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Un regard sur le monde

politique et religieux

 

au 4 avril 2008

 

N° 165

 

Par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

 

 

 

Dom Gérard

 

 

 

 

Les obsèques de Dom Gérard furent  célébrées, vous le avez,  le 3 mars 2008 – voici déjà un mois - au monastère du Barroux, sous un soleil encore froid mais sous un très beau ciel bleu de Provence. Les fidèles y furent nombreux, animés d’une belle piété. Ils sont venus honorer la figure d’un grand moine, d’un bâtisseur…Son abbatiale en est la preuve. Ils sont venus manifester respect pour ce «  véritable chevalier de Dieu ». (Dom Louis-Marie). Il  aimait la chrétienté… Son livre « « Demain la chrétienté » le montre. Il aimait tout autant les armes françaises, ses soldats.  Il savait accueillir les « paras » les « spahis »…Il les recevait souvent alors qu’il fondait Bédoin. Il était  un meneur d’hommes doux, souriant, énergique. Ces nombreux fidèles présents  ont voulu témoigner  leur reconnaissance à « ce grand spirituel », à celui qui sut transmettre, à ses jeunes moines, à tous ceux qui venaient le visiter,  le sens de la transcendance divine. Ce fut le beau témoignage du père abbé Louis-Marie, son successeur et plus encore son  « fils spirituel », le jour des obsèques :

 

« Dom Gérard n’a eu de cesse, dit-il,  de répéter et de vivre durant toute son existence de moine, de fondateur et d’abbé le primat de Dieu…. C’est la transcendance de Dieu qui l’a happé dans la vie monastique. Écoutez sa confession lorsqu’il définit la vie contemplative « C’est Dieu qui en est le principe et la fin. Dieu, par son excellence même, suscite la vie contemplative. Dieu mérite infiniment que des créatures se livrent, se consacrent tout entières, pour toujours et exclusivement, à Le regarder, à Le louer, à L’adorer, c’est cela qui est la norme... Une religion qui n’est pas contemplative est indigne de Dieu ! Alors, parce qu’il s’intéresse à Dieu par dessus tout, non seulement le moine indique Dieu, non seulement il Le prouve, mais il témoigne de l’excellence de Dieu. »

 

Et c’est en raison de la transcendance qu’il voulait rester fidèle à la liturgie traditionnelle dite de Saint Pie V.  Dom Louis Marie le dit encore très bien dans son homélie : « Dom Gérard est plus connu encore pour sa défense de la liturgie traditionnelle. Il est bien connu et même redouté. Car c’est un domaine sacré qui nous prend tous au cœur. Car la liturgie est pour toujours liée à la foi, à la vérité de la foi, à la vérité intégrale de la foi. Il aimait cette grande liturgie reçue du fond des âges, polie par le temps et l’expérience, il aimait cette liturgie comme une merveilleuse éducatrice, qui enseigne, mieux que par n’importe quel procédé, à faire l’apprentissage de la transcendance de Dieu »

 

Je pense toutefois que, dans la liturgie, il voyait  plus l’aspect « esthétique », « pédagogique »  que doctrinal ou canonique.  Je le faisais remarquer, un  jour, à Jean Madiran. Il ne m’a pas contredit. Il le connaissait bien… Dom Gérard est un poète. Et c’est surtout comme poète qu’il goûtait la liturgie.

 

Je ne fus pas toujours d’accord, loin de là,  avec certaines de ses positions sur la liturgie dans son monastère… à l’extérieur de son monastère…Je lui ai reproché ses concélébrations, l’acceptation du bi ritualisme… Une contradiction majeure !  Mais c’est comme cela qu’il put être « reconnu » « officiellement »  par l’Ordre bénédictin !  Je l’ai écrit dans « L’enjeu de l’Eglise : la messe » (Ed Héligoland BP 2 27290). Dans le concert des éloges, mes propos détonnent… Il fut certainement parfois trop « politique »…Au détriment, peut-être,  de la vérité. Cela peut être fatal…

Mais je ne doute pas de la vérité des paroles de Dom Louis Marie qui disait dans sa prédication du jour des obsèques:

 

« Et là, on commence à toucher du doigt la vie intérieure de Dom Gérard. J’ai commencé le sermon d’hier par cette citation de saint Pie X qu’aimait tant Dom Gérard. « La liturgie est la première et indispensable source du véritable esprit chrétien. » Mais plus profondément encore, il nous livrait quelque chose de son âme lorsqu’il dévoilait que dans ces cérémonies sacrées, solennelles, « quelque chose de céleste et de pacifiant vient toucher la terre ; la liturgie suscite en nous un esprit d’enfance qui s’émerveille, un esprit d’adoration qui est le socle de l’humilité et la condition du véritable amour, un esprit de paix entre les hommes, qu’elle rassemble et unit avec douceur autour de l’Homme-Dieu, présent in sacramento. »  

 

 

Du reste, vers la fin de sa vie, il supplia, dans une lettre « pathétique », ses moines  de rester fidèles à la messe de la tradition…Il leur disait que sa  « fameuse » concélébration romaine ne devait pas être utilisée pour justifier un « laxisme » liturgique dans le monastère. J’ai lu la lettre. Il faudrait qu’elle soit publiée pour le bien et du monastère et des fidèles. Elle est très belle.

 

Sa « séparation » avec Mgr Lefebvre au moment des sacres, en 1988, fut certainement dommageable, fort  regrettable pour la « chrétienté », pour l’unité de « tous ».  Il eut fallu que tous les deux restassent unis, comme restèrent  unis à Mgr Lefebvre, M l’abbé Lecareux, Dom Guillou, le monastère des capucins, les dominicains d’Avrillé, M l’abbé Coache, le Père André, les religieuses dominicaines de Fanjeaux, de Brignoles les sœurs du Carmel, les sœurs de la Fraternité saint Pie X. Unis, Rome eut été très « impressionnée », surtout après la visite du cardinal Gagnon… Et la négociation avec Rome se serait engagée dans les meilleures conditions possibles.  Une négociation séparée est une faiblesse. Le Vatican sut l’exploiter. Grâce à Dieu, les conditions actuelles, vingt ans après, sont bien différentes. Espérons !

 

Quoi qu’il en soit de tout cela…On ne refait pas l’histoire …Le témoignage de Dom Louis Marie sur Dom Gérard, qui fut longtemps son père abbé, m’a plu. Il faudra relire ces deux homélies. Elles sont sur mon site Item.

 

Par contre les  propos de Mgr Perl ne sont pas du même genre.  Il prit la parole avant les cinq absoutes requises pour un abbé ou un évêque. Il donna son témoignage sur Dom Gérard en ces termes :

 

Le Père Abbé m’a demandé de donner un témoignage personnel, ce que je fais volontiers.

 

J’ai connu Dom Gérard en novembre 1987, quand j’ai accompagné le cardinal Édouard

Gagnon lors de la visite apostolique du monastère, faite en vue d’une réconciliation avec le

Siège Apostolique. Le soir après notre arrivée, nous étions assis autour de la cheminée au

grand parloir : Dom Gérard, encore prieur, visiblement ému, à un certain moment se mit à

genoux à côté du cardinal et demanda pardon de tout ce qu’il avait jamais dit contre le Pape et le Saint-Siège. C’était cela Dom Gérard : il ne mâchait pas ses mots, certes, mais au fond du cœur il restait humble, capable d’avouer sa faute et de demander pardon.

 

C’est ainsi qu’a commencé le dégel entre Rome et Le Barroux, qui a porté, l’année suivante, à la pleine réconciliation, scellée cette fois par un autre grand cardinal, Augustin Mayer, bénédictin lui aussi, devenu entre-temps le premier président de la commission pontificale “Ecclesia Dei”, voulue par le pape Jean-Paul II …

 

Et enfin sa fidélité au Siège de Pierre : une fois retrouvée cette union, il restait fidèle à ce qu’il avait promis au moment de sa bénédiction abbatiale, selon le texte prévu par le Pontifical romain : Ego ab hac hora inantea fidelis et obœdiens ero beato Petro Apostolo, sanctæque Romanæ Ecclesiæ, et Domino nostro Papae suisque successoribus canonice intrantibus 1.( Moi, dès cette heure et dorénavant, je serai fidèle et obéissant au bienheureux apôtre Pierre, à la Sainte Église romaine, et à notre seigneur le Pape ainsi qu’à ses successeurs canoniquement installés).  S’il avait parfois des difficultés avec l’autorité, il en souffrait – il en parlait et écrivait parfois à haute voix – mais il ne mettait pas en doute cette fidélité ».

 

Avant 1988, l’attitude de Dom Gérard ne fut pas « fautive ». Il n’avait  pas rompu son unité avec Rome, ni avec son père abbé de l’abbaye de Tournay (que j’ai connu – j’avais 18 ans, ce devait être autour des années 1960 et avec des élèves de l’école sainte Marie de Riom, nous y faisions un camp pour aider les moines à l’aménagement de leur monastère –) ni avec les traditions de la vie monastique, ni avec saint Benoît. Jean Madiran, dans le témoignage qu’il rend à Dom Gérard, dans Présent du 3 avril 2008,  et que vous trouverez dans les Nouvelles de Chrétienté de cette semaine, y insiste à juste titre. Il n’avait  pas manifesté une désobéissance au pontife romain. Il était resté « fidèle » à Rome. Il a voulu garder la liturgie romaine. « La fidélité à Rome et l’esprit traditionnel » furent toujours les marques du monastère, hier à Bédoin, aujourd’hui au Barroux… Et c’est « cette garde obligée » qui fut la raison de tous les « malheurs » de Dom Gérard dans le monde ecclésiastique.  Il n’eut pas à demander pardon. Il faut dire cela encore aujourd’hui, sans peur et sans reproche. L’attitude des « traditionalistes » était amplement justifiée. La meilleure preuve en est le tout récent « Motu Proprio » du pape Benoît XVI, du 7 juillet 2007, qui reconnaît la parfaite légitimité de la liturgie traditionnelle. Où pouvait être la désobéissance ? Où pouvait être la faute ? La fidélité est un honneur, une dignité, une gloire. Dans cette situation, il n’était pas question de demander pardon ! Cette unité, elle était, elle est. Il suffisait… il suffit  qu’elle soit confessée, reconnue par les uns et les autres. Le credo, les sacrements sont  le formel de l’unité. Qui fut  fidèle et obéissant au bienheureux apôtre Pierre, à la Sainte Église romaine, et à « notre seigneur le Pape », comme les moines traduisent,  « ainsi qu’à ses successeurs canoniquement installés »,  sinon les prêtres de la tradition, Dom Gérard, le premier ? Sont-ce ceux qui, par arrivisme ou pour toutes autres raisons, suivent empressés le courant ne voyant même pas le problème, les problèmes? J’imagine volontiers que Dom Louis Marie en entendant ses paroles  pleura en son cœur pour ce témoignage sur un « geste » certainement mal interprété, mal compris,  lui qui venait de dire quelques minutes avant ces belles paroles toutes à l’honneur de son maître :

 

« Dom Gérard est bien connu pour avoir défendu avec verdeur le principe de vérité qui émaille la longue série des lettres aux amis. La plus grande bataille de tous les temps selon le mot de son maître André Charlier. Dom Gérard nous a mis en garde contre cette tendance qu’ont les hommes à préférer, parce qu’elles sont moins dangereuses à vivre, les vérités diminuées, qui ne font plus peur à personne. Mais il orientait notre regard vers ces grands saints, vers ceux qui ont fait l’Europe, vers ces hommes et ces femmes qui redressent l’histoire vers le ciel, et qui ont toujours été à contre-courant, qui ont toujours tenu la barre haute pour répondre en tout aux exigences de la vérité intégrale ».

 

« La vérité intégrale » ! Ce sont des mots forts. Ils dénoncent un caractère. Ils  marquent une fondation.

 

 

(J’avais écrit ce petit article sur Dom Gérard lorsque j’ai pris connaissance de l’article de Jean Madiran dans Présent du 3 avril 2008. Je l’ai juste adapté pour fonder mon jugement personnel. Vous trouverez cet article de Jean Madiran dans LNDC n° 126)