Paroisse catholique Saint Michel

Dirigée par

 Monsieur l'abbé Paul Aulagnier

 

06 80 71 71 01

 

Du 6 mars au 12 mars 2005

Quatrième Dimanche de Carême.

 

Sommaire

 

 N'oubliez pas de vous
inscrire sans tarder au pèlerinage jubilaire du Puy, pour m'en faciliter
l'organisation. N'attendez pas le dernier jour, comme on le fait d'habitude.
Des noms me sont déjà parvenus. Je les en remercie.

 

I – Nos Mystères chrétiens.
La Sainteté de Notre Dame
Méditation VIII

 

Dans cette méditation, nous parlerons du progrès spirituel en Marie. Nous voulons en établir les principes, leur certitude, de façon à les appliquer sûrement ensuite à la vie spirituelle de la Mère de Dieu.
J’ai lu avec beaucoup de plaisir cet exposé sous la plume du P Garrigou Lalgrange dans son ouvrage : « La mère du Sauveur ». C’est le chapitre 3 de ce livre .

« Le progrès spirituel est avant tout celui de la charité qui inspire, anime les autres vertus et rend leurs actes méritoires, si bien que toutes les autres vertus infuses, étant connexes avec elle, se développent proportionnellement, comme chez l’enfant, dit saint Thomas, grandissent ensemble les cinq doigts de la main. Il convient donc de voir pourquoi et comment la charité s’est constamment développée ici-bas en Marie et quel a été le rythme de ce progrès.

L’accélération de ce progrès en la sainte Vierge.

Pourquoi la charité a-t-elle dû incessamment grandir en elle jusqu’à la mort ?
Tout d’abord parce que c’est conforme à la nature même de la charité au cours du voyage vers l’éternité et conforme aussi au précepte suprême : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et de tout ton esprit », selon la gradation ascendante exprimée dans le Deutéronome 6 4 et en Saint Luc 10 27. Selon ce précepte, qui domine tous les autres et tous les conseils, tous les chrétiens, chacun selon sa condition doivent tendre à la perfection de la charité et par suite des autres vertus, celui-ci dans l’état de mariage, celui-là dans l’état religieux ou dans la vie sacerdotale. Tous ne sont pas tenus à la pratique des trois conseils évangéliques mais ils doivent aspirer à avoir l’esprit des conseils, qui est l’esprit de détachement des biens terrestres et de soi-même, pour que grandisse en nous l’attachement à Dieu. C’est seulement en NSJC qu’il n’y a pas eu augmentation ou progrès de la grâce et de la charité parce qu’il en avait reçu, dès l’instant de sa conception, la plénitude absolue, conséquence de l’union hypostatique si bien que le IIe Concile de Constantinople affirme que Jésus n’est pas devenu meilleur par le progrès des bonnes œuvres, quoiqu’il ait successivement accompli les actes de vertus correspondants aux différents âges de la vie.
Marie, au contraire, est toujours devenue meilleure au cours de sa vie terrestre. Bien plus, il y a eu en son progrès spirituel une accélération merveilleuse selon un principe qui a été formulé par Saint Thomas à propos de cette parole de l’Epître aux Hébreux : « Exhortons-nous les uns les autres et cela d’autant plus que vous voyez approcher le jour ». (Hb 10 25). Le docteur angélique écrit dans son commentaire sur cette Epître en cet endroit : « Quelqu’un pourrait demander : Pourquoi devons-nous ainsi progresser toujours davantage dans la foi et dans l’amour ? C’est que le mouvement naturel ( ou connaturel) devient d’autant plus rapide qu’il se rapproche de son terme ( de la fin qui attire). C’est l’inverse pour le mouvement violent. (De fait nous disons aujourd’hui : la chute des corps est uniformément accélérée, tandis que le mouvement inverse d’une pierre lancée en l’air verticalement est uniformément retardé). Or, continue Saint Thomas, la grâce perfectionne et incline au bien à la manière de la nature (comme seconde nature) ; il s’ensuit donc que ceux qui sont en état de grâce doivent d’autant plus grandir dans la charité qu’ils se rapprochent de leur fin dernière (et qu’ils sont plus attirés par elle). C’est pourquoi il est dit en cette Epître aux Hébreux : « Ne désertons pas nos assemblées…, mais exhortons nous les uns les autres, et cela d’autant plus que vous voyez approcher le jour » ; c’est-à-dire le terme du voyage. Il est dit ailleurs : « La nuit est avancée, le jour approche ». « Le chemin des justes est comme la brillante lumière du matin dont l’éclat va croissant jusqu’au milieu du jour ». (Prov 4 18)

Saint Thomas a fait cette remarque profonde d’une façon très simple avant la découverte de la loi de la gravité universelle, lorsqu’on ne connaissait encore que de façon très imparfaite, sans l’avoir mesurée, l’accélération de la chute des corps ; il y a vu tout de suite un symbole de ce que doit être l’accélération du progrès de l’amour de Dieu dans l’âme des saints qui gravitent vers le soleil des esprits et la source de tout bien.

Le saint docteur veut dire que, pour les saints, l’intensité de leur vie spirituelle s’accentue de plus en plus, ils se portent d’autant plus promptement et généreusement vers Dieu qu’ils se rapprochent de lui et qu’ils sont plus attirés par Lui. Telles est, dans l’ordre spirituel, la loi de l’attraction universelle. Comme les corps s’attirent , en raison directe de leur masse, et en raison inverse du carré de leur distance, c’est-à-dire d’autant plus qu’ils se rapprochent , ainsi les âmes justes sont attirées par Dieu d’autant plus qu’elles se rapprochent de Lui.

C’est pourquoi la trajectoire du mouvement spirituel de l’âme des saints s’élève jusqu’au zénith et ne descend plus ; il n’y a pas pour eux de crépuscule ; c’est seulement le corps et les facultés sensibles, qui, avec la vieillesse, s’affaiblissent. Dans la vie des saints , le progrès de l’amour est même, c’est manifeste, beaucoup plus rapide pendant leurs dernières années que pendant les premières. Ils marchent spirituellement non pas d’un pas égal, mais d’un pas plus pressé, malgré l’appesantissement de la vieillesse ; et « leur jeunesse spirituelle se renouvelle comme celle de l’aigle » (Ps 102 5)

Ce progrès toujours plus rapide exista surtout dans la vie de la Très Sainte Vierge Marie sur la terre, car, en elle, il ne rencontrait aucun obstacle, aucun arrêt ou ralentissement, aucun attarde ment aux choses terrestres ou à elle-même. Et ce progrès spirituel en Marie était d’autant plus intense que la vitesse initiale ou la grâce première avait été plus grande. Il y eut ainsi en Marie une accélération merveilleuse de l’amour de Dieu, accélération dont celle de la gravitation des corps est une image fort lointaine. ;

La physique moderne enseigne que si la vitesse de la chute d’un corps à la première seconde est de vingt, à la deuxième elle est de quarante, à la troisième de soixante, à la quatrième de quatre-vingt, à la cinquième de cents. C’est le mouvement uniformément accéléré, symbole du progrès spirituel de la charité dans une âme que rien ne retarde, et qui se porte d’autant plus vite vers Dieu que, se rapprochant de Lui, elle est plus attirée par Lui. Ainsi en cette âme, chaque communion spirituelle ou sacramentelle est normalement plus fervente d’une ferveur de volonté que la précédente et donc plus fructueuse.

Par opposition, le mouvement d’une pierre lancée en l’air verticalement, étant uniformément retardé jusqu’à ce qu’elle retombe, symbolise le progrès d’une âme tiède, surtout si par une attache progressive au péché véniel, ses communions sont de moins en moins ferventes ou faites avec une dévotion substantielle de volonté qui diminue de jour en jour.

Ces principes nous montrent ce qu’a du être la progrès spirituel en Marie, depuis l’instant de l’Immaculée Conception, surtout si elle a eu, comme il es t probable, l’usage ininterrompu du libre arbitre dès le sein maternel. Comme il paraît certain par ailleurs que la plénitude initiale de grâce en elle dépassait déjà la grâce finale de tous les saints réunis, l’accélération de cette marche ascendante vers Dieu dépasse tout ce que nous pouvons dire. Rien ne la retardait, ni les suites du péché originel, ni aucun péché véniel, aucune négligence ou distraction, ni aucune imperfection, puisqu’elle ne fut jamais moins prompte à suivre une inspiration donnée par manière de conseil. Telle une âme qui, après avoir fait le vœu du plus parfait, y serait pleinement fidèle.

Sainte Anne devait être frappée de la perfection singulière de sa sainte enfant ; mais elle ne pouvait cependant pas soupçonner qu’elle était l’Immaculée Conception, ni qu’elle était appelée à être la Mère de Dieu. Sa fille était incomparablement plus aimée de Dieu que sainte Anne ne le pensait. Toute proportion gardée, chaque juste est beaucoup plus aimé de Dieu qu’il ne le pense ; pour le savoir, il faudrait connaître pleinement le prix de la grâce sanctifiante, germe de la gloire, et pour connaître tout le prix de ce germe spirituel, il faudrait avoir joui un instant de la béatitude céleste, tout comme pour connaître le prix du germe contenu dans le gland il faut avoir contemplé un chêne pleinement développé qui normalement provient de ce germe si petit. Les grandes choses sont souvent contenues dans une semence presque imperceptible comme le grain de sénevé, tel un fleuve immense qui provient d’un faible ruisseau ». (La Mère du Sauveur. p.83-89)

 

II – Le sacrement de l’Eucharistie.

 

Nous devons, dans cette leçon, étudier l’article 3 de la question 78 de la III pars de la Somme consacré à la forme de la consécration du vin au sang de NSJC.
La doctrine ici exposée est importante en soi, mais elle permet aussi de comprendre les critiques que nous exprimons aux modifications intervenues dans la formule de la consécration du vin dans le nouveau rite de Paul VI.

Il faut d’abord connaître la doctrine de Saint Thomas pour bien comprendre l’importance de ces modifications et nos critiques. Le cardinal Stickler y a beaucoup insisté dans une des ses conférences. Nous analyserons son document.

A – la doctrine catholique : de la forme de la consécration du vin.

Comme le dit Saint Thomas, dans le « sed contra » : « L’Eglise, instruite par les Apôtres, use de cette forme pour la consécration du vin » : « Ceci est le calice de mon sang, du Testament nouveau et éternel, mystère de foi, qui sera versé pour vous et pour un grand nombre, en rémission des péchés ».

Saint Thomas nous donne d’abord neuf objections. Nous les étudierons avec les solutions. Mais voyons tout de suite la pensée de Saint Thomas telle qu’exposée dans le corps de l’article.

Saint Thomas nous avertit qu’au sujet de cette forme, « il y a une double opinion : « Circa hanc formam est duplex opinio ».

Quelques-uns ont dit que de la substance de cette forme était seulement cette partie : « Ceci est le calice de mon sang » et non les autres qui suivent.
Mais cela paraît ne pas convenir. « Sed hoc videtur inconveniens”.

En voici la raison : « Car les paroles qui suivent sont de certaines déterminations de l’attribut, savoir du sang du Christ ; et donc elles appartiennent à l’intégrité de la proposition ». « Quia ea quae sequuntur, sunt quaedam determinationes praedicati, idest sanguinis Chrsiti ; unde pertinet ad integritatem locutionis ».

Notons la distinction entre les paroles qui relèvent de « la substance de la forme » ; et celles qui relèvent de « l’intégrité de la forme ».

C’est pourquoi il en est d’autres, comme Saint Thomas, qui disent que tout ce qui suit, est de la substance de la forme, jusqu’à ces paroles qui viennent après « Haec quotiescumque feceritis ». Par contre ces dernières paroles : « Haec quotiescumque feceritis… appartiennent à l’usage de ce sacrement ; et, par suite elles ne sont pas de la substance de la forme. De là vient que le prêtre profère toutes les paroles qui précèdent selon un même rite et d’une même manière, savoir en tenant le calice dans les mains » et avant de faire la génuflexion. En saint Luc , du reste, les paroles dont il s’agit sont insérées au milieu des premières, quand il est dit : « Ce calice, nouveau Testament, dans mon sang ». Saint Luc ajoute, de fait : « lequel est versé pour vous ». (22 2O).

« Il faut donc dire, conclut Saint Thomas, « que toutes les paroles en question sont de la substance de la forme : mais par la première, « Ceci est le calice de Mon Sang », est signifié le changement lui-même du vin au sang, de la manière qui a été dite pour la forme de la consécration du pain ; et, par les paroles qui suivent : « Novi et aeterni Testamenti… » est désignée la vertu du sang répandu dans la Passion, laquelle vertu agit dans ce sacrement.

Résumons la pensée de Saint Thomas. La forme de la consécration du vin est bien toute l’expression : « Ceci est le calice de mon sang, du Testament nouveau et éternel, mystère de foi, qui sera versé pour vous et pour un grand nombre, en rémission des péchés ».

Mais la première partie : «Ceci est le calice de mon sang » désigne le changement lui-même du vin au Sang du Christ alors que la deuxième partie : « du Testament nouveau et éternel, mystère de foi, qui sera versé pour vous et pour un grand nombre, en rémission des péchés » désigne la vertu du sang répandu dans la Passion, laquelle vertu agit dans ce sacrement.

Voilà l’intégrité de la forme de la consécration du vin.

Quant aux autres paroles : « Haec quotiescumque feceritis… » , elles ne désignent que l’usage de ce sacrement et donc ne sont pas de la substance de la forme proprement dite.

Saint Thomas va expliquer que la deuxième partie de la forme de la consécration du vin est parfaite et explicite parfaitement toute la vertu du sang du Christ répandu dans la Passion.
Cette vertu, en effet, est triple : « elle est ordonnée à trois choses :
- « Premièrement et principalement, à l’acquisition de l’héritage éternelle ». Les paroles de Saint Paul aux Hébreux permettent de le dire clairement : « Nous avons la confiance d’entrer dans le Saint des Saints, par son sang ». Les paroles : « Novi et Aeterni Testamenti » expriment parfaitement ce premier effet du Sang du Christ : « l’Alliance éternelle ».
- « Secondement, la vertu du sacrement est ordonnée à la justice de la grâce, qui est par la foi, selon ce que dit Saint Paul aux Romains : « Car Dieu a établi Jésus-Christ pour être la Victime de propitiation, par la foi dans son Sang, montrant tout ensemble qu’Il est juste lui-même et qu’Il justifie celui qui a la foi en Jésus-Christ » (Rm 3 25 26) . Voilà la raison et le sens ici des paroles : « Mysterium Fidei ».
- « Troisièmement, la vertu du sacrement est ordonnée à écarter les obstacles qui empêchent l’une et l’autre des deux fins susdites, savoir les péchés, selon cette parole de l’Epître aux Hébreux : « Le Sang du Christ purifiera nos consciences des œuvres de mort, c’est-à-dire des péchés. C’est pourquoi il est ajouté : « qui pour vous et beaucoup d’autres sera répandu en rémissions des péchés ».

Donc Saint Thomas s’exprime nettement en faveur de l’opinion qui veut que la forme de la Consécration pour le vin ne comprennent pas seulement les premiers mots de la formule en question, mais cette formule toute entière.

Mais s’ensuit-il que si l’on s’arrêtait après les mots « sanguis mei », sans ajouter ce qui vient après, il n’y aurait pas de consécration ?
Non point. Nous avons en effet vu, ici même, Saint Thomas déclarer lui-même que « par les premières paroles, quand on dit : Ceci est le calice de mon sang, est signifié le changement du vin au sang : significatur ipsa conversion vini in sanguinemen ». D’autre part, nous savons que les sacrements de la loi nouvelle produisent leur effet selon qu’ils le signifient. Donc quand ces paroles sont prononcées, le changement du vin au sang du Christ est produit. C’est le même raisonnement qui a été dit au sujet des paroles de la consécration du pain.

Ainsi s’il est dit que les paroles qui suivent appartiennent à la substance de la forme, c’est parce qu’elles complètent le sens de la proposition en ce qui touche à la vertu du sang du Christ. Si donc on les supprimait ou si elles n’étaient point prononcées, la forme du sacrement ne serait pas complète – intègre -, en ce sens qu’on n’aurait pas suffisamment exprimé le caractère de la consécration. Il y aurait changement du vin au sang du Christ. Mais le rapport qui lie ce changement à la Passion du Christ et qui en fait le sacrement de cette Passion en fonction du salut des prédestinés ne serait pas marqué. D’où il suit que nous n’aurions pas, dans l’Eucharistie, cette raison de sacrement de la Passion en fonction du salut des hommes.
C’est en ce sens que Saint Thomas nous dit que les paroles en questions appartiennent à la substance de la forme du sacrement.

Les Grecs, il est vrai, ne les emploient pas ; mais ils emploient l’équivalent dans la forme de consécration pour le pain, où ils ajoutent : « quod pro vobis tradetur ». Ainsi chez eux, comme chez nous, le rapport à la Passion en fonction du salut se trouve explicitement marqué dans la forme du sacrement.

Mais comme ces paroles de la consécration du vin sont plein de mystères et qu’elles sont parfaitement appropriées à ce qu’elles expriment, il y a lieu de les examiner avec le plus grand soin.

Nous le ferons en suivant les réponses de saint Thomas aux objections

Dans le « Ad primum » Saint Thomas explique le sens de cette tournure : « le calice de mon sang ».

Saint Thomas nous donne deux explications.

La première a été retenue expressément par le Catéchisme du Concile de Trente de cette manière : « Ces mots signifient : « Ceci est mon sang qui est contenu dans ce calice ». Et c’est avec beaucoup de sagesse et de raison que l’on fait mention du calice en consacrant le Sang qui doit être le breuvage des fidèles. Le Sang par lui-même n’exprimerait pas assez nettement qu’il doit être bu, s’il ne nous était présenté dans une coup ».

Voilà la pensée de Saint Thomas sur cette première explication:

« Quand il est dit : « ceci est le calice de mon sang », c’est une expression figurée. Et l’on peut l’entendre d’une double manière. D’abord par mode de métonymie, selon qu’on met le contenant pour le contenu ; et le sens est : « Ceci est mon sang contenu dans ce calice. S’il est fait ici mention du calice ou de la coupe, c’est parce que le sang du Christ, dans ce sacrement, est consacré en tant qu’il est le breuvage des fidèles, ce qui n’est pas impliqué dans la raison de sang. Et c’est pourquoi il a fallu désigner ici le sang par le vase accommodé à cet usage. ».

Mais Saint Thomas nous donne une deuxième explication :

« On peut aussi l’entendre comme une métaphore, selon que par le calice, est désignée, par mode de similitude, la Passion du Christ, qui enivre à la ressemblance de la coupe ou du calice, selon cette parole des Lamentations de Jérémie : « Il m’a rempli d’amertume ; il m’a enivré d’absinthe ». Et aussi bien le Seigneur appelle sa Passion du nom de calice quand il dit : « Que ce calice s’éloigne de moi… »(Mt 26 39). Le sens est alors : « Ceci est la calice de ma Passion ». Et il est fait mention de la Passion au sujet du sang consacré séparément du corps, parce que la séparation du sang d’avec le corps eut lieu par la Passion ».

Nous trouvons expressément marqué ici par saint Thomas, ce rapport à la Passion du Christ et qui est essentiel à la raison de sacrifice dans l’Eucharistie.

La formule de la consécration du vin se poursuit ainsi : « Novi et aeterni Testamenti ».

Quelle est la signification de ces paroles ?

On peut résumer la pensée de saint Thomas en disant : On fait ici allusion au « Testament » parce que c’est par le sang du Christ que tout s’explique pour les hommes dans l’obtention de l’héritage du ciel.
Voici les paroles de Saint Thomas. Vous les trouvez dans le « ad secundum » :

« Le testament est une disposition d’héritage. Pour l’héritage céleste, Dieu a disposé de le donner aux hommes par la vertu du sang de Jésus-Christ ; parce que, comme il est dit dans l’Epître aux Hébreux : « Où l’on a testament, il est nécessaire qu’intervienne la mort du testateur » (Hb 9 16). Or, le sang du Christ a été présenté aux hommes d’une double manière. D’abord en figure. Et ceci appartient à l’Ancien Testament. C’est pour cela que l’Apôtre conclut au même endroit de l’Epître aux Hébreux : « De là vient que même le premier testament n’a pas été dédié sans qu’il y eut du sang » (v 18) ; ce qu’on voit par ce qui est dit dans l’Exode que Moïse « ayant lu tous les préceptes de la loi, aspergea tout le peuple en disant : Ceci est le sang du Testament qui Dieu vous a mandé ». (Ex 24 7-8)

On remarquera le rapport de cette formule avec la formule même choisie par le Christ dans la consécration eucharistique.
« Et l’on voit aussi par là combien parfaite est l’harmonie qui unit les deux Testaments, dans la pensée de Dieu. Dans l’un et dans l’autre, en effet, c’est toujours et uniquement le sang du Christ qui est la raison des miséricordes divines. . Mais tandis que dans l’Ancien Testament, le sang du Christ n’était livré qu’en figure - que l’on pense , par exemple, à l’immolation de l’agneau pascal (Exode 12) - tandis qu’il est livré, d’une seconde manière, dans sa vérité et dans sa réalité, ce qui est le propre dans le Nouveau Testament. C’est ce que l’Apôtre avait exprimé un peu avant dans l’Epître aux Hébreux : « Voilà pourquoi le médiateur du Nouveau Testament est le Christ, afin que, sa mort intervenant, ceux qui sont appelés reçoivent la promesse de l’héritage éternel » Ainsi dans la formule de la consécration du vin, il est dit : « le sang du Nouveau Testament », parce que ce n’est plus en figure, mais dans la réalité que ce sang est livré ». Ce qui est tout à fait nouveau et le propre du Testament du Christ ».

Quant au mot « éternel » : « Novi et aeterni Testamenti », il se rapporte précisément à cet héritage éternel qui nous est échu par le droit que nous confère la mort de Jésus-Christ, notre testateur éternel. Que l’on se souvienne ici des merveilleuses paroles de Saint Pierre dans sa première Epître. C’est l’explication même de saint Thomas : « Il est dit éternel en raison de l’héritage éternel qui est assuré par ce testament. D’ailleurs la Personne elle-même du Christ, dont le sang assure ce testament, est éternelle » (Ad quartum)

Vient ensuite l’expression : « Mysterium fidei ».

Saint Thomas continue ses hautes et profondes explication relatives au sang du Christ. Ces deux mots ont leur importance.

D’abord le mot « mysterium » : « S’il est parlé du mystère, ici, ce n’est point pour exclure la vérité de la chose, comme s’il n’y avait qu’une présence mystique et non la réalité même du sang du Christ, mais pour montrer son occultation. C’est qu’en effet le sang du Christ est ici d’une manière occulte dans ce sacrement ; et la Passion du Christ fut aussi figurée sous des voiles dans l’Ancien Testament ».(ad quintum)

Ensuite nous avons « mysterium fidei ».

Cette expression attire notre attention sur le mystère de la transsubstantiation qui vient de se réaliser hic et nunc. Cette conversion substantielle n’est accessible que par la foi. C’est le sens évident de cette expression. Saint Thomas est formel : « « Ce sacrement est dit le sacrement de la foi, comme étant l’objet de la foi. Et en effet que le sang du Christ soit selon la vérité de la chose dans ce sacrement, on le tient par la foi seule. C’est aussi par la foi seule que la Passion du Christ justifie ».
Et saint Thomas compare le sens de cette expression « mysterium fidei » dite à l’occasion de la sainte Eucharistie d’avec celle du baptême, lui aussi dit « sacrement de la foi » : « Quant au baptême, il est le sacrement de la foi parce qu’il est une certaine protestation ou confession de la foi ». C’est différent.

Sur ce point le catéchisme du Concile de Trente insiste : « Les mots qui suivent, à savoir : « le Mystère de la foi », n’excluent pas la réalité de la chose, ils indiquent seulement qu’il faut admettre un effet caché et infiniment éloigné de la portée de nos yeux. Le sens qu’on leur donne est tout différent de celui qu’ils ont, quand on les applique au Baptême. Comme c’est par la foi que nous voyons le sang du Christ caché sous l’apparence du vin, c’est pour ce motif que nous l’appelons le mystère de la Foi. Le Baptême, au contraire, s’appelle chez nous le sacrement de la foi, ou chez les Grecs, le mystère de la Foi, parce qu’il contient une profession entière de la Foi chrétienne ».

Et le catéchisme poursuit son explication sur les deux mots « mysterium fidei » en disant que qu’il est heureux qu’ils soient ici à cet endroit car ils touchent la Passion du Christ qui est aussi « mysterium fidei » :

« Ce qui fait encore que nous appelons mystère de la foi le sang du Christ, c’est que la raison a beaucoup de difficulté et de peine à admettre et à croire d’après l’enseignement de la foi, que Notre Seigneur Jésus-Christ, véritable Fils de Dieu, vrai Dieu lui-même et vrai homme tout ensemble, a souffert la mort pour nous. Or cette mort nous est représentée par le sacrement de son Sang. C’est pourquoi il était de toute convenance de rappeler ici, plutôt que dans la consécration du pain, la Passion du Sauveur par ces paroles : « qui sera répandu pour la rémission des péchés. ». Le sang, consacré séparément, possède beaucoup plus de force et plus d’efficacité pour mettre sous les yeux de tous la Passion de Notre Seigneur, sa Mort et la nature de ses souffrances ».

Les auteurs du Catéchisme de Trente, exprime parfaitement la pensée de Saint Thomas qui, dans le « ad secundum » écrit précisément : « Parce que le sang consacré séparément représente expressément la Passion du Christ - « Quia sanguis seorsum consecratus expresse Passionem Christi representat » - , à cause de cela c’est dans la consécration du sang qu’il est fait mention de l’effet de la Passion plutôt que dans la consécration du corps, qui est le sujet de la Passion de son corps, « qui est livré pour nous ; comme s’il disait : qui, pour vous, sera soumis à la Passion ». (ad secundum).
Saint Thomas reprend la même idée dans le « ad septimum » : « Comme il a été dit, le sang consacré séparément du corps représente d’une manière plus expressive la Passion du Christ : voilà pourquoi c’est dans la consécration de sang qu’il est fait mention de la Passion du Christ et de son fruit, plutôt que dans la consécration du corps ».


On remarquera au passage la phrase que j’ai mise aussi en latin pour attirer votre attention : elle précise, avec une netteté parfaite, où se trouve, pour saint Thomas, dans l’Eucharistie, la raison de sacrifice représentatif de la Passion. C’est dans le fait que le sang est consacré distinctement et séparément du corps.

Nous arrivons aux dernières paroles : « Pour vous et pour plusieurs ».

Saint Thomas donne le sens de ces paroles dans le « ad octavum ». Il déclare :

« Le sang de la Passion du Christ n’a pas seulement une efficacité » de rédemption « dans les juifs élus, auxquels fut présenté le sang de l’Ancien Testament ; mais aussi pour le Gentils. Ni, non plus, seulement, dans les prêtres qui produisent ce sacrement ou dans les autres qui le reçoivent, mais même en ceux pour qui il est offert. Et c’est pourquoi le Seigneur dit, intentionnellement, « pour vous », juifs, et « pour beaucoup », savoir les Gentils ; ou pour « vous » qui le recevez, et « pour beaucoup » pour qui il est offert ».

Le catéchisme de Trente reprend parfaitement cette doctrine et précise même : «

Les autres mots : « pour vous et pour plusieurs », sont empruntés les uns à saint Mathieu (Mt 26 26) et les autres à saint Luc (Lc 22 20). Et c’est l’Eglise qui, inspirée par l’Esprit de Dieu, les a réunis. Ils servent à exprimer les fruits et les avantages de la Passion. Si nous en considérons en effet la vertu et l’efficacité, nous somme obligés d’avouer que le sang du Seigneur a été répandu pour le salut de tous. Mais si nous examinons les fruits que les hommes en retirent, il est évident que « plusieurs » seulement, et non pas « tous », en profitent. Lorsque Jésus-Christ dit : « pour vous », Il entendait par là, à l’exception de Judas, ceux qui étaient présents, tels que ses disciples. En ajoutant : « pour plusieurs », Il voulait désigner tous les autres élus, soit d’entre les Juifs, soit d’entre le Gentils. Ainsi c’est avec raison qu’il n’a pas été dit : « pour tous », puisqu’il s’agissait en cet endroit du fruit de la Passion, qui n’a procuré le salut qu’aux élus seulement. C’est dans ce sens qu’il faut entendre ces paroles de l’Apôtre : « Jésus-Christ n’a été immolé qu’une fois pour effacer les péchés de plusieurs » (Hb 9 26) ; et ce que dit Notre Seigneur dans saint Jean : « Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que Vous m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous ». (Jn 17 9) .

J’attirerais encore votre attention sur la « ad nonum ». La réponse de saint Thomas est dès plus importante pour ceux qui contestent cette formule de la consécration du vin. Elle n’aurait rien de scripturaire, l’expression « Mysterium fidei », ne se trouve nul part…

Saint Thomas répond : « les Evangélistes n’entendaient pas livrer les formes des sacrements qu’il fallait, dans la primitive Eglise, tenir cachées, comme le note saint Denys. Mais ils ont entendu donner l’histoire du Christ. Et cependant toutes ces paroles de la forme de la consécration du vin peuvent à peu près se tirer de divers passages de l’Ecriture. Ces mots en effet « ceci est le calice » sont marqués en saint Luc (22 20) et dans la première Epître aux Corinthiens (11 25). En saint Matthieu, il est dit : « ceci est mon sang du Nouveau Testament, qui sera répandu pour beaucoup en rémission des péchés ».(26 28) Ce qui est ajouté, « éternel » et encore « mystère de foi » est tiré de la Tradition du Seigneur qui est parvenue à l’Eglise par les Apôtres ; selon cette parole de la première Epître aux Corinthiens : « J’ai moi-même reçu du Seigneur ce que je vous ai livré ». (ad nonum).

Vous remarquerez au passage l’importance de cette réponse pour ce qui touche à la Tradition divine conservée dans l’Eglise conjointement aux Ecritures, et complétant ces dernières.

Voilà la belle doctrine de Saint Thomas sur la forme de la consécration du vin.


B - Les modifications de la forme de la consécration du vin dans le nouveau rite de la messe de Paul VI. Critiques.

A cette lumière, vous pourrez mieux comprendre les critiques qu’ont soulevé les modifications intervenues sur cette formule de la consécration du vin dans la reforme de la sainte Messe en 1969, dans le missel de Paul VI.

1- C’est ainsi qu’ont été supprimé les mots « mysterium fidei ».

Ils furent remplacés par ce qu’on appelle les « acclamations d’Anamnèse » qui suivent les paroles de la Consécration. (Anamnèse : nom donné par les liturgistes à la prière qui suit la consécration).

Les auteurs du « Bref Examen critique », sur ce sujet, disent que le sens du « mysterium fidei » est altéré. Ces mots, nous l’avons vu, portent sur la Présence réelle, hic et nunc, réalisée et sur le sacrifice actualisé. Les prières d’Anamnèse portent sur la venue prochaine en gloire du Seigneur. Ce qui fait planer une ambiguïté sur la présence réelle et sur le mystère de la transsubstantiation.
Ils écrivent très justement : « l’acclamation dévolue à l’assistance aussitôt après la Consécration : « Nous annonçons ta mort, Seigneur….jusqu’à ce que tu viennes » introduit, sous un déguisement eschatologique, une ambiguïté sur la Présence réelle. On proclame en effet, sans solution de continuité, l’attente de la venue du Christ à la fin des temps, juste au moment où Il est venu sur l’autel où Il est substantiellement présent : comme si la venue véritable était seulement à la fin des temps, et non point sur l’autel.
Cette ambiguïté est encore renforcée dans la formule d’acclamation facultative proposée en Appendice (n°2) : « Chaque fois que nous mangeons ce pain et buvons ce calice, nous annonçons ta mort, Seigneur, jusqu’à ce que tu viennes ». L’ambiguïté atteint ici son paroxysme, d’une part entre l’immolation et la manducation, d’autre part entre la Présence réelle et le second avènement du Christ ». N’oublions pas, disent nos auteurs, fidèles à la pensée de Saint Thomas et du Catéchisme de Trente que : « Le mysterium fidei est une confession de la foi immédiate du prêtre dans le mystère réalisé par le Christ dans l’Eglise au moyen de son sacerdoce hiérarchique ».

2 - Toutes les traduction en langue vernaculaire, sauf la traduction polonaise, de la forme de la consécration du vin ont traduit le « pro multis » qui se traduit naturellement par « beaucoup » ou par « plusieurs », par « pour tous ».

Le cardinal Stickler, entre autres autorités théologiques, a protesté dans une conférence donnée à « lInternationalem Theologischem Sommerakademie 1997 des Linzer Priesterkreises » en août 1997, sur ce sujet : Il fait une magnifique défense du latin dans la liturgie. Il en défend les avantages. Il dit entre autres : « Cela tient aussi à la précision du latin, qui sert comme nulle autre langue la doctrine dogmatiquement claire ; au danger d’obscurcir ou de fausser la vérité dans les traductions, ce qui d’ailleurs pourrait aussi porter gravement préjudice à l’élément pastoral, si important ; et aussi à l’unité qui est aussi manifestée et renforcée dans toute l’Eglise ».

« A propos de ces deux derniers points en particulier, continue le Cardinal, compte tenu de leur importance pratique, je voudrais citer quelques exemples. L’un de mes bons amis me fait régulièrement parvenir la « Deutsche Tagespost ». Je lis toujours l’avant dernière page de ce journal, où la rédaction, très louable ment, donne aux lecteurs la possibilité d’exprimer eux aussi leur avis -même contraire - dans la rubrique des lettres des lecteurs. On y trouve ainsi toute une série d’échanges ininterrompus et très fouillés sur le « pro multis » du texte latin de la formule consécratoire et sa traduction allemande par « pour tous ». On ne cesse de recourir à la philologie, qui finit souvent par régner en maîtresse au lieu de n’être que la servante de la théologie. Dans les « Liturgiereformerinnerungen », publiés en 1993, dix ans donc après les Mémoires de Mgr Bugnini, Johannes Wagner dit que les Italiens ont été les premiers à introduire cette traduction, alors que lui-même était plutôt pour une traduction littérale : « pour beaucoup ». Je n’ai malheureusement jamais trouvé personne pour se référer à un argument théologique décisif et de la plus haute importance pastorale, provenant de la plus haute autorité, en l’occurrence le Catéchisme du Concile de Trente. Celui-ci établit clairement la distinction théologique : le « pro omnibus » vaut pour la force qu’a la Rédemption « pour tous ». Cependant, si l’on considère le fruit effectif qui en est accordé aux hommes, le Sang du Christ n’est pas pour tous mais seulement pour beaucoup à savoir pour ceux qui en tirent profit. Il est donc juste de ne pas dire : « pour tous » car il n’est question, à ce moment, que des fruits de la Passion du Christ, lesquels ne sont accordés qu’aux élus. Ici s’applique ce que dit l’apôtre, à savoir que le Christ s’est offert lui-même une seule fois « pour enlever les péchés d’un grand nombre » (Hb 9 28), le Christ ayant lui-même dit : « C’est pour eux que je prie ; je ne prie pas pour le mpnde, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi » (Jn 17 9). ( in « Témoignage d’un expert au Concile p50. CIEL) ).

Le cardinal reprend tout simplement l’enseignement de Saint Thomas pour condamner comme il se doit la mauvaise traduction du « pro multis » en « pour tous . Cette traduction n’est pas seulement un contresens, mais surtout et avant tout une erreur théologique, même une hérésie prônée par beaucoup de nos « frères séparés », les protestants, en particulier.

A la lumière de ces seules raisons, vous pouvez comprendre combien notre « non possumus » est légitime. Et il est sûr que l’Eglise, un jour, nous remerciera de notre « ténacité « en cette affaire liturgique ». Il s’agit de la garde de la foi. et non, comme on voudrait le faire croire, une quelconque nostalgie ou un attachement sentimental au passé. C’est clair.

 

III- le temps du Carême


Nous donnons, aujourd’hui, le quatrième sermon de Carême de Saint Léon le Grand

A - Pour vous prêcher, bien aimés, le plus grand et le plus sacré des jeûnes, quelle introduction mieux indiquée trouverais-je que de commencer par les paroles mêmes de l’apôtre en qui parlait le Christ, et de vous dire ce qui vient d’être lu : « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut ? » (2 Cor 6 2)

Sans doute il n’est pas de saison qui ne soit pleine des dons divins et la grâce de Dieu nous ménage en tout temps l’accès à sa miséricorde ; c’est maintenant cependant que tous les cœurs doivent être excités avec plus d’ardeur à leur avancement spirituel et animés d’une plus grande confiance, alors que le jour où nous avons été rachetés nous invite par son retour à toutes les œuvres de la piété.

Ainsi célébrons-nous, le corps et l’âme purifiés, le mystère qui l’emporte sur tous les autres, celui de la Passion du Seigneur.

De tels mystères exigeraient certes une dévotion sans défaillance et un respect sans relâche, en sorte que nous demeurions toujours sous le regard de Dieu tels que nous devrions nous trouver en la fête même de Pâques. Mais une telle vertu n’est le fait que d’un petit nombre.

Les pratiques plus austères se relâchent par suite de la faiblesse de la chair et le zèle se détend au milieu des activités variées de cette vie ; il est dès lors inévitable que les âmes pieuses elles-mêmes se ternissent de la poussière du monde.

Une institution divine éminemment bienfaisante a donc prévu, pour rendre la pureté à nos âmes, le remède d’un entraînement de quarante jours au cours duquel les fautes des autres temps puissent être rachetées par les bonnes œuvres et consumées par les saints jeûnes.

B Sur le point donc d’aborder, bien-aimés, ces jours mystiques et consacrés aux jeûnes salutaires, prenons soin d’obéir aux commandements de l’Apôtre, « nous purifiant de toute souillure de la chair et de l’esprit » (2 Cor 7 1) ; faisons cesser les luttes qui opposent ces deux éléments l’un à l’autre, afin que l’âme conquière la dignité de son empire ; car il convient que, placée sous la conduite de Dieu, elle soit maîtresse de son corps.

Ainsi, ne donnant à personne aucun sujet de scandale, nous ne nous exposons pas aux reproches des contradicteurs. (2Cor 6 3). Ce n’est pas, en effet, sans motif que nous serons en butte aux critiques des infidèles et ce sont nos propres manquements qui armeront les langues impies contre la religion si, lorsque nous jeûnons, notre manière de vivre n’est en accord avec la pureté d’une parfaite abstinence.

Le tout de notre jeûne, en effet, ne réside pas dans la seule abstention de nourriture, et il n’y a pas profit à soustraire les aliments au corps si le cœur ne se détourne pas de l’injustice et si la langue ne s’abstient pas de la calomnie. Nous devons donc mortifier notre liberté dans la nourriture, mais pour mâter sous la même loi les autres convoitises.

Ce temps est celui de la douceur et de la patience, de la paix et du calme, celui où, évitant la contagion de tous les vices, il nous faut acquérir les vertus durables. Qu’aujourd’hui l’âme forte et pieuse s’habitue à pardonner les fautes, à compter pour rien les affronts, à oublier les injures . Qu’aujourd’hui l’âme fidèle s’exerce « au moyen des armes offensives et défensives de la justice », afin que, « dans l’honneur et l’humiliation, dans la mauvaise et la bonne réputation » (2 Cor 6 7-8), ni les louanges n’exaltent, ni les opprobres ne lassent sa conscience tranquille et sa persévérante honnêteté. Que la retenue des âmes religieuses ne soit pas triste, mais sainte ; qu’on n’entende pas parmi elles le murmure des plaintes, elles à qui ne manquent jamais les consolations des joies saintes.

Dans les œuvres de miséricorde, qu’on ne craigne pas de voir diminuer les richesses de cette terre : la pauvreté chrétienne est toujours riche, car ce qu’elle a dépasse de beaucoup ce qu’elle n’a pas, et elle ne redoute pas de souffrir de l’indigence en ce monde, elle à qui est donné dans le Seigneur de toutes choses de posséder toutes choses . ceux qui font le bien n’ont donc aucunement à craindre que vienne à leur manquer la possibilité de le faire , puisque la dévotion de la veuve de l’Evangile est exaltée pour deux pièces d’argent, et que le don gratuit d’un verre d’eau froide reçoit la récompense. (Mat 10 42).

C’est, en effet, d’après leurs sentiments qu’on apprécie, chez les hommes religieux, la vraie grandeur de leur bonté ; et jamais celui-là ne perd le bénéfice des œuvres de miséricorde en qui la miséricorde elle-même ne fait jamais défaut. La sainte veuve de Sarepta l’éprouva bien, qui apporta au bienheureux Elie, au temps de la famine la nourriture d’un jour, tout ce qu’elle possédait, et, qui, faisant passer la faim du prophète avant sa propre nécessité, dépensa sans hésiter son peu de farine et son rien d’huile . mais ce qu’elle avait donné avec foi ne lui manqua pas, et, dans les jarres vidées par une pieuse prodigalité, la source s’ouvrit d’une nouvelle abondance : ainsi un saint usage n’amoindrit en rien la totalité d’un bien dont on n’avait pas craint la privation. (1 Rois 17 10-16)

C A ces œuvres, bien aimés, auxquelles nous avons confiance que vous êtes préparés de bon cœur, ne doutez pas que le diable, adversaire de toute vertu, ne porte haine et qu’il ne mette en œuvre les ressources de sa malice pour tendre à la piété des pièges tirés de la piété même et pour essayer de vaincre par la gloire ceux qu’il n’a pu abattre par la pusillanimité. Car le mal de la superbe est proche des bonnes actions et l’orgueil guette toujours de près les vertus : il et difficile, en effet, que la louange humaine ne séduise pas celui qui mène une vie digne de louange, à moins que, comme il est écrit, « celui qui se glorifie ne se glorifie dans le Seigneur » (2 Cor 10 17).

De qui donc cet ennemi si pervers n’oserait-il pas attaquer la résolution ?

De qui ne désirerait-il pas rompre le jeûne, alors qu’il n’a même pas tenu ses fourberies éloignées du Sauveur du monde, comme la lecture de l’Evangile nous l’a dévoilé ? (Mt 4 3-11)

Stupéfait d’un tel jeûne de quarante jours et quarante nuits, il voulut, en effet, très habilement découvrir si cette abstinence lui venait d’ailleurs ou s’il l’avait de lui-même : ainsi il n’aurait pas à craindre de voir la fin de ses œuvres de mensonge, si le Christ était soumis à la condition même du corps. Par une première feinte, il chercha donc à savoir s’il était le créateur des substances, pouvant changer à son gré la nature des choses corporelles ; par une seconde, si, sous l’apparence d’une chair humaine, se cachait une divinité voilée, à qui il serait facile de se frayer un chemin dans les airs et de soutenir dans le vide des membres pris de la terre. Mais comme le Seigneur avait mieux aimé lui opposer la justice d’un homme véritable que manifester la puissance d’un Dieu , il reporta l’ingéniosité d’une troisième ruse à tenter par l’appétit du pouvoir celui en qui les signes de la divine puissance avaient cessé de se manifester : il voulut donc l’amener à le vénérer en lui promettant les royaumes du monde. Mais la sagesse de Dieu rendit insensée la prudence du diable : car il importait que l’orgueilleux ennemi fût enchaîné par cela même qui l’avait autrefois enchaîné, et qu’il ne craignit pas de poursuivre celui qui devait être mis à mort pour le salut du monde.

D Prenons donc garde aux ruses de cet adversaire, non seulement dans les séductions de la gourmandise, mais même dans notre propos d’abstinence. S’il a su donner la mort au genre humain par une nourriture, il sait aussi lui nuire par le jeûne lui-même ; se servant pour ce piège tout opposé, de ses fidèles, les manichéens, il persuade d’éviter ce qui et permis comme il a poussé à prendre ce qui était défendu.

Certes l’habitude de la frugalité est une pratique utile qui réprime l’appétit de jouissance ; mais malheur à la doctrine de ceux-là chez qui l’on pèche même en jeûnant : Car ils condamnent la nature des créatures, faisant ainsi injure au Créateur et ils affirment qu’en les mangeant, on est souillé par des choses dont le diable, assurent-ils, et non Dieu est l’auteur : or nulle substance absolument n’est mauvaise, et le mal lui-même n’a pas de nature. Car toutes choses sont bonnes qu’a fait un bon auteur, et il n’y a qu’un seul créateur de toutes choses « qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve ». Tout ce qui , dans cet ensemble, a été concédé à l’homme pour sa nourriture et sa boisson est saint et pur, avec les qualités propres à son espèce. Que si une chose est prise avec une avidité immodérée, c’est l’excès qui déshonore les gloutons et les ivrognes, ce n’est pas la nature de la nourriture et du breuvage qui les souille, « car tout est pur pour ceux qui sont purs, dit l’Apôtre, mais pour les êtres souillés et les incroyants, rien n’est pur ; loin de là, leur esprit même et leur conscience sont souillés » (Tit 1 15)

E Quant à vous, bien-aimés, sainte descendance de notre mère Catholique, vous que l’Esprit de Dieu a instruits à l’école de la vérité, réglez votre liberté suivant une juste raison, car vous savez qu’il est bon de s’abstenir même des choses permises , et, lorsqu’il faut vivre avec plus de mortifications, de faire un choix parmi les aliments pour en écarter l’usage non pour en condamner la nature. Ne vous laissez donc en rien contaminer par l’erreur de ceux qui souillent surtout leur observance, qui « servent la créature au lieu du Créateur » (Rom 1 25) et vouent une folle abstinence aux astres du ciel : ils ont en effet choisi le premier et le second jour de la semaine pour jeûner en l’honneur du soleil et de la lune, étant ainsi, par un seul acte de leur perversion, doublement impies, doublement sacrilèges, puisqu’ils ont institué leur jeûne à la fois pour honorer les astres et pour mépriser la résurrection du Seigneur. Ils se retranchent, en effet, du mystère du salut des hommes et ne croient pas que c’est dans la véritable chair de notre nature que le Christ notre Seigneur est véritablement né, a véritablement souffert, a véritablement été enseveli, est véritablement ressuscité. C’est pourquoi, par l’affliction de leur jeûne, ils condamnent le jour qui est celui de notre joie ; et comme, pour dissimuler leur incroyance, ils ont l’audace de se mêler à nos assemblées, voici comment ils se comportent dans la participation aux sacrements : de temps en temps, de crainte de ne pouvoir demeurer entièrement cachés, ils reçoivent d’une bouche indigne le corps du Christ , mais refusen,t absolument de boire le sang de notre rédemption. Nous en informons votre Sainteté pour que ces marques vous révèlent clairement de tels hommes et que, d’autre part, une fois découverte leur simulation sacrilège, ils soient chassés de la société des saints par l’autorité hiérarchique. C’est au sujet de tels hommes que le bienheureux apôtre Paul avertit sagement l’Eglise de Dieu en ces termes : « Nous vous en prions, frères, gardez-vous de ceux qui suscitent divisions et scandales en s’écartant de l’enseignement que vous avez reçu ; évitez les, car ces gens-là ne servent pas le Christ, Notre Seigneur , mais leur ventre ; par leurs propos édifiants et flatteurs, ils séduisent le cœur des simples » (Rm 16 17)

F Bien-aimés, nous avons souvent fait entendre à vos oreilles ces avertissements contre une erreur détestable : c’est afin que, suffisamment instruits, vous abordiez les saints jours du carême avec une pieuse dévotion et que vous vous prépariez par vos œuvres de miséricorde à mériter la miséricorde de Dieu.

Eteignez en vous la colère, effacez les haines, aimez l’union et prévenez vous les uns les autres par les bons offices d’une sincère humilité. Commandez équitablement à vos esclaves et à vos subordonnés, que nul d’entre eux ne soient tourmentés dans les prisons ou dans les chaînes.

Que cessent les vengeances, que les offenses soient pardonnées ; changez la sévérité en douceur, l’indignation en bienveillance, la discorde en paix. Que tous trouvent en nous des hommes modestes, calmes, bons ; ainsi nos jeûnes seront agrées de Dieu.

Enfin nous lui offrirons le sacrifice d’une véritable abstinence et d’une sincère piété si nous savons nous retenir de toute malice. Mais n’ayons avec les ennemis de la croix du Christ aucune communauté de sentiments, de peur que la sainteté des fidèles ne se corrompe en s’associant aux impies. Que la lumière se sépare des ténèbres et que les fils de la vérité fuient les fils du diable !

Dans le temple du Seigneur, qu’est l’Eglise du Christ, il faut n’introduire rien de souillé, n’admettre rien de profane, afin que, toute impureté une fois exclue de l’intime de nos cœurs , notre jeûne soit saint et que nous soyons éternellement la demeure du saint-Esprit ; daigne celui-ci, après nous avoir purifiés de l’ordure de nos péchés, et nous posséder toujours et nous gouverner. Nous jeûnerons donc lundi, mercredi et vendredi ; samedi nous célébrerons les veilles auprès du saint Apôtre Pierre, qui, n’abandonnant pas le soin du troupeau qui lui fut confié, nous obtiendra protection de ses prières ; aidés en tout par le secours de Dieu tout-puissant à qui appartient ave le Fils et l’Esprit-Saint , une seule divinité, une seule majesté dans les siècles des siècles. Amen.