Paroisse catholique Saint Michel

Dirigée par

 Monsieur l'abbé Paul Aulagnier

 

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Semaine du 27 septembre au 3 octobre 2004

Dix-huitième Dimanche après la Pentecôte

 

Sommaire

 

 

 

De l’action de grâce

Selon l’Epître de Saint Paul aux Corinthiens (1 1,4-8) lue en nos églises, ce dimanche.

« Frères, je rends grâce à mon Dieu continuellement à cause de vous, pour la grâce de Dieu qui vous a été donnée dans le Christ Jésus : parce qu’en lui, vous êtes devenus riches de tout, de toute parole et de connaissance, selon que le témoignage du Christ s’est affermi chez vous. De la sorte, aucun don de grâce ne nous manque, à vous qui attendez la révélation de notre Seigneur Jésus-Christ. Et lui, il vous affermira jusqu’au bout, vous gardant irréprochables, au jours de notre Seigneur Jésus-Christ ».

Saint Paul, dans cette Epître, nous révèle un peu de son âme, une âme ardente. Il dit qu’il est dans l’ « action de grâce » à cause des chrétiens de Corinthe à qui il écrit cette présente lettre. Je dis bien dans « l’action de grâce ». « Gratias ago Deo meo semper pro vobis ». “Je rends grâce à mon Dieu continuellement à cause de vous. »

Voilà son âme. Il est dans l’ « action de grâce ». Il vit dans l’ « action de grâce ». Sa vie est une perpétuelle - semper - « action de grâce ».

Il faut le noter.

Et Dieu sait pourtant si Saint Paul eut à souffrir dans sa vie. Il le dit un jour dans une lettre qu’il écrivait aux même chrétiens de Corinthe. Vous vous souvenez !. Il y énumère toutes ses tribulations. Et avec un élan ! Lisez la deuxième lette aux Corinthiens au chapitre 11, à partir du verset 21.

Et malgré cela, Saint Paul écrit « être toujours dans l’action de grâce ». « Gratias ago Deo meo semper ».

C’est à noter. C’est une caractéristique de l’âme de Saint Paul. Ce qu’il nous faut imiter.

Vivre dans l’action de grâce. Rendre grâce à Dieu ; à notre Dieu. Semper. Toujours.

Quoiqu’il arrive dans notre vie. Car Dieu ne change pas. Dieu est toujours le même. Il ne varie pas dans ses affections, dans son être. Il est toujours le même. Il est toujours le Tout-Puissant, Omni- présent. Il est toujours le même, Hier. Aujourd’hui. Demain. En Dieu c’est la stabilité. Il est immuable, toujours le même, toujours digne de notre amour et de notre bénédiction, de notre action de grâce.
C’est pourquoi - cela, du reste, à l’imitation de Dieu en quoi consiste la perfection -, je dois, à son égard, nourrir toujours les mêmes sentiments.

Si vivre dans l’action de grâce est un devoir de justice…
S’il est normal de vivre dans l’action de grâce…
Si c’est un du à Dieu…
Si c’est don mon devoir de vivre dans l’action de grâce,
Je dois rester dans ces dispositions, semper.

Chaque matin, je dois me lever dans l’action de grâce.
Chaque minute, être dans l’action de grâce.
Chaque soir, être dans l’action de grâce.

J’ai bien vendu mon bois….Je suis dans l’action de grâce.
J’ai mal vendu mon bois…Je suis triste…mais tout de même dans l’action de grâce

L’action de grâce est une disposition fondamentale de l’âme chrétienne. C’était celle de Saint Paul.

C’était celle de Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est dans l’action de grâce, en effet, qu’ Il offrit son sacrifice, qu’Il institua son Eucharistie, nous laissa sa présence réelle. Ecoutez ! Souvenez-vous du récit de l’institution de l’Eucharistie.

En latin !Ce sont des mots tellement sacrés : « Qui pridie quam pateretur, accepit panem in sanctas ac venerabiles manus suas et elevatis oculis in coelum ad te Deum Patrem suum, omnopotentem, tibi gratias agens , benedixit, fregit,deditque discipulis suis, dicens : accipite et manducate ex hoc omnes. Hoc est enim Corpus meum.

Et de même, pour la consécration du vin en son sang. Item tibi gratias agens, benedixit…

Le saint homme Job, lui aussi fut toujours dans l’action de grâce, pour tout, dans toutes situations. Il bénit Dieu en toutes circonstances. Après avoir perdu tous ses biens, ses enfants, il s’écria, tout de même : « Nu je suis sorti du sein de ma mère et nu j’y retournerai. Dieu a donné. Dieu a ôté. Que le nom de Dieu soit béni » (Job 1 20)

Retenons bien cela, cette disposition de notre cœur : être dans l’action de grâce, toujours, semper. Quelles que soient les circonstances. Dans l’aisance comme dans la restriction. Dans la considération, comme dans le mépris ou l’oubli. Dans le mépris comme dans l’estime. Tout cela ne doit être que petites vaguelettes qui n’émeut pas fondamentalement le fond de la mer qu’est mon cœur. Un stabilité dans l’action de grâce et dans la bénédiction de Dieu, vous dis-je !

Ah !Comme de telles personnes sont agréables en société. C’est toujours le calme, la sérénité. Des solutions, il y en a toujours. Que Dieu soit loué, béni, adoré. Que notre âme soit toujours dans l’action de grâce, dans la paix.

C’est un exercice à faire. Il faut aimer à discipliner son âme, ses émotions, ses humeurs. Etre toujours égal d’humeur…C’est un exercice à mener à chaque occasion. C’est un bel exercice que les parents doivent faire faire aux enfants…pour les habituer à maîtriser leurs humeurs…
On est triste…On n’en sait pas trop les raisons….On réjouit son âme dans l’action de grâce…on dirige son âme vers Dieu…. .


Et pourquoi saint Paul reste-t-il toujours dans l’action de grâce ?

Il nous le dit : « Gratias ago Deo meo semper pro vobis in gratia Dei quae data est vobis in Christo Jésu ». « parce qu’en lui, vous êtes devenus riches de tout, de toute parole et de connaissance, selon que le témoignage du Christ s’est affermi chez vous » « Quod in omnibus divites facti estis in Illo ». « parce que vous avez été comblés de toutes richesses ».

« Ita ut.. » « de telle sorte qu’ils ne vous manquent rien », « ita ut nihil vobis desit ». Qu’ils ne vous manquent aucune grâce, « in ulla gratia ». . « De sorte que vous pouvez être », mieux « que vous êtes dans l’attente de la réalisation de NSJC »…De la manifestation de NSJC, dans son retour en gloire et que lui-même vous gardera ferme…jusqu’au bout… « Usque in fine sine crimine ».

Ainsi Saint Paul rend-il grâce à Dieu de la richesse spirituelle des chrétiens. D’autant que cette richessse spirituelle est pur don, pur grâce, non point due à nos mérites, mais selon la pure gratuité de Dieu, par pure générosité. Alors les grâces, les dons reçus, les bienfaits divins doivent être l‘occasion - je résume la pensée de Saint Paul - être l’occasion d’action de grâce. Par nous mêmes, nous ne sommes rien. Nous sommes au contraire faible inconstant, fragile, pécheurs…Ce que nous sommes, nous le devons à Dieu. Nous le recevons de Dieu. Tout nous est donné. C’est la scène de l’évangile de ce dimanche. Faibles, nous le sommes en nous-mêmes. Riches, nous le sommes par libéralités divines.

N’oublions jamais cela.

Le ciel nous est donné.
La vie nous est donnée.
La nature nous est donnée.
La lumière nous est donnée.
Les couleurs nous sont données.
Les saisons nous sont données.
Les yeux nous sont donnés.
La vue nous est donnée.
La famille, institution divine, nous est donnée.
Tout nous est donné.
Et tout cela doit être occasion d’action de grâces, occasion de rendre grâce à Dieu.

Voyez saint Bernard. Lui-même y insiste beaucoup, dans son petit traité de l’ « Amour de Dieu », dont j’aimerais que vous connaissiez les 7 premiers chapitres par cœur….

Il veut, lui aussi, que nous rendions grâce à Dieu, entre autres, pour la nature spirituelle que nous avons reçue et qui nous distingue de l’animal.
Il veut que nous nous réjouissions de ce que nous sommes intelligents et libres. C’est là notre dignité, notre richesse. Il veut que nous soyons joyeux de cette dignité reçue. Que nous le reconnaissions. Que nous le sachions.

Ah ! Si nos contemporains pouvaient être conscients de cette dignité…ils ne vivraient pas comme ils vivent…Ils ne se laisseraient pas aller à l’esclavage du temps présent…esclavage de la mode, esclavage de la TV, esclavage de l’alcool, de la drogue et de ces réunions où l’on « s’éclate » peut-être…mais où, bien souvent, on perd la mesure et la dignité…Et celle-là oubliée, c’est l’agir animal qui prend le dessus. Où donc alors est notre dignité, notre richesse ? M’est avis, que toute une politique, sous raison de liberté, a pour but de « carnaliser » l’homme, de l’abêtir…


Mais parallèlement s’il est bon de connaître notre dignité, s’il est bon et juste de respecter cette dignité…il ne faut pas pour autant s’en orgueillir comme si cela nous était « propre », comme si cela venait de nous et de nos forces. Il ne faudrait pas se réjouire de nos qualités, de notre dignité spirituelle, de notre intelligence et de notre liberté comme si tout cela était notre et ne dépendait que de nous. Il faut savoir, certes, qui nous sommes, mais rapporter cette dignité à son auteur : Dieu. Ne pas s’en glorifier en nous-mêmes comme si cela était de nous. Et oublier le bienfaiteur qui est Dieu. Cela serait vanité, orgueil, prétention Et nous pourrions alors tomber bien plus bas encore que celui qui agit ignorant sa dignité de créature spirituelle. Car, et c’est Saint Bernard qui parle, dans le premier cas nous nous ravalons à la bassesse de l’animal. Mais dans le second cas, nous tombons dans l’orgueil démoniaque.

Ainsi tirons de notre dignité, notre fierté, notre joie, notre allégresse. Car rien n’est plus beau et digne que la liberté. Et cette liberté n’est que le fruit de notre intelligence et de notre volonté. Mais sachons, pour ce bien, en rendre grâce à Dieu.


Et s’il en est ainsi pour notre dignité humaine, à combien plus forte raison, devons-nous rendre grâce à Dieu, de notre baptême, de la grâce sanctifiante reçue , qui nous fait enfants de Dieu, héritier de Dieu, cohéritier du Christ. Et donc héritier du ciel. « Nostra conversation in coelis est ». . Le baptême ! mais c’est nn don, une véritable richesse qui est aussi le fondement de notre espérance. « Expectantibus revelationem Domini nostri Jésu Chrsti ».

« Pratique de la Perfection Chrétienne »
Par le RP Alphonso Rodrigues S.J.

Première Partie

Premier traité

De l’estime et de l’affection que mérite de notre part tout ce qui se rapporte à notre avancement spirituel et des différents moyens qui peuvent nous aider à y travailler avec fruit.

Chapitre II :

De l’amour et du zèle que nous devons avoir pour la vertu et la perfection.

A - Commentaire du chapitre II


On peut résumer ce chapitre en disant: la perfection - c’est-à-dire l’amour de Dieu et de sa gloire – a pour principe, le désir, fruit de la grâce divine. C’est, du reste, le titre du chapitre : « de l’amour et du zèle que nous devons avoir pour la perfection. Plus simplement, on pourrait dire: la perfection, il faut la vouloir ! C’est la réponse de Saint Thomas d’Aquin à sa sœur « qui lui demandait comment elle pourrait se sauver : « en le voulant ». lui dit son frère, ce génie de théologie. On m’a enseigné que le désir est la raison du progrès spirituel.

C’est pourquoi le RP Alphonse Rodriguez commence son chapitre par cette phrase de l’Evangile : « Bienheureux, dit l’Evangile, ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu-ils seront rassasiés » (Mt 5,6).

Il explique rapidement que le mot « justice » ici utilisé exprime l’idée de sainteté. « C’est le terme générique qui exprime l’idée de vertu et de sainteté ». Ce qui lui permet de donner un solide fondement scripturaire à son enseignement. Oui ! C’est l’enseignement même de NSJC. Il faut avoir sans cesse « faim et soi » de la perfection. Il faut en avoir un grand amour, un grand désir. « C’est comme si Notre Seigneur Jésus-Christ avait dit : Heureux ceux qui ont un si grand amour et un si pressant désir de la vertu et de la perfection qu’ils en ont comme faim et soif parce qu’ils seront rassasiés en devenant vertueux et parfaits ». Il faut que nous en soyons affamés de cette sainteté. Il cite aussi Saint Jérome.

Ainsi l’Ecriture Sainte, les Pères de l’Eglise nous enseigne le principe fondamentale de la vie spirituelle : il faut avoir faim et soif de la sainteté. « C’est là le principe nécessaire et le moyen unique pour arriver à la perfection », dit notre auteur.

Il fonde également cette idée sur une vérité de notre cours de psychologie rationnelle : « En effet, dit-il, c’est une maxime très ancienne parmi les philosophes, qu’en toutes choses, et surtout dans les œuvres morales, l’amour, le désir du but final, est, des différents mobiles qui nous font agir, celui qui donne la première impulsion aux autres ; de telle sorte que, plus nous désirons atteindre ce but, plus aussi nous mettons de soin et d’ardeur à y parvenir. »

Il en fait l’application à la vie spirituelle : « c’est pourquoi il importe beaucoup que nous aimions et que nous désirions avec ardeur ces dons célestes ; car le zèle que nous mettons à les acquérir aura toute la vivacité, toute la puissance de notre désir et de notre amour ».

Il y insiste fortement en une très belle phrase : « Il est si important, si nécessaire, pour avancer dans la voie de la sainteté, que nous soyons embrasés de ce désir, qu’il jaillisse de notre cœur et entraîne avec lui tout notre être, que quiconque n’en est pas animé doit renoncer à tout espoir de faire un progrès dans la perfection et même de conserver le peu de vertu qu’il possède. »

Il ne fait ensuite, dans le cours de son chapitre, qu’illustrer cette doctrine.

Il prend l’exemple du moine religieux. Il établit la différence entre le bon moine et le mauvais moine. Le mauvais moine n’agit que sous la contrainte, la crainte du supérieur. Celui –ci est-il éloigné ? Le mauvais moine s’en donne à cœur joie. Alors que le bon moine puise en lui même, en son cœur enflammé de Dieu, le désir et le goût de la perfection. Rodriguez utilise une belle comparaison : « Il y a, dit-il, cette différence entre les choses qui se meuvent violemment et celles qui suivent un mouvement naturel, que les premières , obéissant à une force, à une impulsion étrangères, se ralentissent à mesure qu’elles avancent, comme une pierre lancée de bas en haut ; tandis que les secondes, ainsi qu’un corps gravitant vers son centre d’attraction, se meuvent avec une rapidité toujours croissante.

La même différence se produit entre les religieux qui observent la règle pour ne pas être réprimandés et punis, ou parce que le supérieur a les yeux sur eux, ou pour tout autre motif humain, et ceux qui n’ont pour mobile que l’amour de la vertu ou le désir de plaire à Dieu. Le zèle tout extérieur des premiers n’a pas plus de durée que la réprimande, et disparaît aussitôt que le regard du supérieur se détourne de lui.

Il utilise également l’ exemple amusant de la tante de Saint Grégoire : Melle Gordienne ou sœur Gordienne. Ce fut l’objet d’un de ses sermons. Elle était toute dissipée dans son couvent, aux dires de ses sœurs. Et ne retrouvez quelques sérieux que devant les yeux sévères de la supérieur : « Pendant qu’on la réprimandait, Gordienne affectait un visage grave et recueilli et paraissait prendre l’avertissement en bonne part ; mais aussitôt après , elle dépouillait ce recueillement factice et perdait tout son temps en discours frivoles et en vains amusements avec de jeunes séculières qui vivaient dans le même monastère ».

De cet exemple, Roriguez en tire une belle conclusion : . « Son âme était comme un arc bandé avec une corde molle : la corde se détendant, l’arc se relâche aussi et revient à sa première forme ; la gravité de Gordienne n’avait pas son principe dans un mouvement du cœur, c’était un état violent, et, pour cette cause, elle ne pouvait durer ».

Ou encore cette autre très belle phrase : « La perfection n’est point l’œuvre de la force, mais des sentiments du cœur ».

Ou encore, en se fondant cette fois sur un enseignement de NSJC, comme pour donner plus de force à la conclusion : « C’est pourquoi Jésus-Christ, notre rédempteur, dit au jeune homme dont il est parlé dans l’Evangile : « Si vous voulez être parfait » (Mt 19,21) afin de nous montrer que le principe de notre perfection est dans notre volonté. Sans le consentement de notre cœur, tous les soins de nos supérieurs ne sauraient y faire fleurir la moindre vertu ! »

Ou encore, cette autre maxime qu’il faut savourer : « Nul ne peut devenir parfait s’il ne désire lui-même fortement et sincèrement arriver à la perfection. »

Pour en arriver enfin à cette belle réponse de Saint Thomas d’Aquin à sa sœur : « C’est ici le lieu de citer la réponse de saint Thomas à sa sœur, qui lui demandait comment elle pourrait se sauver : « en le voulant ».

Alors les conclusions tombent merveilleusement exprimées dans un langage énergique : « Oui, mes frères, si vous voulez, vous vous sauverez ; si vous voulez, vous avancerez dans la vertu ; si vous voulez, vous serez parfaits. Tout est là : vouloir et désirer véritablement, énergiquement de toute la force de son cœur.

Dieu se son côté, est toujours prêt à venir en aide à notre faiblesse. Heureusement que nous trouvons cette phrase ici…Certains pourraient penser que le Père Rodriguez est un peu volontariste…

« Mais , si la volonté nous manque, tout ce que les supérieurs pourront faire sera perdu pour nous. C’est à vous qu’il appartient de travailler activement à votre avancement spirituel ; c’est là votre affaire, votre affaire personnelle, et non celle d’un autre ; l’affaire pour laquelle vous êtes entrés en religion. Que chacun de vous comprenne donc bien que le jour où il se relâchera sur ce point, où il s’oubliera lui-même, où il ne portera qu’un esprit distrait et un cœur froid dans ses exercices spirituels, où il ne sera pas animé d’un vif et ardent désir d’avancer à grands pas dans le chemin de la vertu et de la mortification, ce jour-là son affaire est perdu ! »

Et en fils aimant de Saint Ignace, il flanque devant notre considération attentive et admirative cette phrase du saint fondateur : « c’est à la loi intérieure de la charité et de l’amour, inscrite et gravée dans nos cœurs par le Saint-Esprit, qu’il appartient de nous conserver, de nous diriger et de nous faire avancer dans la voie du service de Dieu ».

Il terminer enfin son chapitre par un constat très encourageant pour la vie spirituelle que je résume ainsi : celui qui entretient cette flamme de l’amour divin en son cœur, reste dans la joie et accomplit son devoir avec aisance : « Mais cet élan spontané du cœur vers la vertu a encore un autre avantage, qui donne une grande efficacité à ce moyen de sanctification, c’est de rendre faciles et douces les choses les plus laborieuses et les plus difficiles par elles-mêmes. … Tant que vous voudrez fermement et résolument, la tache vous sera facile ; mais, si la volonté vous fait défaut, tout vous deviendra ardu et plein de difficultés. »

Voilà un bel enseignement.

Vous ayant décortiqué la pensée du Père, à vous de le lire et de le goûter


B - Chapitre II :
De l’amour et du zèle que nous devons avoir pour la vertu et la perfection.


« Bienheureux, dit l’Evangile, ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu-ils seront rassasiés » (Mt 5,6). Quoi que le nom de justice désigne particulièrement l’une des quatre vertus cardinales et la distingue des trois autres, il est aussi le terme générique qui exprime l’idée de vertu et de sainteté. Nous appelons justice l’accomplissement de tous les devoirs qui constituent une vie honnête et vertueuse, et nous disons de l’homme saint et vertueux qu’il est juste : « Leur vie sainte, dit le sage, les délivrera (Prov.,11,6) C’est dans ce sens que ce mot est employé fréquemment dans la Sainte Ecriture : « Si votre justice n’est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, dit notre Sauveur, c’est-à-dire, si vous n’avez pas plus de vertu, si vous n’êtes pas plus religieux et plus saints, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » (Mt 5,20) Ailleurs, le divin Maître dit encore, parlant de saint Jean-Baptiste, qui refusait de la baptiser : « C’est ainsi qu’il nous convient de remplir toute justice » (Mt 3,15) de donner l’exemple de l’obéissance, de l’humilité et de toutes les vertus qui rendent l’homme parfait.

Il faut entendre de la même manière les paroles que nous avons citées au commencement de ce chapitre : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice parce qu’ils seront rassasiés… » C’est comme si Notre Seigneur Jésus-Christ avait dit : Heureux ceux qui ont un si grand amour et un si pressant désir de la vertu et de la perfection qu’ils en ont comme faim et soif parce qu’ils seront rassasiés en devenant vertueux et parfaits.

Saint Jérome, commentant ces paroles, dit « qu’il ne suffit pas que nous sentions un simple désir pour la vertu et la perfection » (sup. Mat) mais qu’il faut que nous en soyons affamés, et que nous puissions nous écrier avec le prophète : « Comme un cerf altéré et poursuivi par les chasseurs désire les sources des eaux, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu ! » (Ps 41,1)

Cette disposition morale est d’une si grande importance dans la vie religieuse, que d’elle, ainsi que nous l’avons déjà énoncé dans le chapitre précédent, dépend tout le succès de notre avancement spirituel.

C’est là le principe nécessaire et le moyen unique pour arriver à la perfection, selon cette parole du sage : « le commencement de la sagesse ( la connaissance et l’amour de Dieu, ce qui constitue la perfection) est un désir sincère et ardent de la posséder » (Sap 6 18)

En effet, c’est une maxime très ancienne parmi les philosophes, qu’en toutes choses, et surtout dans les œuvres morales, l’amour, le désir du but final, est, des différents mobiles qui nous font agir, celui qui donne la première impulsion aux autres ; de telle sorte que, plus nous désirons atteindre ce but, plus aussi nous mettons de soin et d’ardeur à y parvenir.
Ainsi en est-il, dans la vie spirituelle, à l’égard de la vertu et de la perfection ; et c’est pourquoi il importe beaucoup que nous aimions et que nous désirions avec ardeur ces dons célestes ; car le zèle que nous mettons à les acquérir aura toute la vivacité, toute la puissance de notre désir et de notre amour.

Il est si important, si nécessaire, pour avancer dans la voie de la sainteté, que nous soyons embrasés de ce désir, qu’il jaillisse de notre cœur et entraîne avec lui tout notre être, que quiconque n’en est pas animé doit renoncer à tout espoir de faire un progrès dans la perfection et même de conserver le peu de vertu qu’il possède.

Prenons un exemple dans la vie monastique, et chacun, selon son état, pourra se faire l’application du même principe.

Une des choses les plus essentielles, dans la profession religieuse, c’est la vigilance des supérieurs à l’égard des inférieurs. La réprimande et la pénitence y sont également indispensables. Mais il y a peu à compter sur un religieux qui ne se dirige que par la crainte de ces moyens de discipline, parce que leur effet est peu durable. Tant que l’œil et la main du supérieur agiront en lui, la conduite de ce religieux sera assez bonne ; mais, s’il n’a pas dans le cœur un sentiment profond des devoirs de son état et un désir véritable de son avancement spirituel, la perfection apparente de sa vie n’est qu’un édifice fragile qui s’écroulera au moindre vent. Il y a cette différence entre les choses qui se meuvent violemment et celles qui suivent un mouvement naturel, que les premières , obéissant à une force, à une impulsion étrangères, se ralentissent à mesure qu’elles avancent, comme une pierre lancée de bas en haut ; tandis que les secondes, ainsi qu’un corps gravitant vers son centre d’attraction, se meuvent avec une rapidité toujours croissante.

La même différence se produit entre les religieux qui observent la règle pour ne pas être réprimandés et punis, ou parce que le supérieur a les yeux sur eux, ou pour tout autre motif humain, et ceux qui n’ont pour mobile que l’amour de la vertu ou le désir de plaire à Dieu. Le zèle tout extérieur des premiers n’a pas plus de durée que la réprimande, et disparaît aussitôt que le regard du supérieur se détourne de lui.

Saint Grégoire (Hom.38 in Evang.) raconte que sa tante Gordienne s’attirait souvent les reproches de ses deux autres sœurs, Tarsile et Emilie, par la légèreté de ses habitudes et l’absence dans toute sa conduite, de cette gravité qui convient à l’habit religieux. Pendant qu’on la réprimandait, Gordienne affectait un visage grave et recueilli et paraissait prendre l’avertissement en bonne part ; mais aussitôt après , elle dépouillait ce recueillement factice et perdait tout son temps en discours frivoles et en vains amusements avec de jeunes séculières qui vivaient dans le même monastère. Son âme était comme un arc bandé avec une corde molle : la corde se détendant, l’arc se relâche aussi et revient à sa première forme ; la gravité de Gordienne n’avait pas son principe dans un mouvement du cœur, c’était un état violent, et, pour cette cause, elle ne pouvait durer.

La perfection n’est point l’œuvre de la force, mais des sentiments du cœur.

C’est pourquoi Jésus-Christ, notre rédempteur, dit au jeune homme dont il est parlé dans l’Evangile : « Si vous voulez être parfait » (Mt 19,21) afin de nous montrer que le principe de notre perfection est dans notre volonté. Sans le consentement de notre cœur, tous les soins de nos supérieurs ne sauraient y faire fleurir la moindre vertu !

Il n’y a pas d’autre réponse à faire à la question que s’adressait le glorieux saint Bonaventure : Pourquoi, anciennement, un supérieur suffisait-il à conduire mille, trois mille, cinq mille moines, immense troupeau qui, au rapport de saint Jérôme et de saint Augustin, était placé sous la houlette d’un seul pasteur tandis qu’aujourd’hui ce n’est pas assez d’un supérieur pour dix moines, et même pour moins ? C’est qu’autrefois les hommes qui se vouaient à la vie monastique avaient dans leur cœur un vif et ardent désir de la perfection, et que ce feu intérieur les enflammait d’un plus grand amour pour leur avancement spirituel et les faisait marcher avec une extrême ferveur dans la carrière de la perfection : « les justes brilleront et courront comme des étincelles dans un lieu plein de roseaux » (Sag 3,7) Par cette image, l’Esprit-Saint nous montre d’une manière claire et saisissante la rapidité et la facilité avec lesquelles les justes marchent dans le sentier de la sainteté, lorsque ce feu divin s’est allumé dans leur âme. « Ils courront, dit-il, comme des étincelles dans un lieu plein de roseaux ». Voyez avec quelle rapidité la flamme se répand parmi les broussailles sèches, quand on y met le feu. Eh bien, c’est ainsi que les justes avancent dans le chemin de la vertu quand l’amour et le désir de la perfection embrassent et dévorent leur âme.

Tels étaient les religieux des premiers âges du christianisme. Aussi ils n’avaient pas besoin de supérieur pour exercer leur zèle ; il leur en fallait plutôt pour modérer les transports de leurs ferveurs. Hélas ! c’est le contraire qui arrive aujourd’hui ; on voit des religieux qui ne veulent pas se sanctifier, et, devant ces volontés rebelles, ce n’est pas assez d’un supérieur pour dix religieux, ce serait même trop peu de dix supérieurs pour un seul religieux ; pourraient-ils le rendre parfait malgré lui ? On fera la visite de sa cellule à l’heure de l’oraison ; une fois le visiteur passé, n ‘est-il pas libre d’agir comme bon lui semble ? et, quand même il se tiendrait à genoux, ne peut-il pas occuper sa pensée d’études profanes, de soins extérieurs et même de bagatelles ? Qu’on lui demande compte de l’état de sa conscience, ne peut-il répondre comme il lui plait, cacher soigneusement ce qu’il importe le plus de connaître, et dire que son âme est en paix avec Dieu lorsqu’elle est en guerre ouverte avec la volonté divine ? Tous les efforts des supérieurs seront impuissantes à féconder cette terre ingrate.

Nul ne peut devenir parfait s’il ne désire lui-même fortement et sincèrement arriver à la perfection.

C’est ici le lieu de citer la réponse de saint Thomas à sa sœur, qui lui demandait comment elle pourrait se sauver : « en le voulant ».

Oui, mes frères, si vous voulez, vous vous sauverez ; si vous voulez, vous avancerez dans la vertu ; si vous voulez, vous serez parfaits. Tout est là : vouloir et désirer véritablement, énergiquement de toute la force de son cœur.

Dieu se son côté, est toujours prêt à venir en aide à notre faiblesse.

Mais , si la volonté nous manque, tout ce que les supérieurs pourront faire sera perdu pour nous. C’est à vous qu’il appartient de travailler activement à votre avancement spirituel ; c’est là votre affaire, votre affaire personnelle, et non celle d’un autre ; l’affaire pour laquelle vous êtes entrés en religion. Que chacun de vous comprenne donc bien que le jour où il se relachera sur ce point, où il s’oubliera lui-même, où il ne portera qu’un esprit distrait et un cœur froid dans ses exercices spirituels, où il ne sera pas animé d’un vif et ardent désir d’avancer à grands pas dans le chemin de la vertu et de la mortification, ce jour-là son affaire est perdu !

Notre père Saint Ignace a voulu nous prémunir contre ce danger en plaçant en tête se ses constitutions, comme le fondement et le pivot de la vie religieuse, cette maxime : « c’est à la loi intérieure de la charité et de l’amour, inscrite et gravée dans nos cœurs par le Saint-Esprit, qu’il appartient de nous conserver, de nous diriger et de nous faire avancer dans la voie du service de Dieu ».

C’est ce feu sacré de l’amour divin, uni au désir de la plus grande gloire du Seigneur, qui doit sans cesse nous exciter à nous élever progressivement aux plus hauts degrés de la vertu. Quand ce désir a réellement sa source dans le cœur, il nous inspire assez de zèle et de persévérance pour obtenir le résultat auquel nous aspirons, parce que l’affection est très ingénieuse à chercher et à trouver ce qu’elle souhaite et que jamais les moyens ne lui manquent pour atteindre ce but. C’est pourquoi le sage dit : « Le commencement de la sagesse véritable est le désir de la discipline » (Sap 6,18)

Mais cet élan spontané du cœur vers la vertu a encore un autre avantage, qui donne une grande efficacité à ce moyen de sanctification, c’est de rendre faciles et douces les choses les plus laborieuses et les plus difficiles par elles-mêmes. Et, en effet, dites-moi, je vous prie, pourquoi avez-vous eu si peu de peine à quitter le monde et à entrer en religion, si ce n’est parce que vous avez suivi l’impulsion de votre cœur ? Dieu vous a donné une vive inclination pour la vie religieuse et la volonté de réaliser ce désir, ce qui constitue la grâce de la vocation ; il vous a dépouillés de l’amour des choses du monde pour y substituer l’amour des choses du ciel, et c’est ainsi que le sacrifice vous est devenu facile. Au contraire, pourquoi ceux qui vivent dans le monde n’envisagent-ils qu’avec effroi ce même sacrifice ? C’est que Dieu leur a refusé cette inclination, cette volonté qu’il vous a donnée à vous, que, suivant leur propre langage, il ne les a pas appelés, qu’il ne leur a pas accordé la grâce de la vocation.


Eh bien, ce désir ardent, cette résolution inflexible qui vous ont aplani l’entrée de la profession religieuse, au point que rien n’a pu vous en détourner, ni les auteurs de vos jours, ni la voix du sang et de l’amitié, ni le monde entier, vous en aurez encore besoin pour avancer dans la carrière et pour remplir non-seulement sans aucune peine, mais avec bonheur, vos exercices spirituels. Tant que vous voudrez fermement et résolument, la tache vous sera facile ; mais, si la volonté vous fait défaut, tout vous deviendra ardu et plein de difficultés. C’est la mobilité de notre âme à cet égard qui explique pourquoi nous nous trouvons tantôt si pesants tantôt si légers. Nous ne devons pas en imputer la faute à la nature des choses, ni à nos supérieurs, mais à nous-mêmes, à notre peu de vertu et de mortification. « Un homme sain et robuste, dit le père Avilla, soulève facilement un poids de vingt cinq livres, tandis qu’un malade ou un enfant dit : Oh ! que c’est lourd ! » La difficulté ne vient donc que de nous.
Il fut un temps où tout nous paraissait facile, où rien nous coûtait ; s’il en est autrement aujourd’hui, ce n’est pas que les choses aient changé ; la faute est en nous, qui, au lieu d’avoir grandi dans la perfection et être devenus des hommes faits, « in virum perfectum, » comme dit l’Apôtre (Eph 4 13), ne sommes encore que des enfants dans la vertu, des âmes malades, des cœurs sans énergie où s’est éteint graduellement ce désir si ardent de la sainteté qui nous animait le jour de notre entrée dans la vie religieuse.