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Un regard sur le monde

politique et religieux

 

au 5 décembre 2008

 

N° 193

 

Par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

 

 

L’identité occidentale

vue par Benoît XVI.

 

 

“Y a-t-il une identité de l’Europe qui ait un avenir et pour laquelle nous puissions nous engager entièrement ?” C’est la question que posait le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, le 13 mai 2004, dans un discours au Sénat de la République italienne, réuni pour sa XIVe législature. Il y faisait ce constat, dont la tragique évidence ne cesse de s’aggraver :

“Il y a, de la part de l’Occident, une étrange haine de soi-même, que l’on ne peut considérer que comme quelque chose de pathologique. L’Occident fait de louables efforts pour s’ouvrir, plein de compréhension, à des valeurs extérieures, mais il ne s’aime plus lui-même. Il ne voit plus de son histoire que ce qui est critiquable et négatif, et il n’est plus en mesure de percevoir ce qui y est grand et pur. Si elle veut vraiment survivre, l’Europe a besoin d’une nouvelle acceptation d’elle-même.“

 

 

“(…) Je ne suis pas en mesure de rentrer dans une discussion détaillée sur la future Constitution européenne. Je voudrais seulement indiquer brièvement les éléments moraux fondamentaux qui, à mon avis, devront en faire partie.

“Un premier élément est l’inconditionnalité avec laquelle la dignité humaine et les droits de l’homme doivent être présentés comme des valeurs précédant toute juridiction d’Etat. Ces droits fondamentaux ne sont pas créés par le législateur, ni conférés aux citoyens, « mais ils existent plutôt comme un droit propre, ils doivent toujours être respectés par le législateur, ils s’imposent à lui comme valeurs d’ordre supérieur ». Cette validité de la dignité humaine préalable à toute action et à toute décision politique renvoie ultimement au Créateur. Lui seul peut déterminer des valeurs qui se fondent sur l’essence de l’homme et qui sont intangibles. L’existence de valeurs qui ne soient pas manipulables par qui que ce soit est la véritable garantie de notre liberté et de la grandeur humaine ; la foi chrétienne voit là le mystère du Créateur et de la condition d’image de Dieu que celui-ci a conférée à l’homme.


La menace des manipulations génétiques

“Personne, ou presque, ne niera aujourd’hui la priorité de la dignité humaine et des droits humains fondamentaux sur toute décision politique ; les horreurs du nazisme et de sa théorie raciste sont encore trop récentes. Mais dans le domaine concret de ce que l’on appelle les progrès de la médecine, il existe des menaces très réelles pour ces valeurs : qu’il s’agisse du clonage, de la conservation de fœtus humains à des fins de recherche, du don d’organes, ou qu’il s’agisse de tout ce qui a trait à la manipulation génétique, la lente consomption de la dignité humaine qui nous menace aujourd’hui ne peut être méconnue de personne. A cela s’ajoutent de façon croissante les trafics d’êtres humains, les nouvelles formes d’esclavage, les trafics d’organes humains. On se prévaut toujours de finalités bonnes, pour justifier l’injustifiable. En ce qui concerne ces domaines, il y a dans la Charte des droits fondamentaux quelques points dont on peut se réjouir, mais sur d’autres points importants, elle reste trop vague, alors qu’il y va du sérieux du principe qui est en jeu.

“Résumons-nous : la fixation par écrit de la valeur et de la dignité de l’homme, de la liberté, de l’égalité et de la solidarité, avec les affirmations de fond de la démocratie et de l’Etat de droit, implique une image de l’homme, une option morale et une idée de droit qui ne sont pas du tout évidentes, mais qui constituent de fait des facteurs fondamentaux pour l’identité de l’Europe. Ces facteurs fondamentaux devraient être garantis aussi dans leurs conséquences concrètes, et certainement ils ne peuvent être défendus que par la formation sans cesse renouvelée d’une conscience morale correspondante.


Le discrédit jeté sur le mariage et la famille

“Un deuxième élément dans lequel apparaît l’identité européenne est celui du mariage et de la famille. Le mariage monogamique, à la fois comme structure fondamentale de la relation entre homme et femme et comme cellule dans la formation de la communauté nationale, a été forgé à partir de la foi biblique. Il a donné à l’Europe, occidentale comme orientale, son visage particulier et son humanité particulière, parce que la forme de fidélité et de renoncement qu’il implique restait toujours à reconquérir, avec beaucoup de peines et de souffrances. L’Europe ne serait plus l’Europe si cette cellule fondamentale de son édifice social disparaissait ou était modifiée dans son essence.

La Charte des droits fondamentaux parle de droit au mariage, mais elle ne mentionne à son sujet aucune protection juridique et morale spécifique, et elle ne le définit pas précisément. Et nous savons tous à quel point le mariage et la famille sont menacés, d’un côté par la destruction de leur indissolubilité par des formes toujours plus faciles de divorce, de l’autre par un nouveau comportement qui se répand de plus en plus, la cohabitation entre homme et femme hors de la forme juridique du mariage.

“En contraste tapageur avec tout cela, il y a la requête de communauté de vie des homosexuels, qui aujourd’hui exigent paradoxalement une forme d’union juridique, qui sera plus ou moins mise sur le même plan que le mariage. Avec cette tendance, nous sortons de l’histoire morale de l’humanité, qui, malgré la diversité des formes juridiques du mariage, savait que celui-ci, par son essence, est l’union particulière d’un homme et d’une femme, union ouverte à la naissance des enfants et donc à la famille. Il ne s’agit pas ici de discrimination, mais de la question de savoir ce qu’est la personne humaine en tant qu’homme et en tant que femme, et comment la vie commune d’un homme et d’une femme peut recevoir une forme juridique. Si d’une part leur vie commune se détache toujours plus de toute forme juridique, si d’autre part l’union homosexuelle est de plus en plus considérée sur un pied d’égalité avec le mariage, alors nous nous trouvons face à une dissolution de l’image de l’homme dont les conséquences ne peuvent être qu’extrêmement graves.


Le respect de toutes les croyances, sauf pour les chrétiens !

“Mon dernier point est la question religieuse. Je ne voudrais pas entrer ici dans les discussions complexes de ces dernières années, mais seulement mettre en relief un aspect fondamental pour toutes les cultures : le respect de ce qui est sacré pour l’autre, et particulièrement le respect pour le sacré au sens le plus haut, pour Dieu. Ce respect, on est en droit de l’attendre même de celui qui n’est pas disposé à croire en Dieu. Lorsque ce respect est bafoué dans une société, quelque chose d’essentiel est perdu.

“Dans notre société actuelle, grâce à Dieu, on condamne quiconque déshonore la foi d’Israël, son image de Dieu, ses grandes figures. On condamne aussi quiconque dénigre le Coran et les convictions de fond de l’islam. Mais quand il s’agit du Christ et de ce qui est sacré pour les chrétiens, la liberté d’opinion apparaît alors comme le bien suprême, et l’on considère que la limiter reviendrait à menacer ou même à détruire la tolérance et la liberté en général. Mais la liberté d’opinion trouve sa limite en ceci qu’elle ne peut pas détruire l’honneur et la dignité de l’autre ; elle n’est pas la liberté de mentir ou de détruire les droits de l’homme.


“Une étrange haine de soi-même”

“Il y a, de la part de l’Occident, une étrange haine de soi-même, que l’on ne peut considérer que comme quelque chose de pathologique. L’Occident fait de louables efforts pour s’ouvrir, plein de compréhension, à des valeurs extérieures, mais il ne s’aime plus lui-même. Il ne voit plus de son histoire que ce qui est critiquable et négatif, et il n’est plus en mesure de percevoir ce qui y est grand et pur. Si elle veut vraiment survivre, l’Europe a besoin d’une nouvelle acceptation d’elle-même – critique et humble, certes.

“La multiculturalité, qui est continuellement et passionnément encouragée et favorisée, est parfois avant tout un abandon et un reniement de ce qui nous est propre, une fuite hors de nos biens patrimoniaux. Mais la multiculturalité ne peut pas subsister s’il n’y a pas des constantes communes, des points d’orientation à partir de valeurs propres. Elle ne peut certainement pas subsister sans le respect de ce qui est sacré. Elle implique l’ouverture aux éléments sacrés de l’autre, mais nous ne pouvons avoir cette attitude que si le sacré – Dieu – ne nous est pas étranger. Bien sûr, nous pouvons et nous devons apprendre de ce qui est sacré pour les autres. Mais devant les autres et pour les autres, il est de notre devoir de nourrir en nous-mêmes le respect de ce qui est sacré, et de montrer le visage de Dieu qui nous est apparu, du Dieu qui a compassion des pauvres et des faibles, des veuves et des orphelins, de l’étranger ; du Dieu qui est tellement humain qu’il est lui-même devenu un homme, un homme souffrant, qui, parce qu’il souffre en même temps que nous, donne à la douleur dignité et espérance.

“Si nous ne faisons pas cela, non seulement nous renions l’identité de l’Europe, mais nous manquons à un service que les autres sont en droit d’attendre de nous. Pour les cultures du monde, le profane absolu qui s’est formé en Occident est quelque chose de profondément étranger. Elles sont convaincues qu’un monde sans Dieu n’a pas d’avenir. C’est pourquoi la multiculturalité nous appelle à rentrer à nouveau en nous-mêmes.

"Nous ne savons pas comment les choses évolueront à l’avenir en Europe. La Charte des droits fondamentaux peut être un premier pas, un signe que l’Europe cherche à nouveau son âme de façon consciente. Il faut donner raison à Toynbee sur le fait que le destin d’une société dépend toujours de minorités créatives. Les chrétiens croyants doivent se considérer comme une minorité créative, et contribuer à ce que l’Europe retrouve le meilleur de son héritage, pour être ainsi au service de l’humanité tout entière.”

 

 

Cardinal Joseph RATZINGER ( Ce texte a été publié dans le dernier numéro de « Sedcontra » d’Hugues Kéraly. C’est un extrait d’une traduction parue dans la revue Sedes Sapientiae).