Paroisse catholique Saint Michel

Dirigée par

 Monsieur l'abbé Paul Aulagnier

 

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Du 1er au 7 janvier

Dimanche dans l’Octave de Noël

 


A-Homélie.

Commentaire de l’hymne des Vêpres de Noël : « Jesu, Redemptor omnium »


« Tandis qu’un profond silence enveloppait toutes choses et que la nuit atteignait le milieu de sa course, du haut des cieux, ta parole toute puissante, Seigneur, s’élança du trône royal ».

Ainsi s’exprime le chant de l’Introït de la messe de l’Octave de Noël.
« En ce temps »…la parole toute puissante, Seigneur, s’élança du trône royal et vint en ce monde pour notre salut, « propter nostram salutem ».

Saint Paul, aux Galates, le confesse. C’est l’Epître de ce dimanche : « Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sujet de la Loi, pour que nous devenions des fils par adoption…Ainsi nous ne sommes plus esclaves mais fils et si nous sommes fils, nous sommes aussi héritiers, grâce à Dieu ». En latin, nous avons « per Deum »…ce qui sonne encore plus fort et plus clairement. Ce que nous sommes, nous le sommes « per Deum », par sa seule puissance, par sa seule bonté…

Voilà le thème de cette messe.

Voilà l’enseignement que l’Eglise, en ce dimanche, veut nous rappeler : la finalité du mystère de l’Incarnation. Cette finalité : c’est notre filiation divine, autrement dit, le salut… Il est l’œuvre de Dieu seul - « per Deum » - et nullement l’œuvre de nos mérites. Cette filiation donnée est l’œuvre de la bonté de Dieu, de sa merveilleuse miséricorde.

Comme j’aimerais être orateur et poète pour chanter cette miséricorde divine…Vivons en toutefois et cherchons au moins à nous en « émerveiller »… Sachons goûter toute la poésie avec laquelle l’Eglise contemple ce mystère dans la belle hymne des Vêpres de Noël : « Jesu, Redemptor omnium ».

N’oublions pas que la liturgie est aussi un lieu théologique où l’Eglise exprime sa foi d’une manière symbolique et toujours d’une manière poétique…

Oui ! O Jésus « rédempteur de toutes choses « , « Redemptor omnium », vous qui êtes le Roi de gloire, plein de puissance, « partageant la gloire du Père »,Vous qui êtes « la lumière et la splendeur du Père », Vous qui êtes « le créateur de toutes choses », « rerum Conditor », Vous, par qui « la lumière fut », Vous qui « êtes dans le sein du Père », « du sein du Père », O Jésus, « e sinu Patris », vous êtes venu dans le monde – voilà le fait historique - pour sauver le monde. « mundi salus adveneris » - voilà la finalité ….

C’est Vous que nous devons saluer en des chants nouveaux en raison de ce salut apporté.
« C’est vous que nous acclamons d’un chant nouveau ». « C’est vous que l’univers entier acclame d’un chant nouveau », « novo salutat cantico », vous reconnaissant comme notre « rédempteur ». Nous vous appelons le « Redemptor omnium », le rédempteur de tout. Nous confessons que ce salut - quoad vos – est universel, « omnium »…Il est pour tous. Il n’a pas de limite. Votre cœur est tellement débordant de miséricorde…

Oui ! O Roi de gloire, vous êtes venu par bonté, par miséricorde, nullement attiré par nos mérites, « nous étions sans mérites », en cette terre, au temps marqué par Dieu, assumer notre nature humaine et, par votre puissance, nous réconcilier avec Dieu, le Père, nous donner nouvelle filiation, filiation divine, « un cœur nouveau », nous donner un nouvel esprit, votre Esprit, le Saint Esprit » pour nous permettre d’avoir part à votre éternité.

Voilà la finalité de l’Incarnation.

Le prêtre ne le répétera jamais assez.
Les fidèles ne seront jamais assez dans l’adoration, l’admiration de la bonté de Dieu. Ils ne goûteront jamais assez la miséricorde de Dieu, sa charité, son immense amour, son amour de miséricorde, son amour de gratuité.

Voilà, pourtant, le cœur de notre sainte religion.

« Alors que nous étions encore pécheurs,
Dans l’immense amour dont il nous a aimé,
Dieu a envoyé son Fils.
Il l’a fait naître d’une femme… « Souvenez-vous, O créateur que de nos propres corps jadis Vous prîtes la forme en naissant du sein de la Vierge féconde »…
Il l’a soumis à la loi pour nous délivrer de la servitude de la loi
et faire de nous de véritables fils par adoption »…

Et la conséquence de cette adoption, de cette filiation, c’est la béatitude éternelle céleste…

Voilà la foi de l’Eglise…

Alors, dans l’hymne de Noël, l’Eglise fait éclater sa joie, sa foi, dans cette strophe merveilleuse de notre hymne : « Tu spes perennis omnium ». « Vous êtes, O Seigneur, l’espérance pérenne de tous ». En latin « Perennis » veut dire : « qui dure toujours », « durable », « intarissable », « inaltérable »… Telle est l’espérance chrétienne. Elle est basée sur du « sûr », du « solide », sur Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. C’est Lui qui, finalement, est Notre Espérance. Il est l’immuable. Hieri, Hodie…et Semper. Il est la pierre « angulaire »…

Alors éclate à nos oreilles ce chant du prophète Siméon repris aujourd’hui, avec beaucoup de cohérence dans l’Evangile de cette Octave de Noël : « Voici que cet enfant est là » - « ecce positus est hic » - parce que sujet de la Loi – « pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël » -« in ruinam et in resurrectionem multorum in Israël ».
« Multorum »… Non point que ce salut… cette « résurrection » ne soit pas proposée à tous… Le salut est universel, quoad Deum…Mais quaod nos, tous n’en profiteront pas. Certains refuseront de donner leur foi à cet enfant…Et pourtant Saint Jean nous l’a bien enseigné : la foi est la condition sine qua non de la vie éternelle… Ne disait-il pas dans son Evangile : « … afin que quiconque croit en lui, ne périsse pas mais ait la vie éternelle ». (Jn 3 16). Le salut d’un chacun se joue en fonction de son « fiat » à la parole de Celui qui est venu « e sinu Dei ».

Car c’est Lui, cet enfant de la crèche et Lui seul, qui est « la délivrance d’Israël » comme le proclame encore la prophétesse Anne, dans le Temple de Jérusalem : « Elle rendait grâce à Dieu, dans le Temple, et elle parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance d’Israël ».

Oui ! Cet enfant est le seul sauveur. Ce que chante merveilleusement notre Hymne dans ce merveilleux verset : « Quod solus e sinu Patris Mundi salus adveneris ». Le « solus » est bien mis en évidence. Il est l’accent de la phrase. Il est le mot clef de la sentence. Il ne peut être oublié dans toute traduction. « C’est vous seul qui, du sein du Père, êtes venu sauver le monde »

Ainsi le salut, la délivrance, la résurrection nous viennent de Dieu, de Dieu seul. C’est une « grâce ». C’est gratuit. Le salut vient de Dieu. Le salut est, « grâce à Dieu ». Saint Paul, lui, nous disait : « per Deum ».
« Per Deum » et nullement en raison de nos mérites.

La dessus, j’ai trouvé dans Saint Augustrin un très beau texte dans son commentaire du psaume 18.

Le voici :
« C’est …en ce même Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur que Dieu a mis ces trésors, cette plénitude de la grâce dont l’Apôtre saint Jean nous a dit: « Nous avons vu sa gloire, comme la gloire que reçoit de son Père le Fils unique, plein de grâce et de vérité (Jean, I, 14 ). C’est cette gloire que racontent les cieux ». Car les cieux, ce sont les saints, élevés au-dessus de la terre, et qui portent le Seigneur; et toutefois le ciel a raconté la gloire du Christ, à sa manière. Quand l’a-t-il racontée? Quand, à la naissance de ce même Sauveur, il fit paraître une étoile nouvelle, et jusqu’alors inconnue. Il est néanmoins d’autres cieux plus véritables et plus sublimes, dont il est dit dans un verset suivant : « Il n’est point d’idiome, point de langage, dans lequel on n’entende leurs voix. Ce bruit s’est fait entendre par toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu’aux extrémités du monde (Ps. XVIII, 4 )». De qui ces paroles, sinon des cieux? et de quels cieux, sinon des Apôtres? Ce sont eux qui redisent à la louange de Dieu, cette grâce que Dieu a mise en Jésus-Christ pour la rémission des péchés. « Car tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu; ils sont justifiés gratuitement par le sang de Jésus-Christ (Rom. III, 23 ) ». Comme c’est gratuitement, c’est donc une grâce, car il n’y a point de grâce qui ne soit gratuite. Nous n’avions fait aucune bonne oeuvre qui nous méritât ces dons de Dieu, et même ce n’eût pas été gratuitement qu’il nous eût infligé un supplice ; de là vient que ses bienfaits pour nous sont gratuits. Dans notre vie passée, nous n’avions mérité rien autre chose qu’un juste châtiment. Dieu donc, non plus à cause de notre justice, mais par un effet de sa miséricorde, nous a sauvés par le bain de la régénération (Tit. III, 5 ). C’est là, dis-je, la gloire de Dieu que racontent les cieux; car tu n’as rien fait de bon, et néanmoins tu as reçu ces biens immenses. Si donc tu as une part à cette grâce que les cieux ont chantée, tu dois dire au Seigneur ton Dieu: « Il est mon Dieu, puisqu’il me prévient par sa miséricorde (Tit. III, 5 ) ». C’est lui en effet qui t’a prévenu, et tellement prévenu, qu’il n’a rien trouvé de bon en toi. Tu avais prévenu ses châtiments par ton orgueil, et il a prévenu ton supplice en effaçant tes péchés. En toi donc, le pécheur est devenu juste, l’impie est sanctifié, le damné recouvre ses droits au ciel; aussi dois-tu dire à Dieu: « Ce n’est point à nous, Seigneur, non ce n’est point à nous, mais à votre nom, qu’il faut en attribuer la gloire (Ps. CXIII, 9) ». Disons bien « Non pas à nous », à qui la donnerait-il, s’il nous considérait? Encore une fois, disons: « Non pas à nous, Seigneur». S’il nous traitait selon nos mérites, il ne trouverait pour nous que des peines. « Que son nom donc soit glorifié, et non point nous, parce qu’il ne nous a point traités selon nos fautes (Id. CII, 10 ).» Ne nous la donnez donc point, Seigneur, ne nous la donnez point. Cette répétition fortifie la pensée. « Ce n’est point à nous, Seigneur, mais à votre nom, qu’il faut donner la gloire ». C’est ce que comprenaient ces cieux qui ont chanté la gloire de Dieu ».
Ainsi, plus nous serons persuadés de cette vérité : que le salut vient « de » Dieu et « par » Dieu seul, « per Deum », plus nous saurons, comme nous y invite saint Augustin, adorer. Plus nous rendrons grâce à Dieu. Plus nous chanterons, à sa gloire, des cantiques nouveaux, - novo cantico - et particulièrement ce chant de l’hymne de Noêl

« Souvenez-vous, o Créateur
Que de nos propres corps jadis -olim –
Vous prîtes la forme naissant
Du sein de la Vierge féconde.

Et ce jour de fête rappelle,
En se répétant chaque année
Que c’est vous « seul » qui, du sein de Père,
Etes venu sauver le monde.

C’est vous que ciel, terre, océans
C’est vous que l’univers entier
Célèbrent en des chants nouveaux,
Vous l’auteur de notre salut.

Et nous que lava le flot pur
De votre sang très précieux,
En ce jour de votre naissance,
Nous vous acquittons nos louanges -hymni tributum solvimus »

Jésus, à vous soit toute gloire »,
Vous qui de la Vierge êtes né ».

B- Le vrai soleil : Jésus, Lumière de vie.

Le temps liturgique de Noël et de l’Epiphanie nous familiarise avec la notion de Lumière. Notre Seigneur n’a-t-il pas dit de lui-même qu’il est « la lumière du monde ».

Aussi me parait-il opportun de vous proposer, cette semaine, le magnifique commentaire de saint Augustin du chapitre 8, 12 de l’Evangile de Saint Jean : « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » Mais il aura la lumière de vie »
« Jésus est la lumière du monde, non pas une lumière matérielle, mais la lumière incréée qui est Dieu : il est aussi source de vie; et comme, en Dieu, la lumière et la vie se trouvent réunies, nous en jouirons au ciel pendant l’éternité. Pour y parvenir, il nous faut ici-bas suivre Notre-Sauveur, imiter ses vertus, et quand nous aurons victorieusement lutté coutre les ennemis de notre salut, nous entrerons en possession de la lumière et de la vie éternelles, promises comme récompense à nos généreux efforts ».
1. Nous venons d’entendre la lecture du saint Evangile; nous l’avons écoutée avec attention, et, j’en suis sûr, nous nous sommes tous efforcés d’en saisir le sens. Les grandes et mystérieuses choses dont on nous y a entretenus, chacun de nous en a pris ce qu’il a pu, selon l’étendue de ses moyens; le pain de la parole a été placé devant nous : personne, sans doute, ne se plaindra de n’y avoir pas goûté. Encore une fois, ce passage de l’Evangile offre des difficultés; mais j’en suis sûr, il en est parmi nous pour l’avoir compris tout entier. Néanmoins, celui qui a suffisamment saisi toutes les paroles précitées du Sauveur, nous permettra de remplir notre ministère; il nous permettra de les expliquer, autant que possible, avec le secours de la grâce divine, et, par là, de faire comprendre à tous ou à beaucoup, ce dont un petit nombre se trouve déjà heureux d’avoir l’intelligence.
2. Ces paroles du Sauveur: « Je suis la lumière du monde », une semblent assez claires pour ceux qui ont des yeux à l’aide desquels on peut contempler cette lumière: ceux, au contraire , qui n’ont d’autres yeux que les yeux de leur corps, [569] s’étonnent d’entendre ces paroles : «Je suis la lumière du monde », sortir de la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il en est, sans doute, plus d’un pour se dire à lui-même Le Seigneur Jésus serait-il ce soleil, dont le lever et le coucher forment la mesure de nos jours? Plusieurs hérétiques l’ont pensé : en effet, les Manichéens voyaient la personnification du Christ dans cet astre dont les rayons frappent nos regards, et qui, placé au centre du monde, sert à tous, aux hommes et aux animaux, pour se conduire. Mais là vraie foi de l’Eglise catholique repousse une telle ineptie, elle y voit la doctrine du démon; et elle ne se contente pas de croire la vérité; elle cherche aussi, par des preuves péremptoires, à faire passer ses convictions dans les âmes près desquelles, elle trouve accès. C’est pourquoi nous condamnons nous-mêmes cette erreur que la sainte Eglise a, dès le commencement, anathématisée. N’allons donc point voir Jésus-Christ dans ce soleil qui se lève à nos yeux, en Orient, pour aller se coucher en Occident; à l’éclat duquel succèdent les ombres de la nuit, dont les rayons sont interceptés par les nuages, et qui passe avec une admirable régularité de mouvements, d’un lieu dans un autre: non, le Sauveur Jésus n’est pas ce soleil; non, il n’est pas cet astre sorti du néant : il en est le Créateur; « car, par lui toutes choses ont été faites, et rien m’a été fait sans lui ».
3. Il est donc la lumière qui a créé les rayons du soleil puissions-nous l’aimer, désirer la comprendre et en éprouver comme une soif ardente ! Ainsi elle nous conduira un jour jusqu’à elle-même, et nous vivrons en elle de manière à ne jamais mourir complètement. C’est en parlant de cette lumière que le Prophète adit, longtemps auparavant, dans un psaume : « Seigneur Dieu, vous sauverez les hommes et les bêtes; car votre miséricorde est sans bornes ». Telles sont les paroles du saint psalmiste : remarquez bien ce qu’ont dit d’avance de cette lumière divine les hommes de Dieu qui ont vécu dans les temps anciens et consacré leur vie à la sainteté : « Seigneur Dieu, vous sauverez les hommes et les bêtes ; car votre miséricorde est sans bornes». Parce que vous êtes Dieu et que vous êtes rempli d’une immense miséricorde, vous en avez répandu l’intarissable abondance, non-seulement sur les hommes, que vous avez créés à votre image, mais encore sur les animaux, que vous avez soumis à l’empire de l’homme. Le salut des bêtes vient de la même source que le salut de l’homme: il vient de Dieu. Ne rougis point de nourrir, à l’égard du Seigneur ton Dieu, de pareilles pensées; au contraire, livre-toi, à cet égard, à la confiance et même à la présomption: prends garde d’avoir d’autres sentiments. Celui qui te sauve, sauve aussi ton cheval et ta brebis: ne craignons pas de parler des moindres animaux, il sauve encore ta poule ; car le salut vient de Dieu, et Dieu sauve tous ces êtres (1). Cela te jette dans l’étonnement; tu m’interroges : je suis surpris de te voir aussi défiant. Le Seigneur, qui a daigné tout créer, dédaignerait-il de tout sauver? De lui vient le salut des anges, des hommes, des bêtes; car le salut vient de lui. Comme personne n’est le principe de sa propre existence, ainsi aucun homme ne peut se sauver lui-même. Voilà pourquoi le Psalmiste dit avec tant de vérité et d’à-propos: « Seigneur Dieu, vous sauverez les hommes et les bêtes », pourquoi? « parce que votre miséricorde est sans bornes ». Car vous êtes Dieu, vous avez tout créé : vous sauvez tout : vous avez donné l’être à toutes choses; vous le conservez dans son intégrité.
4. Si, en raison de son infinie miséricorde, le Seigneur sauve les hommes et les animaux, les hommes ne jouissent-ils donc d’aucun bienfait d’en haut qui leur soit particulier, et qu’ils ne partagent point avec les êtres sans raison ? N’y a-t-il aucune différence entre l’animal créé à l’image de Dieu, et l’animal soumis à cette image? Certes, il yen a une outre le salut qui nous est commun avec les brutes, il en est un autre que le Seigneur nous accorde et qu’il leur refuse. Quel est ce salut ? Voici la suite du psaume : « Mais les enfants des hommes espéreront à l’ombre de vos ailes ». Ils partagent aujourd’hui avec les animaux le même salut; « in ais les «enfants des hommes espéreront à l’ombre « de vos ailes ». Maintenant ils jouissent de l’un, et ils espèrent l’autre. Le salut du temps présent est le même pour les hommes et pour les bêtes ; mais il en est un autre qui fait l’objet des espérances de l’homme: ceux qui espèrent, entrent en sa possession : il n’est
1. Ps. III, 9.
point le partage de ceux qui s’abandonnent au désespoir; car, dit le Psalmiste , « les enfants des hommes espéreront à l’ombre de vos ailes ».Ceux dont l’espérance ne s’affaiblit point, vous les protégerez afin que le démon ne les en dépouille pas. « Ils espéreront à l’ombre de vos ailes ». Si donc ils espèrent, qu’espéreront-ils, sinon ce que ne posséderont jamais les êtres dépourvus de raison? « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison, et vous les abreuverez du torrent de vos délices ». Quel est le vin dont il sera beau de s’enivrer? Quel est le vin qui éclaire l’âme au lieu de la troubler? Quel est le vin qui donne une perpétuelle santé, quand on s’en abreuve, sans lequel on tombe nécessairement malade? « Ils seront enivrés » de quoi? « de l’abondance de votre maison, et vous les abreuverez du torrent de vos délices ». Comment cela? «Car en vous est la source de la vie ». Cette source de la vie se présentait elle-même aux hommes, et leur disait: « Que celui qui a soif, vienne à moi (1)». Jésus-Christ était cette source. Mais en commençant, nous avions parlé de lumière, et nous avions entrepris d’expliquer une difficulté relative à la lumière, et à laquelle avait donné lien la lecture de l’Evangile. Nous avons lu, en effet, ce passage où le Sauveur dit : « Je suis la lumière du monde ». De là, une explication à donner pour que personne, sous l’influence d’idées charnelles, ne croie qu’il soit, en ce passage, question de l’astre du jour: nous avons été ainsi amenés à étudier le psaume précité, et nous y avons vu que le Sauveur est la source de la vie. Bois-y donc et vis. « En vous », dit le Psalmiste, « est la source de la vie ». C’est pourquoi les enfants des hommes qui veulent s’y enivrer, espèrent à l’ombre de vos ailes. Mais il s’agissait de lumière, Continue donc; car, après avoir dit : « En vous est la source de la vie », le Prophète ajoute: « Et, dans votre lumière, nous verrons la lumière (2)»; Dieu de Dieu, la lumière de la lumière. Par cette lumière a été créé l’éclat du soleil; et cette lumière, par quia été fait le soleil, cette lumière qui nous a créés nous-mêmes et nous a placés sous le soleil, s’est établie aussi au-dessous du soleil pour l’amour de nous. Oui, je le répète, elle s’est, à cause de nous, placée dans un rang inférieur à celui du soleil qu’elle avait fait
1. Jean, VII, 37. — 2. Ps. XXIV, 8, 10.
sortir du néant. Que le nuage charnel derrière lequel elle s’est cachée ne t’inspire aucune pensée de mépris pour elle : elle s’est ainsi cachée, non pour obscurcir ses rayons, mais pour en tempérer l’éclat.
5. Cette inaltérable lumière, cette lumière de la sagesse, cachée derrière le nuage de la chair, s’adresse aux hommes et leur dit : «Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie». Vois comme il détourne tes regards de tout objet matériel, pour te rappeler à la considération d’un objet de nature toute différente. Il ne lui suffit pas de dire: « Celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière »; car il ajoute: «de la vie », comme l’avait dit auparavant le Psalmiste: « Parce qu’en vous est la source de la vie ». Voyez donc, mes frères, quel accord se trouve entre les paroles du Sauveur et celles du Roi-Prophète: dans le psaume, il est aussi bien question de la lumière que de la source de vie, et Jésus-Christ nous parle de la lumière de vie. Dans notre manière d’apprécier les objets matériels, autre est la lumière, autre est une source : se servir de celle-ci, c’est le propre de notre gorge; nos yeux doivent percevoir celle-là: quand nous avons soif, nous nous mettons en quête d’une fontaine; nous nous munissons d’une lumière, si nous nous trouvons dans les ténèbres; et si nous éprouvons, pendant la nuit, le besoin de boire, nous allumons un flambeau pour nous diriger plus sûrement vers la fontaine. Lorsqu’il s’agit de Dieu, il n’en est pas ainsi: en lui, ce qui est lumière, est en même temps source vive ; celui dont les rayons brillent à tes yeux pour t’éclairer, t’offre aussi d’abondantes eaux pour te rafraîchir.
6. Vous voyez, mes frères, si vous avez des yeux intérieurs, vous voyez à quelle lumière le Seigneur fait allusion quand il dit : « Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres ». Suis l’astre du jour, et voyons si tu ne marcheras pas dans les ténèbres. Voilà qu’il se lève et s’avance vers toi; il dirige sa course vers l’Occident: pour toi, tu veux marcher peut-être vers l’Orient. Si tu ne suis pas une route toute différente, tout opposée à celle qu’il suit lui-même, il est indubitable qu’à marcher dans le même sens, tu feras fausse route, et qu’au lieu [571] d’aller à l’Orient, tu iras à l’Occident. Sur terre, tu te tromperas en le prenant pour guide; il en sera de même du navigateur qui réglera sur lui sa course à travers l’Océan. Si, au contraire, tu as formé le dessein de te diriger dans le même sens que le soleil, et d’aller, comme lui, vers l’Occident, il nous sera facile de voir, après son coucher, situ ne marches pas dans les ténèbres. Remarque-le, en effet: il te quittera lors même que tu ne voudrais pas le quitter ; il te laissera en arrière, pour fournir sa course et obéir aux ordres de celui à qui il est forcément soumis. Quoiqu’il n’apparût point aux yeux de tous, à cause du nuage de sa chair qui leur voilait ses rayons, Notre-Seigneur Jésus-Christ éclairait toutes choses par la puissance de sa sagesse. Ton Dieu est partout tout entier, et si tu ne te sépares point de lui, jamais ce soleil éternel ne se couchera pour toi.
7. Aussi, dit-il, « celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie ». Ce qu’il a promis ne se réalisera, comme l’indiquent ses paroles, que dans l’avenir; car il ne dit pas: Cet homme a la lumière de vie, mais: « il aura la lumière de vie ». Toutefois, il ne dit pas non plus : Celui qui me suivra, mais : «Celui qui me suit ». Ce que nous devons faire, il nous faut, d’après ses expressions, l’accomplir dès maintenant; mais il nous donne à entendre que la récompense par lui promise à nos mérites ne nous sera accordée que plus tard. « Celui qui me suit aura la lumière de vie ». Aujourd’hui, on le suit : on jouira, plus tard, de la lumière : aujourd’hui, on le suit par la foi ; dans le siècle futur, on possédera la lumière en la voyant à découvert. « Pendant que nous habitons dans ce corps, mous marchons hors du Seigneur; car nous n’allons vers lui que par la foi, et nous ne le voyons pas encore à découvert (1)». Quand le verrons-nous face à face? Lorsque nous aurons la lumière de vie, lorsque nous serons parvenus à la vision intuitive, et que la nuit du temps présent se sera écoulée. De ce jour qui doit se lever plus tard, il a été dit : « Dès le matin, je paraîtrai en votre présence, et nous contemplerai (2) ». Qu’est-ce à dire « Dès le matin? » Quand la nuit de cette vie terrestre sera écoulée, lorsque nous n’aurons plus à redouter aucune tentation, après que
1. II Cor. V, 6, 7. — 3. Ps. V, 5.
nous aurons triomphé de ce lion qui tourne autour de nous pendant la nuit, en rugissant et en cherchant une victime qu’il puisse dévorer (1). « Dès le matin je paraîtrai en votre présence, et je vous contemplerai ». Maintenant, mes frères, qu’avons-nous de mieux à faire pour le moment, si ce n’est ce que dit encore le Psalmiste : « Toutes les nuits, ma couche sera baignée de mes pleurs, et mon lit arrosé de mes larmes (2) ». Je pleurerai, dit-il, pendant toutes les nuits ; le désir de voir venir le jour me consumera. Dieu en connaît l’ardeur; car, ailleurs, le Roi-Prophète lui dit encore : « Seigneur, tous mes désirs sont en votre présence et les désirs de mon coeur ne vous sont point cachés (3) ». Si tu désires de l’or, on peut s’en apercevoir ; car les recherches que tu en feras seront manifestes pour tous ceux qui te verront. Désires-tu du froment? Tu exprimes certainement à quelqu’un les pensées de ton âme ; tu lui fais connaître l’objet de tes désirs. Mais si tu souhaites posséder Dieu, en est-il un autre que Dieu pour le savoir? Tu demandes la possession de Dieu, comme tu demandes du pain, de l’eau, de l’or, de l’argent, du froment; mais à qui demandes-tu de le voir et de le posséder, sinon à lui-même? C’est à celui qui a promis la possession de lui-même, qu’on demande de le posséder. Que ton âme donne de l’ampleur à ses aspirations ; qu’elle s’étende en quelque sorte, pour essayer de contenir ce que l’oeil n’a point vu, ce que l’oreille n’a point entendu, ce que le coeur de l’homme n’a jamais compris (4). Il est possible de le désirer, d’en faire l’objet de ses plus ardentes aspirations et de ses soupirs; y penser dignement, l’expliquer par des paroles, jamais.
8. Mes frères, le Sauveur a donc dit ces quelques mots : « Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie » ; et par là il n voulu, d’une part, nous donner un précepte, et, de l’autre, nous faire une promesse. Aussi devons-nous accomplir ses ordres, afin de ne point désirer impudemnment la réalisation de ses promesses ; afin qu’il ne nous dise pas, lorsqu’il viendra nous juger : As-tu fait ce que j’ai commandé, pour avoir le droit de me demander ce que je t’ai promis? Seigneur, notre Dieu, que m’avez-vous donc ordonné? — De me suivre. N’as-tu pas
1. I Pierre, V, 8. — 2. Ps. VI,7. — 3. Id. XXXVII, 10.— 4. I Cor. II, 9.
demandé comment tu pourrais agir pour vivre de cette vie dont il a été dit : « En vous est la source de la vie ? » Un jeune homme a reçu cette réponse : « Va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans te ciel ; puis, viens et suis-moi ». Ce jeune homme s’éloigna, la tristesse dans le coeur, mais il ne suivit pas le Sauveur ; il désirait recevoir les leçons d’un bon maître: pour cela, il interrogea le souverain Docteur, mais il en méprisa les enseignements ; il s’en retourna plein de tristesse, parce qu’il était enchaîné par ses convoitises: il s’en retourna tout triste, parce qu’il portait sur ses épaules une énorme besace remplie d’avarice (1). Il marchait péniblement et suait: son conseiller voulut lui faire ôter sa besace, mais il s’imagina devoir plutôt abandonner un tel maître que le suivre. Le Sauveur, par son Evangile, a dit hautement à tous les hommes : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et qui souffrez, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (2) ». Depuis ce moment, combien d’hommes, après avoir entendu ces paroles de l’Evangile, ont mis en pratique ce que n’a pas fait ce riche, même après en avoir entendu le précepte tomber des lèvres du divin Maître ! A nous donc, maintenant, d’agir et de suivre Jésus-Christ ; brisons les fers qui nous empêchent de marcher sur ses traces. Mais qui pourra nous débarrasser de telles entraves, sinon celui à qui le Prophète a dit: « Vous avez rom pu mes chaînes (3) ». Et encore, dans un autre psaume : « Le Seigneur délie les captifs, le Seigneur redresse ceux qui sont courbés (4) ».
9. Et ces hommes débarrassés de leurs biens, et ces hommes redressés, que suivent-ils, sinon la lumière qui leur adresse ces paroles : « Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres? » Parce que le Seigneur éclaire les aveugles. Mes frères, ils voient donc maintenant la lumière, ceux qui possèdent le collyre de la foi. Le Sauveur mêla d’abord sa salive avec de la poussière, puis il se servit de ce mélange pour frotter les yeux de l’aveugle-né (5). Par la faute d’Adam, nous sommes nés aveugles, et il faut que la
1. Matth. XIX, 16-22. — 2. Id. XI, 28, 29. — 3. Ps. CXV, 16.— 4. Id. CXLV, 8. — 5. Jean, IX, 6,
lumière du Sauveur vienne nous éclairer. Il a mêlé de la salive avec de la terre, car « le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (1)». Il a mêlé de la salive avec de la terre; aussi avait-il été dit d’avance : « La vérité est sortie du sein de ta terre (2) ». Le Sauveur a dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie (3)». Nous jouirons de la vérité, lorsque nous verrons Dieu face à face; parce qu’il nous le promet. Y aurait-il, en effet, un homme assez audacieux pour espérer ce que Dieu n’aurait daigné ni promettre ni donner? Nous verrons Dieu face à face: l’Apôtre l’a dit: « Aujourd’hui, je ne connais le Seigneur qu’imparfaitement, en énigme, comme dans un miroir : alors, je le verrai face à face (4)». L’apôtre saint Jean s’est exprimé de la même manière dans une de ses épîtres : « Mes bien-aimés, nous sommes maintenant les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que, quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est (5)». Voilà une bien grande promesse. Si tu aimes Dieu, suis-le donc. — Je l’aime, me dis-tu; mais par quel chemin le suivrai-je? — Si le Seigneur ton Dieu t’avait dit : Je suis la vérité et la vie, dès lors que la vérité et la vie seraient l’objet de tes plus ardents désirs, tu ferais évidemment tous tes efforts pour trouver le chemin qui pourrait t’y conduire; tu te dirais à toi-même : La vérité et la vie, ce sont de bien grandes choses : si seulement mon âme pouvait trouver le moyen d’y parvenir! Tu cherches ce moyen ? Ecoute le Sauveur, voici sa première parole : « Je suis la voie ». Avant de t’apprendre où tu dois le suivre, il t’indique le chemin : « Je suis la voie ». Où te conduira-t-elle? « Et la vérité et la vie ». Il t’enseigne d’abord par quelle route tu dois marcher, puis à quel but tu parviendras. Je suis la voie, je suis la vérité, je suis la vie. En tant qu’il demeure dans le Père, il est la vérité et la vie; il est la voie, parce qu’il s’est revêtu de notre humanité. On ne te dit pas : Fatigue-toi à chercher le chemin qui te mènera à la vérité et à la vie: non, ce n’est pas là ce qu’on te dit. Paresseux, lève-toi; la voie elle-même s’est approchée de toi, elle t’a fait sortir du sommeil où tu
1. Jean, I, 14. — 2. Ps. LXXXLV, 12. — 3. Jean, XIV, 6. — 4. I Cor. XIII, 12. — 5. I Jean, III, 2.
étais plongé, si toutefois elle t’a éveillé. Lève-toi et marche. Peut-être cherches-tu à marcher sans le pouvoir, parce que tu as mal aux pieds? Pourquoi tes pieds sont-ils si sensibles? L’avarice les aurait-elle forcés à courir en des sentiers pierreux? Mais le Verbe de Dieu a guéri même les boiteux. Mes pieds, dis-tu, sont en bon état, mais c’est le chemin que je ne vois pas. Le Sauveur a aussi éclairé les aveugles.
10. Tout cela est l’effet de la foi, et elle l’opère en nous pendant que nous vivons de telle vie terrestre, et que nous voyageons ici-bas, loin du Seigneur; mais lorsque nous lurons parcouru toute l’étendue du chemin, et que nous serons arrivés dans la patrie, y aura-t-il pour nous un motif plus puissant de joie, une source de bonheur plus féconde? Non, parce qu’une tranquillité sans pareille y sera notre partage, parce que l’homme n’y éprouvera aucune contrariété. Il nous est, maintenant, mes frères, bien difficile de l’avoir pas à combattre. Dieu nous appelle à la concorde. Il nous ordonne d’avoir la paix avec nos semblables : tel doit être le but de nos efforts; c’est de ce côté qu’il nous, faut tendre par tous les moyens possibles : par là nous parviendrons un jour à la paix la plus complète. Quoi qu’il en soit, nous en sommes aujourd’hui à lutter le plus souvent même avec ceux à qui nous voulons faire du bien. Celui-ci est égaré, tu veux le ramener dans le bon chemin : il te résiste, tu entres en discussion avec lui. S’il est païen, tu attaques le culte des idoles et des démons ; s’il est hérétique, tu bats en brêche les autres erreurs, qui procèdent du diable; si c’est un mauvais catholique, qui ne veut pas mener une bonne conduite, tu fais la guerre aux penchants désordonnés du coeur de ton frère : il habite avec toi la même maison, et il cherche des voies détournées; aussi t’échauffes-tu à le ramener au bien, afin de pouvoir rendre, à son sujet,au souverain Maître de l’un et de l’autre, un compte satisfaisant. Quelle nécessité se présente de toutes parts de lutter avec nos semblables! Bien souvent, accablé de tristesse, on se dit à soi-même : Pourquoi faut-il que je rencontre autant de contradicteurs, et que je supporte des gens qui me rendent le mal pour le bien? Je veux travailler à les sauver, et ils veulent périr; ma vie se consume à lutter avec eux ; la paix m’est étrangère; de plus, ceux que je devrais compter au nombre de mes amis s’ils voulaient faire attention au bien que je veux leur procurer, j’en fais des ennemis acharnés. Pourquoi souffrir ainsi? Je me retournerai vers moi, je serai à moi seul, j’invoquerai mon Dieu. Rentre en toi-même, tu y trouveras encore la guerre; et si tu as commencé à suivre le Sauveur, tu rencontreras encore des combats. — Quelle lutte m’attend au-dedans de moi? — La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair (1). Te voilà seul avec toi, n’ayant rien à souffrir de la part de personne, mais tu ressens dans tes membres une loi tout opposée à celle de ton esprit, et qui te retient captif sous la loi du péché à laquelle tes membres obéissent. Elève donc la voix : du milieu de cette lutte intérieure, crie vers le Seigneur demande-lui de te rendre la paix : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur (2)». Parce que, dit le Sauveur, «celui qui me suit ne marchera point « dans les ténèbres; mais il aura la lumière de vie ». Quand sera fini le combat, alors succédera l’immortalité, car « la mort sera le dernier ennemi détruit ». Et de quelle paix jouira-t-on en ce moment? « Il faut que ce corps corruptible soit revêtu d’incorruptibilité, et que ce corps mortel soit revêtu d’immortalité (3) ». Pour parvenir à ce séjour où nous jouirons plus tard de la réalité, suivons aujourd’hui, par nos espérances, celui qui nous a dit : « Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie».

1. Galat. V, 17. — 2. Rom. VII, 23-25.— 3. I Cor. XV, 26, 53.

C- Un entretien, dans Présent, avec l’abbé Guillaume de Tanoürn


« De la supplique à Benoît XVI au Centre Saint-Paul
Entretien avec l’abbé Guillaume de Tanoüarn

Ordonné prêtre par Mgr Lefebvre, l’abbé Guillaume de Tanoüarn, sorti de la Fraternité Saint-Pie X, a créé à Paris le Centre culturelSaint-Paul (12, rue Saint-Joseph, Paris 2e – 01 40 26 41 78). Il vient
d’adresser une supplique au Saint-Père pour la défense de la liturgie traditionnelle.

Cette question des relations entre Rome et la Tradition nous a déjà conduits à interroger Mgr Fellay (Présent du 5 novembre 2005), et le cardinal Medina (Présent des 19 et 22 novembre 2005).

— Vous avez adressé, à l’occasion de votre journée réussie du 20 novembre, une supplique à Benoît XVI. Quel en
est le sens ?

— J’adresse cette supplique à Benoît XVI en réponse à l’impatience, plus ou moins déguisée, souvent non déguisée, d’un certain nombre de catholiques qui trouvent que le Pape ne va pas assez vite dans le sens d’un retour de la Tradition. Je crois que Benoît XVI, contrairement à ce qu’on a dit au moment de son avènement, n’est pas seulement un pape spirituel, contemplatif, mais qu’il est aussi, et ses antécédents le montrent bien, un pape politique. J’ai voulu donc montrer à travers cette supplique que Benoît XVI ne pouvait pas ne pas faire ce qu’il avait si largement et si audacieusement écrit en tant que cardinal Ratzinger. En tant que cardinal Ratzinger, il a à plusieurs reprises pris la défense du rite traditionnel. En tant que Pape, il pourrait, et je crois que c’est une question de mois, prendre la défense du rite traditionnel dans les mêmes termes qu’il l’a fait lorsqu’il était le théologien de Jean-Paul II. Donc, ce que nous écrivons à Benoît XVI, c’est ce qu’il a lui-même écrit, et ce que nous lui demandons, c’est de répéter ce qu’il a déjà dit. C’est ça le sens de cette démarche.


— Vous êtes prêtre, originaire de la Fraternité Saint-Pie X de laquelle on vous a prié de sortir. Qu’est-ce qui, aujourd’hui fait que vous pensez pouvoir, plus spécialement, adresser cette supplique ?

— Je n’ai pas de contacts personnels avec Rome. J’ai simplement fait partie d’un petit groupe de prêtres qui ont demandé à Rome la levée des sanctions qui les frappaient, et Rome, de façon très magnanime, a répondu dans un rescriptum, c’est le terme juridique, dans une réponse écrite, en levant toutes les sanctions qui nous frappaient. Il me semble que ce recours à Rome s’imposait pour moi une fois mis hors de la Fraternité Saint-Pie X par le supérieur
général Mgr Bernard Fellay, puisque c’était une manière de montrer que je n’entendais pas rester une sorte de cavalier seul ecclésiastique, mais que je voulais vraiment inscrire toute mon action pastorale dans le sens de l’Eglise, et dans l’amour de l’Eglise. Et donc dans l’acceptation d’un lien profond avec l’Eglise par l’intermédiaire de la dépendance hiérarchique.


— Et cela s’est fait très rapidement ? Et sans conditions ?

— Cela s’est fait très rapidement, moyennant une déclaration que j’ai signée, déclaration en quatre articles dont j’avais déjà signé les deux premiers pour pouvoir être ordonné prêtre à Ecône (je n’en parlerais donc pas ici), et dont les deux derniers articles concernent l’un le fait que je m’engage à avoir une attitude de critique constructive du concile Vatican II – c’est me semble-t-il ce que j’ai toujours fait, et que j’ai fait en particulier dans ce livre qui s’appelle Vatican II et l’Evangile. Le quatrième article me demande de « préparer les conditions d’une réception authentique du concile Vatican II ». C’est un langage un peu technique : il s’agit d’une lecture du Concile, qui n’est pas infaillible, mais qui est authentique parce qu’elle provient de l’autorité. Mais ce qui est étonnant, c’est ce verbe « préparer ». Rome nous dit aujourd’hui qu’il n’y a pas de réception authentique de Vatican II, et qu’il faut la préparer. Il me semble que c’est ce que j’ai toujours fait ; et que toutes les critiques que j’ai adressées au concile étaient destinées à préparer une future lecture de Vatican II.


— Dans l’inquiétude qui peut être celle d’un certain nombre de fidèles traditionalistes, qui ont une certaine peur des discussions avec Rome, vous avez créé le Centre Saint-Paul, mais vous n’êtes pas directement reconnu dans le cadre diocésain ?

— Je suis un prêtre catholique sur lequel ne pèse actuellement plus aucune sanction, mais j’ai créé non pas une paroisse, qui nécessiterait évidemment une autorisation ou même une incardination, mais un centre culturel, qui ne nécessite directement aucune forme de lien à la hiérarchie diocésaine. Dans ce centre culturel, il est évident que la liturgie est à l’honneur. Mais nous ne cherchons pas à revendiquer le titre de paroisse. Par ailleurs, dans ce centre culturel, nous organisons des cours, des conférences, qui sont ouverts à tous ceux qui veulent avoir une vision plus profonde de leur foi.


— L’accord que vous avez signé est ouvert, au fond, à tout prêtre fidèle à la Tradition. N’y a-t-il pas là déjà une préfiguration de ce qui pourrait être ?


— Ce que je crois, c’est que le fait que Rome nous ait donné si libéralement ce rescriptum marque bien que si les traditionalistes voulaient recevoir quelque chose du Pape, ils le recevraient ; et que si aujourd’hui ils ne reçoivent rien, c’est peut-être qu’ils ne veulent rien recevoir.


— Quel sens donnez-vous donc à « tradi-œcuménisme », que vous employez à l’occasion, et qui peut aller jusqu’à Campos ?


— Je l’emploie à l’occasion parce qu’on m’a beaucoup reproché de le cultiver. Et finalement je me suis identifié à ce qu’on m’a reproché d’être. Ce tradi- œcuménisme, au sens le plus noble du terme, est le regroupement de toutes les forces vives du catholicisme. Car les forces vives du catholicisme existent forcément, et elles vivent forcément autour de la Tradition. Et il me semble que ce serait une erreur de dire que qui que ce soit puisse prétendre être l’Eglise
à lui tout seul. Nous avons besoin d’être avec tous ceux qui constituent l’Eglise, qui font vivre l’Eglise, et qui vivent de l’Eglise ; et donc avec tous ceux qui se réfèrent à la Tradition. Et notre rôle est de faire en sorte que cette référence à la Tradition dans l’Eglise latine soit de plus en plus facile.


— Avec, comme but premier, la défense de la liturgie traditionnelle…


— Avec comme but la défense des formes de la Tradition, forme liturgique, forme théologique, forme du catéchisme, car le catéchisme, Jean Madiran le répète assez, a mis longtemps à s’élaborer dans une forme donnée, et ce n’est pas un hasard s’il a aujourd’hui cette forme. Ce sont ces formes qu’il faut transmettre à l’Eglise d’aujourd’hui pour qu’elle en vive. Et finalement, dans notre génération, nous sommes les seuls à avoir reçu ces formes ; c’est donc à nous de les transmettre, nous ne pouvons pas les trahir une seule seconde.


— Finalement, ce tradi-œcuménisme pourrait regrouper des gens aussi divers que la Fraternité Saint-Pie X, les communautés Ecclesia Dei, Campos, voire les Petits Gris, la communauté Saint-Martin…


— Je ne cherche à regrouper personne, mais je vais même aller plus loin : le 1er décembre, j’ai organisé au Centre Saint-Paul un débat avec un orthodoxe bien connu sur la place de Paris, Jean- François Colosimo. L’idée était de se demander : catholiques-orthodoxes, la fracture est-elle irréductible ? Parce qu’au fond l’œcuménisme qu’on a fait à la suite du concile est un œcuménisme marqué par l’esprit des Lumières, et qui cherche à élaborer un plus petit commun dénominateur impossible, introuvable. L’œcuménisme réel est un œcuménisme qui se fonde sur la richesse de la Tradition. Dans la mesure où nous pouvons considérer que nous avons, avec les orthodoxes, des points communs extraordinaires et inexplicables par l’histoire seule, car la rupture a déjà presque mille ans, il est important de manifester une fidélité commune à la Tradition, en espérant qu’un jour le Bon Dieu nous réunisse. Il ne faut pas oublier que l’unité des chrétiens n’est pas le fait des hommes, l’unité des chrétiens est surnaturelle. Le cardinal Journet l’avait expliqué dans un petit livre, le premier qu’il ait écrit sur l’union des chrétiens, et il se fondait sur des thomistes
aussi sérieux que Billuard et Cajetan. L’unité des chrétiens provient de la grâce de Dieu. Elle est donc un fait divin, réalisée dans l’Eglise catholique, et pas un fait humain, que l’on obtiendrait à coup de marchandages.
Ce que nous pouvons considérer, c’est que le grand facteur de l’unité est la Tradition. Non seulement la tradition comme idée, mais la tradition comme forme, la tradition comme liturgie, la tradition comme doctrine.


— Pour préciser simplement une espèce de paradoxe, quand on a déjà autant de mal à se mettre d’accord entre latins, comment peut-on prétendre à un accord y compris avec les orthodoxes sans tomber dans ce piège du mot œcuménisme qu’on nous ressort à tous les coins de rues ?


— Il me semble que c’est vraiment un des apports propres à Benoît XVI que de montrer qu’il n’y a d’unité possible que dans la vérité d’une part, et que cette vérité d’autre part on la trouve, non pas dans telle ou telle idée géniale de telle ou telle personne, mais on la trouve dans la tradition apostolique telle qu’elle vient jusqu’à nous.
Dans la mesure où on adhère à cette tradition, on a une légitimité chrétienne, c’est aussi simple que cela. Par conséquent, je ne refuserai jamais aucune forme de dialogue. J’espère bien qu’un jour, au Centre Saint-Paul, des curés de Paris que je connais pourront venir parler, échanger, discuter ; j’espère bien aussi que le centre Saint-Paul puisse jouer son rôle de centre culturel chrétien, et être vraiment un ferment de tradition auprès de tous les esprits inquiets qui, parce qu’ils ont reçu la formation d’aujourd’hui, n’ont pas encore aperçu l’importance de ce facteur traditionnel et en restent finalement à leur petite liberté de conscience subjective. Il est clair qu’on n’arrivera jamais à l’unité des chrétiens sur la base de la liberté de conscience, avec ses choix aléatoires !


— Dans Valeurs pour un temps de crise, le Pape se présente comme le gardien de la mémoire de la vérité de l’Eglise. N’est-ce pas une idée qui est pleine d’espoir pour nous ?


— Je pense que vraiment Benoît XVI a l’intention d’être pape dans toute l’amplitude de ce terme, si anti-moderne que cela puisse paraître à nos contemporains ; et donc il a l’intention d’être le témoin de la vérité comme le Christ l’a été. Et quoi qu’il puisse lui en coûter. Il a évoqué les loups lors d’un de ses tout premiers discours, ça n’est pas pour rien. Je crois que le Pape fera là où il est tout ce qu’il peut faire, qu’il ne peut pas tout faire, et qu’il nous appartient, à nous, d’aider le Pape, et de faire ce que nous pouvons faire, avec la liberté qui nous est donnée, avec cette parole libre qui doit pouvoir décomplexer l’Eglise issue du concile, et lui faire retrouver la fierté de sa source divine.


— Pour changer un peu de sujet : vous avez été sorti de la Fraternité, à votre corps défendant, vous avez fondé le Centre Saint-Paul pour continuer le combat de la foi catholique. Celui-ci n’a donc pas été créé comme un ersatz de la position qui était la vôtre au sein de la Fraternité.


— J’avoue que, à travers le CentreSaint-Paul, j’ai créé quelque chose que j’avais toujours eu envie de faire dans la Fraternité, mais qu’elle ne m’a pas donné l’occasion de réaliser, et à partir du moment où elle m’a donné congé, eh bien j’ai pris ce congé comme un signe de Dieu.


— Vous aviez Pacte et Certitudes…

… qui allaient déjà dans le sens où je vais actuellement. Mais vous n’êtes pas sans savoir que je viens de créer un mensuel, Objections. Le sous titre me semble suffisamment explicite : « La vraie Tradition est critique ».

Le but de cette revue, au format magazine ?

Faire entendre une parole entièrement libre sur l’Eglise et pour l’Eglise. Combien de journalistes déjà m’ont dit leur plaisir de pouvoir écrire, dans Objections, même sous pseudonymes, ce qu’ils pensaient devoir écrire mais que personne n’osait publier. L’Eglise meurt d’une trop grande licence donnée à la contestation sous toutes ses formes et d’une absence de liberté laissée à la foi véritable. Comme l’écrivait Pascal, dans une crise peut-être aussi grave que la nôtre : « Jamais les saints ne se sont tus. » L’Eglise meurt du silence qu’elle a fait trop souvent régner en son sein par voie d’autorité pure. L’Eglise meurt aussi des coteries qui voudraient bien se partager (odieusement !) les dépouilles de leur mère. Nous entendons, nous, réprouver l’esprit de chapelle, sous toutes ses formes. Et puis… chercher l’unité pour elle même, cela ne sert à rien. Seule la vériténous unit !


— Est-ce que vous n’êtes pas en train de changer de discours et, comme ils disent tous, de vous « rallier » ?


— Lorsque j’ai créé le Centre Saint- Paul, mon souci a été essentiellement de continuer le combat de la Fraternité Saint-Pie X, dont je crois que c’est le plus beau combat sous le ciel, le combat pour que soient restitués aux fidèles catholiques les formes spirituelles de la tradition catholique.


— Combat abandonné par la société que vous veniez de quitter ?


— Non ! je ne cherche pas à juger la Fraternité Saint-Pie X en elle-même. Il m’est arrivé de juger le supérieur de la Fraternité Saint-Pie X ; je crois qu’il était difficile de ne pas le faire étant donné les circonstances. Mais je ne jugerai jamais, je ne critiquerai jamais la Fraternité Saint-Pie X, parce qu’il me semble que, dans la liberté qui lui a été providentiellement donnée par les sacres de 1988, elle a essayé de rendre le beau témoignage à la vérité que l’on devait attendre de fidèles chrétiens.


— Quelle est l’activité fondamentale du Centre Saint-Paul ?


— L’activité la plus visible du Centre Saint-Paul est liturgique, parce que la liturgie porte en elle tout le génie du christianisme, et chaque messe basse manifeste, de manière géniale et divine, l’ordre dans lequel Dieu veut que nous vivions. Mais, au-delà de cette activité liturgique, nous proposons des cours et des conférences, que l’on ne trouve pas
ailleurs, dans un esprit d’amitié catholique, que l’on trouve trop peu ailleurs. Voilà, je crois, l’idéal du Centre Saint-Paul : proposer aux catholiques leur culture, dont ils ont été séparés par le laïcisme de l’Etat d’une part, par la révolution culturelle conciliaire d’autre part, proposer donc aux catholiques leur culture, et la leur proposer dans une atmosphère qui est celle de l’amitié catholique, et d’une amitié qui est inconditionnelle parce qu’elle essaie
d’être une image de la charité.


— Vous venez de publier L’évidence chrétienne. Qu’entendez-vous par là ?


— Ce titre s’est imposé à moi, parce qu’il m’a semblé que, au fond, aujourd’hui, si décrédibilisée que puisse paraître l’Eglise, la morale chrétienne reste la seule morale universelle actuellement disponible. La morale laïque a fait naufrage depuis Mai 68, et les hussards noirs de la République sont un souvenir nostalgique peut-être pour certains mais rien de plus. La morale musulmane comme la morale juive sont des morales communautaires. Il me semble que seul le christianisme propose, au-delà de la loi, une morale – universelle, parce qu’elle est divine, humaine, parce qu’elle a pour auteur le Créateur de la nature humaine.


— Votre espérance pour demain ?


— Le propre de l’espérance, en tant que c’est une vertu théologale, c’est qu’elle n’a pas d’objet connaissable. Une vertu morale a un objet qui est connaissable par l’homme, mais une vertu théologale a un objet qui est forcément divin. Nous ne connaissons ni le jour, ni l’heure. C’est Dieu, dans sa providence, qui dirige tout. Mais notre espérance ne peut pas nous être enlevée, parce qu’elle est la manifestation concrète de notre foi lorsque cette foi affronte le temps qui passe.


Propos recueillis par
Jeanne Smits et Olivier Figueras