebattus.

Après la délivrance d'Orléans, les militaires, tout à leur art, qui est un bel art, s'indignaient à l'idée de prendre la route que demandait Jeanne dans la direction de l'Est et du Nord. Ce qu'il leur fallait, tout de suite, c'était la conquête de la Normandie, la course à la mer. Ce n'était pas absurde en soi: la victoire normande eût arraché à l'ennemi son principal fief sur le continent, l'eût coupé de ses communications, et je ne suis pas sûr qu'une bonne tête de soldat français n'ait pas imaginé, pour couronner cette victoire, quelque capture de la flotte anglaise qui eût permis une pointe offensive chez messieurs les Goddons.

Si tentant que fût le projet, Jeanne résista.

Jeanne dit non. Pourquoi ?

Elle obéissait à ses voix. Mais ses voix allaient d'accord avec les vues saines de Politique sage qui eussent calculé qu'en définitive l'heureuse aventure du débloquement d'Orléans, accomplie comme elle l'avait été, représentait malgré tout, un beau risque et un beau miracle, mais que, pour le reste, il fallait se plier à la Nature des choses. Or dans cette Nature tout devait demeurer en l'air, tant qu'il n'y aurait pas un commandement politique affermi.

Avant de rien tenter de nouveau, il fallait donc qu'il n'y eût plus de Dauphin, si gentil put-il être, mais bel et bien un Roi, un Roi certain pour tous, un Roi reconnu, acclamé, enfin sacré, le Roi.

La base politique consolidée en premier lieu, les opérations militaires pourraient venir. Elles seraient rapides, ou elles seraient lentes, mais l'essentiel serait fait, le présent arrêté, l'avenir assuré.

Pas de grande entreprise militaire avant cette assurance politique de fond.

Aussi longtemps que le Roi hésiterait, délibérerait sur cette marche nécessaire, si conforme à son intérêt capital, on pouvait guerroyer ou escarmoucher sur la Loire, ne serait-ce que pour tenir l'armée en haleine. Mais de par Dieu ! répétait Jeanne, point de campagne de Normandie avant que le royaume ait son Roi bien établi, bien reconnu, bien oint !

D'abord la monarchie en règle, devait dire Bismarck dans un autre sentiment, mais dans le même esprit que Jeanne d'Arc.

C'était l'évidence.

L'absurdité qui consistait à mettre la charrue avant les boeufs éclatait grâce à l'héroïne.

La politique patriote ne passait point par la Normandie : elle passait par le moyen ordinaire, par le moyen de l'ordre celui qui a déjà servi et qui servira, de tout temps en France: le Roi.

Au siècle précédent, c'est par le dauphin Charles, depuis nommé le Sage ou le Savant, que l'ordre et la victoire sont revenus au parti français. Au siècle qui suivit celui de Jeanne d'Arc, siècle des furieuses dissensions religieuses, c'est encore autour du Roi que "les politiques" du pays rallieront le peuple et les Grands afin de refaire unité, puissance et prospérité.

Bien avant Charles V, l'anarchie féodale a été débrouillée par la police et par la justice du Roi.

Bien après Charles VII, bien après Henri IV, et alors que vingt-trois ans de guerre terminés par deux invasions auront épuisé le pays, la " RESTAURATION " de la paix intérieure et extérieure, financière et militaire, maritime et diplomatique, sera possible par le Roi.

On pourrait remonter plus haut dans nos origines, et l'on y reverrait que la France, configurée comme elle l'est, languit dans la stagnation, ou s'agite - et se déchire entre les partis, au point d'ouvrir sa porte à l'étranger, tant qu'elle obéit à une gouvernement collectif, tant qu'elle n'est pas gouvernée par Un seul: cet Un qui succède à son père et qui fraie la voie de son fils.

Aussi la personnalité politique de la France ne s'est-elle réalisée pleinement, avec ordre et progrès, capitalisant ses acquisitions, que sous la direction du Roi. Ainsi, en s'adressant au droit héritier des Capets, c'est au " moyen " classique et normal, essentiel qu'avait eu recours Jeanne d'Arc.

Moyen de l'ordre ou l'ordinaire.

Chapitre 7

De notre unité dans le temps.

Mais voici le point décisif.

Qu'y a-t-il de plus important dans l'ordre monarchique'?

Est-ce l'unité de commandement?

Ou l'origine du pouvoir?

Par l'unité est réalisé un bien immense, sans lequel tout va en pagaille et sacrifices inutiles : nous l'avons vu dans l'autre guerre, tant que le pouvoir militaire n'a pas été unifié entre les Alliés et tant que le pouvoir politique français n'a pas été séquestré en de fortes mains. Mais l'unité du pouvoir demeure encore quelque chose de divers et de plural, au fond, tant qu'elle ne dure pas et tant qu'elle peut demeurer objet de contestation, de compétition régulière, périodique : Si toute notre victoire de 1918 s'en va en fumée, c'est que nos chefs civils se succèdent, se renversent et se remplacent, que pas un n'est certain de sa fonction, que chacun peut vouloir la lui enlever, et que la loi, la loi elle-même, LA LOI SURTOUT, s'est ralliée au parti des compétiteurs, reconnaît, recommande la compétition : s'il n'y avait que le choc des passions et des intérêts humains s'acharnant à disputer un fauteuil ou une couronne, il n'y aurait que demi-mal et l'on pourrait rêver de combat décisif au bout duquel il y aurait un vainqueur qui saurait établir un peu de calme et de tranquillité. Mais de nos jours, rien de pareil: par un fou paradoxe, c'est la constitution légale qui autorise et même ordonne ce mouvement perpétuel de remise en' question. Mal périodique de l'Élection, qu'elle nomme le Bien, et qui, sous prétexte de tout renouveler, gâche tout !

Nos aïeux, moins vains que nous, étaient plus pratiques et plus sages.

Ils admettaient que tous les gouvernements ont des défauts et que la perfection n'est pas de ce monde : à la poursuivre par un ôte-toi de là que je m'y mette indéfini, ils n'auraient abouti, vers l'an mille ou l'an quinze cent, qu'à notre comble d'incohérence et d'incapacité. Nous ne serions pas là pour leur rendre grâce.

Cependant, on voyait, dans les pays voisins, des dynasties, sanglantes, lourdes de crimes, se muer peu à peu, d'âge en âge, en souverainetés paisibles, sérieuses et, finalement, compétentes, dont leurs peuples se contentaient. C'était le cas de l'Angleterre. A plus forte raison nos bons grands-pères devaient-ils s'attacher, quant à eux, à ces Capétiens, les plus purs et les plus honnêtes princes de l'univers, hommes sages, droits justiciers, souvent débonnaires, esprits modérés et sagaces, amis du petit peuple, quoique très grands seigneurs, le miroir et l'honneur de la chrétienté.

Non seulement nos aïeux s'étaient bien trouvés de tels rois, mais ils le savaient et s'en montraient singulièrement fiers, au témoignage de tous les étrangers. A cet orgueil secret, à ce respect affectueux, à cette véritable foi féodale s'ajoutait ce que Jaurès a appelé un " charme séculaire ", un sentiment presque religieux, noté par Renan, et dont la cérémonie du sacre était devenue le signe vivant.

En sorte que les républiques de l'époque pouvaient se déchirer d'année en année autour de leurs échevins et de leurs podestats; les trônes électifs, brigués par des princes rivaux, pouvaient interrompre à chaque génération les plus beaux desseins politiques : pendant ce temps, assez long temps pour enraciner la confiance des peuples, la loi de succession de la maison de France, par sa simplicité et par sa fermeté avait permis à son chef, au Roi par excellence, de prolonger sur les hommes mourants son règne immortel. Non, le Roi de France ne mourait pas. La France grandissait. On sentait déjà s'éveiller dans les coeurs, mémoire ou prescience, une conscience, une reconnaissance confuse de la grande nation que, d'âge en âge, cette politique formait.

L'absence de compétition écarte autant de maux que l'unité de commandement provoque et assure de biens, mais la désignation préalable du chef héritier comporte en outre un bien positif qui lui est propre : il est ainsi promis à l'Homme de se survivre parce que l'État peut durer au-delà de l'homme.

La pensée d'un tel bien (si voisin, par analogie, de l'éternité) put éblouir de sa clarté et fasciner de sa vertu l'âme d'une Enfant raisonnable et sainte.

Chapitre 8

La légitimité

La guerre de Cent Ans avait cependant ouvert la crise du bel héritage. Si le principe anglais l’eût emporté, certainement c’en était fait de l’unité et de la civilisation de la France.
On ne saurait trop admirer en Jeanne d’Arc le vivant reflet de la résistance instinctive de son pays.
Les provinces éloignées ou nouvelles réunies firent à ce moment des prodiges de fidélité. Nos gens du Midi en sont particulièrement fiers, leurs Armagnacs composaient le parti fidèle. René, comte de Provence, René d’Anjou et de Lorraine, un moment ébranlé, finit par nous représenter au sacre de Reims, car il y porta l’oriflamme.
Pierre Champoin a démontré avec force que, pour les hommes de son temps, la patrie, c’était la justice. Ne peut-on pas traduire : Juridiction ? Ou même dire dans le même sens : la patrie, c’était la légitimité ?
L’élément proprement patriote de l’œuvre de Jeanne d’Arc est légitimiste.
Le caractère de son œuvre politique fut de reconnaître, affirmer, annoncer, consacrer le Roi légitime.
-Le reconnaître pour elle-même au nom du peuple.
-l’affirmer à Charles VII induit à en douter de par la honte de sa mère.
-L’annoncer au peuple, à l’armée, au monde, que la révélation et les prodiges qui l’accompagnaient émurent au-delà de toute espérance.
Enfin le consacrer pour unir ciel et terre, resceller dans les cœurs les liens d’autrefois.
L’héroïne de la nation est l’héroïne de la dynastie. Nous ne lui devons pas seulement le Victorieux, mais la longue victoire qui succède régulièrement à Charles VII et, en premier, ce rassemblement des terres françaises, par l’incomparable Louis XI, son fils.

Chapitre 9

Conscience.

On dit : « Est-ce que Jeanne savait ces choses ?
Peut-on en douter ?
Les bonnes têtes doctrinales n’étaient pas rares parmi les clercs ès lois des conseils royaux. Autour de Philippe Auguste, on avait eu sur l’Allemagne des idées qui manquèrent à Briand et à M Viviani. Autour de Philippe le Bel on créait l’administration civile. Pourquoi Jeanne n’eût-elle pas reçu, sinon conçu, les idées éternelles de la politique françaises qu’illumine son beau génie ? Sa langue, nette et forte avec les soldats, prend toutes les hauteurs nécessaires quand il faut affirmer les droits sacrés de la couronne.
A Patay, elle s’écria : « Nous les aurons », comme un simple bonhomme de 1914. Mais quand il s’agit d’écrire au duc de Bedford qu’il ne tiendra jamais le royaume de « Dieu, le roi du ciel, fils de sainte Marie », « mais le tiendra la roi Charles, vrai héritier », c’est un Discours du Trône où la majesté le dispute à la poésie. On n’y trouve pas ombre de faute d’orthographe ».

Chapitre 10

Remontrances

Et néanmoins, jusque dans les conseils royaux, à leur entour, pour peu que les sujets fidèles fussent éloignés ou endormis, manquait-il de voix religieuses, ou même sacristines, pour murmurer à Jeanne un Voyons, Jeanne ! un peu scandalisé?

Elle qui parlait sans cesse du Roi du Ciel, qu'avait-elle à faire de ce roitelet de la terre ? Évidemment, le royaume était malheureux. Mais de quoi? Des péchés de ses rois, sans compter ceux des régnicoles.

La reine mère, abominable et traîtresse, avait perdu, avec le pays, tous ses droits.

Son fils menait une vie dissolue qui faisait vergogne à la chrétienté.

Et la légende ajouta même : " Cette dame de beauté ? Cette Agnès Sorel !... " Ce qui revient à anticiper au moins de dix ans.

Mais, reprenaient les malignes voix, ce dauphin n'était-il pas triste, mou, fainéant ? Efféminé? Indolent? Sans valeur morale ? Quelle force avait-il? Et quelles ressources, dans la cour besogneuse où il déjeunait de deux petits poulets sans chair et, de la queue d'un maigre mouton ! Non, non, des voix venues du ciel n'avaient pas pu rallier Jeanne d'Arc à cette cause perdue d'avance!

Au demeurant, si, pour régner en France, le Seigneur et, Maître divin ne voulait ni de l'Anglais puissant ni de l'opulent Bourguignon, si la Providence tenait à relever la couronne, de lys, il fallait commencer par une expiation des Princes et du Peuple, de tous les Princes et de tout le Peuple. Des processions, des pèlerinages, des grand'messes et, des messes basses chantées d'un bout à l'autre du royaume, comme vous nous le demandez, Jeanne, à la bonne heure! Nous ne nous séparons de vous que sur un point: non seulement cela est nécessaire, mais, en outre c'est suffisant. Rien d'autre n'importe. Absolument rien.

Qu'au surplus le Roi commence par devenir un digne fils de Louis IX, le saint Roi; que ses soldats, un par un, que ses sujets, jusqu'au dernier, deviennent des héros et des saints; que, par leur oeuvre de mortification et de charité, ils en arrivent à s'entrouvrir le coeur à toutes les grâces, et vous n'aurez plus le moindre combat à livrer, ô Pucelle sainte ! Qui sait même, ô très bonne Jeanne, si votre oriflamme ne suffira point à la Direction, à l'Administration, au Gouvernement?

Notre peuple d'anges et d'archanges sera tellement droit et pur qu'il ne sera métier de gendarmes, ni de prévôts, ni de sénéchaux, ni de juges. Dites un mot: un tel paradis sera sur la terre, que tigres d'Angleterre et lions de Bourgogne deviendront, les uns et les autres, agneaux. Voilà, Jeanne, votre mission, la seule juste ! Dieu n'a pas besoin des tueries. Dieu n'a pas besoin de soldats! non plus que de princes! non plus que de rois ! Arrière les baïonnettes! Et vive le Pape romain!

Doutez-vous que Jeanne ait pu entendre ce discours, ou le discours pareil, de quelque disciple un peu précoce de M. Sangnier? Je ne commets aucun anachronisme. Tels faux mystiques de son temps, qui avaient des rapports avec les hypocrites du même siècle, osèrent bien accuser la libératrice et pacificatrice d'avoir pris goût aux combats auxquels l'avait réduite l'envahisseur agresseur : dans le texte de la. rétractation prétendue, l'évêque faussaire Cauchon avait introduit une phrase où Jeanne était censée s'accuser d'avoir désiré cruellement l'effusion du sang humain. Telle fut la pensée de bons amis de l'ennemi. Telle elle est sans grands changements. Car, fort ancienne, elle ne manque pas non plus de modernité.

Peut-être que Jeanne voyait cela d'avance. Qui sait!

Cependant elle répondait qu'une bataille sainte était nécessaire. Pour que Dieu donne la victoire, les gendarmes ont à batailler. C'est presque son mot textuel


Chapitre 11

Hiérarchies

Sans qu’elle eût versé elle-même la moindre goutte de sang, cette vierge pieuse n’a cessé de vanter les vertus de batailles, l’honneur de l’épée. Elle était, dans l’âme, soldat.
Pourtant la jeune fille en qui les historiens libéraux aiment à louer la préfiguration vivante de la Nation armée; n'a pas conçu un seul instant le réveil national comme une sorte de levée en masse, de jacquerie patriotique.

.Elle et " le Grand Ferré " sont deux!

Plus encore que guerrière, elle a la tête hiérarchique.

Elle n'a pas ameuté les paysans de son village: elle est allée trouver le seigneur du pays. Encore s'est-elle gardée de le convier à lever la jeunesse du Bar et des provinces voisines : son sens de l'ordre est tel qu'elle a volé droit au sommet! Point de chef, point de peuple ! Point de Roi, point de France ! Comme il n'y a point de roi, elle en fera un.

Mais elle ne le créera pas de rien; elle ne rêvera ni de nouvelle dynastie, ni de dictature féodale ou cabochienne. Un très grand Français, un Lyautey se rêvait en Warwick, il voulait " faire " un roi. Oui, de la semence de Parme !... Jeanne d'Arc ignore ces songes. Elle prit, son prétendant là où il était, et n'eut de cesse que son Dauphin ne devint le Roi.
Ni son amour de la paix, ni son horreur du sang, ni sa sainteté ne la dressaient contre les puissances du monde. La bataille devant être, il fallait que la bataille fût, non pour établir une pandémocratie dans la République chrétienne, mais pour que, sous le Roi du ciel, régnât très régulièrement un Roi de la terre, dans un royaume organisé avec le minimum de faiblesse humaines et le maximum de bon ordre naturel.

Jeanne ne croyait pas à la naissance spontanée de l'ordre. Elle pensait ce que devait nous enseigner notre maître La Tour du Pin: pour imposer un ordre, il faut une autorité et, en France, ce ne peut être que le sceptre, le glaive, la main de justice du Roi. Or, ce Roi se consacre et s'achève à Reims. Tout d'abord, donc, allons à Reims, comme les pâtres de Noël à Bethléem.

C'était en se pliant à l'ordre naturel du royaume de France quelle estimait remplir les volontés surnaturelles que ses voix faisaient descendre du ciel.
Pourquoi les saintes âmes qui l’avaient instruite de l’art de Condé et de Turenne ne l’auraient-elles pas éclairée de l’esprit politique du cardinal de Richelieu et de Louis XIV ?

Dans le cachot de Rouen, elle a déclaré un jour que ses voix ne la quittaient pas mais, ajoutait-elle, je les entendrais mieux Si j'étais en quelque forêt !

La puissante forêt de pierre qui élance et recourbe ses arcades fleuries au-dessus du berceau ecclésiastique de Reims était aussi propre que son Bois chenu à la révélation distincte des vérités humaines qui ont orienté sa carrière mortelle. Sans doute ce grand coeur en a-t-il recueilli plus de lumière encore et de consolation que des rameaux bruissants de l'arbre des fées. Son coeur d'initiée à la loi éternelle a dû jouir à Reims, avec parfaite plénitude, du meilleur et du plus beau des spectacles accordés à l'ordre terrestre : une nation laborieuse, une armée bataillante et victorieuse, la paix publique retrouvée et rétablie par un bon conseil et, dans la fleur de la jeunesse, le Roi, le juste Roi par qui, tout bien devient possible, étant le bon seigneur habilité au gouvernement d'ici-bas.


Chapitre 12

Accords et discords

Cela ne veut pas dire, cela n’a jamais voulu dire ni pour Jeanne d’Arc, ni pour nous, que chez le grand Mogol, aux pays d’Egypte ou de Garbe, un roi soit partout nécessaire au salut commun.
Ces peuples sont divers, leurs mœurs, leurs races, leurs terroirs permettent et ordonnent d’autres lois que chez nous. Mais, pensant à la France, telle qu’elle est faite, on reconnaît comme Jeanne, qu’il lui faut le Roi.
Pareillement, la libératrice voyait combien, de son temps, le désordre politique présidait, commandant aux autres désordres : aussi longtemps qu’il subsistait, il les fomentait et les aggravait. Elle avait assez d’imagination pour se figurer, ce qui nous est également possible, un état de choses différent qui eût commandé une action différente : par exemple, les maux de la fin du XVI siècle coulant de source à peu près exclusivement religieuse, il ne fut pas possible de les guérir tant que le prince légitime, qui était de la religion de Coligny et de Calvin, n’eut point quitté son hérésie ; mais au XV siècle comme au XX, en ce pays de France, il en allait autrement : vers 1927 ou 1937, la centralisation démocratique est devenue telle qu’il faut tout d’abord « tenir » l’état politique, sans quoi l’on ne tient rien l’on n’avance à rien ; vers 1420, les exactions du gouvernement anglais dans le désordre féodal étaient devenues telles qu’il fallait également procéder par voie politique. Cela est ( ou était) ainsi parce que cela était (ou est) ainsi.Ces directions découlent de l’être des choses et de leurs rapports. La ressemblance des situations historiques fait coïncider les conduites. Il peut en sortir les mêmes bonheurs..
Le bien de la France fut obtenu parce que Jeanne avait dit : le Roi d’abord, tout de suite le Roi.

Chapitre 13

Le libéralisme écarté

- Doucement! ou tout beau! répondaient alors les parlementaires et gens de loi.

Est-ce, Jeanne, que vous ne pensez pas qu'avant la chevauchée rémoise qui nous rende un chef droiturier, il serait utile de faire un bon appel à tous les prévôts, juges, maîtres et docteurs favorables à .notre seigneur-roi, en énonçant sa Royauté et Souveraineté, nonobstant tous les actes nuls et de valeur nulle, passés à Paris ou à Troyes, avec l'ennemi? De la sorte, le Roi arriverait à Reims muni des parchemins scellés de bons sceaux qui établiraient Sa justice et lui ouvriraient le parvis.

Que l'on ne croie pas que je fais parler quelque libéral du temps de M. Piou. Le moyen âge aura été l'époque la plus juridique de 1’histoire. Il ne faudrait pas croire que les formalités du constitutionalisme d'alors aient inspiré à Jeanne d'Arc autre chose que du respect. Mais, dans n'importe quelle affaire terrestre, Jeanne envisageait tout d'abord l'essentiel, qui était ici le prompt rétablissement de l'autorité centrale et sa reconnaissance rapide par le pays entier. Pour le surplus, on aurait le temps !

Cette restauration nécessaire à la France étant ainsi redevenue le but immédiat, Jeanne coupait court à tout le reste avec la vivacité et l'audace qui l'apparentent aux types les plus nets de l'Homme français.

Sans doute cet Homme-là n'a jamais dédaigné certificats, papiers, signés devant notaire, chevalier ès lois. Mais tout cela menace de bien des longueurs ! Jeanne se montrait déjà, impatiente ou jalouse des délibérations du Conseil du Roi :" Notre Dauphin, ne tenez pas davantage tous ces conseils si nombreux et si longs, venez vite prendre la couronne à laquelle vous avez droit " .Et cela bousculait un peu les bons serviteurs de la Forme.

Jeanne d'Arc, contre Bridoison, ô la belle constance de la Nature et de la Nation !

Chapitre 14

De la volonté nationale

Mais l'objection suprême était faite par d'autres parlementaires qui seraient aujourd'hui agents électoraux. Dans cette espèce, plus démocrate que libérale, on se faisait, comme on dit, un monstre de l'Opinion publique. On alléguait l'étendue des pays hostiles, le nombre des postes et forteresses des Anglais établis entre Orléans et Reims.

N'imaginons pas une simple occupation ennemie. L'affaire s'était compliquée d'une guerre civile dans laquelle l'étranger était le fondé de pouvoir et le podestat du parti qui ne voulait à aucun prix du roi de Bourges.

Or cette prétendue volonté nationale ne causait à Jeanne d'Arc aucune intimidation. Elle en riait ouvertement avec ses capitaines. Elle eût rit davantage si quelqu'un lui eût proposé quelque beau Champ de Mai dans les vertes plaines de Loire, où l'on eût convié le peuple de France à voter !

Et peut-être, en effet, aux profondeurs de l'avenir, lisait-elle ce plébiscite de mai de 1870, qui donna des millions de voix à l'empereur des Français, avec la promenade populaire du Quatre Septembre suivant, qui le renversa sans difficulté. Ainsi vont l'amitié et l'inimité de la foule.

Notre fille des champs n'était pas démocrate. Je ne crois pas qu'elle ait perdu grand temps contre les scrupuleux et contre les couards qui auraient voulu commencer par s’assurer l'assentiment du « Peuple » afin de frapper d'effroi le Régent d'Angleterre et le Duc de Bourgogne.


Chapitre 15

La route de Reims

Elle dit : " Partons. "

On partit.

Comme il le fallait bien, on se heurta à la résistance de Troyes. Ces Troyens étaient, quoique Champenois, des Bourguignons terribles et des Anglomanes fieffés : vainement Jeanne d'Arc dicta-t-elle pour les seigneurs bourgeois de Troyes une belle lettre où elle les nommait " très chiers et bons amis ", " loyaulx Français " et leur garantissait sûreté corps et biens, s'ils venaient au-devant du gentil Roi pour faire bonne paix dans le " saint royaume ".

Les seigneurs bourgeois répondirent qu'ils résisteraient jusqu'a la mort, " l'ayant juré sur le sang de Notre-Seigneur ". Ils demandaient secours à Bedford, aux Rémois, aux Châlonnais. L'eussent demandé à la Chine! Avant de se battre comme des lions, ils défiaient si âprement l'armée royale qu'il fut question pour celle-ci de lever le camp et de retourner sur la Loire.

Jeanne décida, imposa presque de rester. Prêchant l'audace, elle multiplia si bien les, préparatifs d'un terrible assaut que tout d'un coup les portes s'ouvrirent, l'évêque et les bourgeois sortirent de la ville, apaisés et soumis.

Quelques jours auparavant, Jeanne avait été traitée par eux de " cocquarde ", autrement dit hâbleuse. Ils la saluèrent " envoyée de Dieu " dans la lettre où ils écrivaient aux Rémois qu'ils s'étaient rendus au légitime héritier de saint Louis, " attendu que son bon droit n'est pas douteux " et que " c'est un Prince de la plus grande discrétion, entendement et vaillance que issit de piéça (qui fût sorti depuis) de la noble Maison de France ".

On; peut toucher ici la philosophie pratique de Jeanne d'Arc.

Ni la vaillance, ni la force, ni l'épée, ni le canon ne créent le droit.

Il faut commencer par l'avoir.

Mais quand on l'a, surtout quand on l'a bien, quand on en est absolument sûr, et qu'on n’hésite plus à le servir de toutes ses forces, qu'on ose tout pour l'imposer, l'on peut compter sur l'adhésion rapide des docteurs et du peuple qu'ils traînent après eux. Un fameux Prussien, Frédéric Il, exagéra depuis cette vérité en l'étendant à ses faux droits sur la Silésie. Cette fraude n'est qu'une fraude, elle n'affaiblit point une leçon qui court l'histoire. Le peuple détrompé, le bon peuple tiré de son erreur possède alors ce don charmant et naïf de déborder d'enthousiasme pour couvrir, dorer, embellir ses justes revirements

Chapitre 16

La promenade du roi.

Les bourgeois de Châlons ne furent pas moins épris du Roi de Jeanne d'Arc que les bourgeois de Troyes : toujours, aux Rémois, ils écrivirent que c'est " un roi sans pareil, doux, gracieux, piteux et miséricors, de belle personne, de beau maintien et de haut entendement ".Tel est le prestige de la personne du Roi.

Jeanne y avait pensé. Joseph de Maistre ne l'avait pas oublié en écrivant la belle page où, du fond de l'Émigration, il prédisait le soudain courant d'allégresse qui restaura Louis XVIII. Ce podagre puissant et subtil fit grand effet.

Les scènes de l'histoire ne sont pas monotones, car le décor et l'accident les colorent sans cesse; mais quelques lois constantes cernent de lignes immuables leur paysage très varié.

Maistre, calculant l'avenir, se rappelait peut-être la vivante leçon de Jeanne qui va juste au rebours des prudences légalitaires.

Qu'aurait donné un appel au peuple lancé selon la règle, avant toute leçon efficace?

Travaillé par les suppôts et bénéficiers de l'ennemi, trompé par les sergents et les argentiers de l'Anglais, le bon peuple, à peu près partout, eût été capable de marcher, comme l'avait fait d'abord le peuple de Troyes, au rebours du patriotisme et de la raison, et de donner une majorité écrasante au parti de Bedford. Se prive-t-il de le faire aujourd'hui?

Mais voilà qu'une minorité énergique s'en mêle : elle est unie, menée et lancée au combat par une idée vraie, par une suprême résolution, la situation est retournée par les coups de l'audace: il n'est plus besoin de hache, ni de canon, pour ébranler les murs, ouvrir les portes, faire apparaître et briller, sous la vaine couleur étrangère, la vérité des sentiments et des intérêts nationaux. Que le Roi paraisse, il ne peut être que suivi !

André Buffet disait que le parlementaire substitue une explication à une attitude. C’est cela même : tout au rebours, Jeanne vit et fit voir ce que devait valoir sans explication aucune, la seule présence du Roi.

Chapitre 17

Axiomes de Jeanne d’Arc.

Les faits parlent. Si la politique de Jeanne est royaliste, n’est-elle pas d’un royalisme assez voisin de nous ?
Quelque éloignée que doive se sentir une pensée terrestre, de cet astre allumé dans un éther aussi pur, ne nous défendons pas d’avouer ce que nous retrouvons dans son magistère.
Rien ne se fait dans la cité des hommes sans une règle d’ordre étendue à toutes les fonctions. Il en est de plus hautes que la fonction politique, mais dans la suite du temps, elle est la première : politique d’abord, enseigne la pratique de Jeanne d’Arc.
Dans un pays sujet au déchirement des partis, si surtout ce pays est envahi et démembré par l’ennemi extérieur, c’est presque un pléonasme : le gouvernement de l’Un a la vertu de mettre fin aux divisions et compétitions du gouvernement de Plusieurs. C’est par l’Un qu’il faut commencer : Roi d’abord. Le sacre de Reims.
Les puissances morales et religieuses, au premier rang de toutes, la religion catholique, représentent un bienfait de première valeur ; un devoir capital de la Monarchie est de le servir. Mais les organisations religieuses ne suffisent pas à tout : quand elle demande à Charles VII de lui abandonner ses droits et quand elle les lui rend au nom de Dieu, sainte Jeanne d’Arc elle-même constitue et reconnaît un Roi de la terre de France, quel que soit le bienfait qui descende du Ciel à sa voix.
Enfin, si les lois civiles sont saintes, si la consultation des sujets, la représentation générale des intérêts sont des choses utiles, si l’opinion est bonne à interroger pour savoir et entendre la vérité des cœurs, tout cela, si précieux soit-il, reste néanmoins secondaire ; le devoir de l’autorité royale est d’abord de conduire. Bienfait de la règle du roi. Direction indépendante, décision rapide font, les trois quart du temps, ce qu’il y a de plus propre à rassembler et réconcilier les esprits ; l’ensemble de Jeanne d’Arc induit à demander un roi qui règne et qui gouverne, c’est le droit fil des traditions du peuple et des intérêts du pays.
Donc pour une raison ou une autre, voilà que les principes estimés les plus salutaires, ceux que les royalistes contemporains recommandent comme sûrement adaptés à la monarchie restaurée du XX siècle ont été connus, adoptés, pratiqués par la restauration du XV siècle.
Est-ce la simple harmonie préétablie des intelligences ? ou leur filiation morale ? Les hommes qui, entre 1904 et 1908, prirent l’initiative du grand retour au culte de l’héroïne et en imposèrent la célébration dans les rues pavoisées et fleuries de toutes nos villes, ceux qui livrèrent de longues batailles et firent de longs jours de prison par cet amour de la sainte de la Patrie furent les hommes de l’Action Française, conduits par Maurice Pujo et ses lieutenants : Pluteau, Maxime Real del Sarte, Lucien Lacour. Le républicain Barrès sut charmer et dompter les parlementaires pour les dresser au culte de Jeanne ; ces royalistes entraînèrent un peuple aux pieds de son autel.

Conclusion :

Les mystiques hauteurs du noble sujet qui n’a été abordé ici qu’en tremblant nous feront-elles accuser d’une sorte d’irrévérence pour en avoir détaché, isolé, rafraîchi le détail par des fréquents recours à des images trop modernes ? On peut se consoler en disant que l’analyse ne sera pas inutile si elle contribue dans quelque mesure, à montrer que, à cinq cents ans de distance, sentiments, méthodes, doctrine peuvent être pareils pour servir utilement le même pays.
De fortes valeurs morales, durables et supérieures aux vivants éphémères, font les seules nations dignes de ce nom. Les grands peuples vivent par l’immortel. Ainsi durent-ils par leurs dynasties. Inversement, ils ont aussi les dynasties qu’ils ont méritées.
Le solide honneur de la France est de se prévaloir de la plus belle des races de rois.
Face à l’éternité, dans une agonie imprégnée du sentiment religieux le plus pénétrant, comme il faisait son examen de conscience tout haut devant sa cour, Louis XIV laissa tomber du lit de mort ces paroles :
Je m’en vais, mais l’Etat demeure toujours. Continuez à le servir, Messieurs.
Ainsi peut s’exprimer l’espérance terrestre. Elle n’est pas impie. Il ne me semble pas qu’il puisse être interdit d’honorer en sainte Jeanne d’Arc la fidélité à ce qu’il y a de moins caduc dans cet ordre demi divin de notre Patrie naturelle : le Roi, l’Etat.