ITEM

42, Avenue de la Marne.  03200 Vichy.  Tel. 04 70 97 95 02

Port. 06 80 71 71 01 ; e-mail : abbe_aulagnier@hotmail.com. Site : http://item.snoozland.com

 

Un regard sur le monde  politique et religieux

Au 8  juin  2005

 

N°46

Par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

 

 

 

Le Testament

spirituel et politique

de Jean-Paul II

 

« Mémoire et Identité »

 

 

 

Une analyse du cardinal Julian Herranz

 

 

 

 

Du livre de Jean-Paul II que nous analysons depuis plusieurs semaines maintenant, il nous reste à étudier la cinquième et dernière partie consacrée à la « Démocratie ». Son titre est : « la démocratie : possibilités et risques ».

 

Mais avant de l’étudier, je voudrais vous donner à lire cette magnifique étude du cardinal Julian Herranz, préfet du « Conseil Pontifical pour les textes législatifs » au Vatican.

 

Elle est intitulée :   « Jean-Paul II : structure morale de la liberté »

Réflexion sur les termes de « liberté » et « vérité » dans le Magistère de Jean-Paul II.

Elle a été publiée dans l’ « Osservatore Romano » en langue française, journal du Vatican.

Liberté. Vérité.  

Ce sont précisément ces notions qui sont au cœur des débats philosophiques contemporains, au cœur du  monde moderne, au cœur de la philosophie des « Lumières »,  de la Trilogie : « Liberté, Egalité, Fraternité », de la « Déclaration des droits de l’homme » de 1789 et de 1948.  De cette trilogie, de cette « Déclaration », la philosophie des Lumières en a donné une interprétation tout à fait libérale, subjectiviste, positiviste. C’est cette philosophie qui  domine aujourd’hui, pour beaucoup, les esprits. Or, dans cette pensée libérale, il n’existe plus aucune valeur objective, aucune vérité antérieure à l’esprit humain qui le domine et s’impose à lui. C’est la raison humaine, -  la conscience, la pensée humaine  -  qui,  maîtresse souveraine de ses jugements, est la source de toute vérité. Il n’existe plus de loi objective, plus de Décalogue, plus de Dieu.  Sont ainsi corrodées, disions-nous la semaine dernière, avec Jean Madiran, toutes les autorités morales et religieuses : l’autorité du Créateur sur ses créatures, d’une loi morale universelle et irréformable, d’une Eglise divinement instituée. Ce n’est pas forcément l’athéisme : l’idée de Dieu est encore reconnue comme éventuellement possible, au titre d’opinion facultative qui a droit au respect, - à la condition toutefois que cette idée ait été révisée de manière à devenir acceptable selon les critères, les exigences et la dignité de la conscience personnelle. C’est le moi, le subjectivisme qui est la source de tout, la norme incontournable, la norme normante. La pensée est subjective. La loi morale peut survivre pareillement, si elle ne prétend pas davantage à l’objectivité et à l’universalité, si elle renonce à son caractère d’obligation reçue, et si elle n’est plus que l’expression d’une conscience ne légiférant que pour elle-même. Plus d’objectivité. Plus rien ne s’impose à l’homme, plus rien ne lui est imposé d’en haut ; ce qui lui est imposé désormais, et cette fois sans condition ni rémission, ce sont les décrets qui se présentent comme l’émanation du moi ou du suffrage universel. La vérité ici est alors fonction du nombre. La vérité est dans ses seules mains. Contre eux, aucun recours. Ni Dieu, ni maître.

Voilà la philosophie des Lumières. Voilà la philosophie qui est au cœur de la Trilogie démocratique, au cœur des « Déclarations des Droits de l’homme ». Aussi exprimions-nous notre étonnement devant certaines affirmations de Jean-Paul II que nous  lisions dans le chapitre 18 de son  livre  « Mémoire et Identité ». Celles-ci : « Les Lumières européennes n’ont pas seulement produit les atrocités de la Révolution française : elles ont eu des fruits positifs comme les idées de liberté, d’égalité et de fraternité, qui sont aussi des valeurs enracinées dans l’Evangile. Même si elles ont été proclamées indépendamment de lui, ces idées révélaient à elles seules leur origine. De cette façon, les Lumières françaises ont préparé le terrain à une meilleure compréhension des droits de l’homme. En vérité, la Révolution a violé de fait, et de bien des manières, ces droits. Toutefois, la reconnaissance effective des droits de l’homme commença à partir de là à être mise en œuvre avec une plus grande détermination, dépassant les traditions féodales ». 

 

Il est vrai que le pape ajoutait immédiatement :

 

« Il faut cependant relever que ces droits étaient déjà reconnus comme fondés dans la nature de l’homme créé par Dieu à son image et proclamés comme tels dans la Sainte Ecriture dès les premières pages du livre de la Genèse. Le Christ lui-même y fait référence à plusieurs reprises, lui qui dans  l’Evangile affirme, entre autres, que « le sabbat a été fait  pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat (Mc 2 27). Par ces paroles il explique avec autorité la dignité supérieure de l’homme, indiquant, en définitive, le fondement divin de ses droits ». (p 131-13) »

 

C’est très juste.

 

Mais le drame veut que cette philosophie « réaliste » qui trouve les principe du droit dans la nature humaine créée par Dieu et donc ultimement en Dieu, est précisément aux antipodes de la philosophie des Lumières. C’est cela qu’il fallait dénoncer. Et c’est cela que nous dénonçons.

Sinon, on montre que l’on a une fausse notion de la « Révolution » française et de sa philosophie et que l’on se trompe sur sa nature. N’oublions pas qu’elle fonde les droits de l’homme non sur la volonté divine mais sur l’arbitraire humain. Là, tout est dit.

 

Toutefois,  il faut remarquer que si Jean-Paul II nous donne une interprétation « étonnante » de la « Révolution » et de la «Déclaration des droits de l’homme » de 1789, - que nous ne pouvons admettre  -, il nous  donne un jugement extrêmement  « clairvoyant » sur le monde moderne contemporain, et sur les dangers que connaît aujourd’hui notre monde. Nous l’avons déjà fait remarquer, il est vrai, au fil de notre lecture de « Mémoire et Identité », dans nos premiers commentaires. La pensée humaine – fut-ce celle-là  même d’un pape - est complexe.

 

Et c’est, précisément, le grand intérêt de l’article du cardinal Herranz que vous trouverez ci-dessous.

Il nous présente une pensée du pape, radicalement opposée à la pensée des Lumières et parfaitement fidèle à la pensée des pontifes romains du 19ème siècle, tel un Pie IX, un Léon XIII, un saint Pie X. Et c’est sous cette lumière qu’il n’est pas faux de souligner, avec Yves Chiron, l’aspect « antimoderne », « antilibéral » de la pensée de Jean-Paul II.

 

Des  phrases de Jean-Paul II  comme celles-ci, n’en sont elles pas la preuve évidente ?

 

« La liberté se renie elle-même, elle se détruit (…) quand elle ne reconnaît plus et ne respecte plus son lien constitutif avec la vérité. Chaque fois que la liberté, voulant s’émanciper de toute tradition et de toute autorité, se ferme même aux évidences premières d’une vérité objective et commune, fondement de la vie personnelle et sociale, la personne finit par prendre pour unique et indiscutable critère de ses propres choix non plus la vérité sur le bien et le mal, mais seulement son opinion subjective et changeante ou même ses intérêts égoïstes et ses caprices »

 

Ou encore celle-ci. (Même si l’on peut contester ce jugement sur la  « démocratie, conquête authentique de la culture », il faudrait distinguer), cette phrase exprime bien une pensée « réaliste » :

 

 

 

« Il est urgent que nous œuvrions afin que le véritable sens de la démocratie, conquête authentique de la culture, soit totalement préservé. Sur ce thème apparaissent en effet des dérives inquiétantes, lorsque l’on assimile la démocratie à une pure procédure, ou lorsque l’on pense que la volonté exprimée par la majorité suffit ‘‘tout court’’ à déterminer le caractère moral d’une loi. En réalité, ‘‘la valeur de la démocratie, se maintient ou disparaît en fonction des valeurs qu’elle incarne et promeut […] Le fondement de ces valeurs ne peut se trouver dans des ‘majorités’ d’opinion provisoires et fluctuantes, mais seulement dans la reconnaissance d’une loi morale objective’’ »

 

Ou encore cette phrase : Ainsi, donc, la condamnation de Dieu de la part de l’homme ne s’appuie pas sur la vérité, mais sur l’abus de pouvoir, sur la conjuration sournoise. N’est-ce pas précisément la vérité de l’histoire de l’homme, la vérité de notre siècle ? De nos jours, cette condamnation a été répétée au sein de nombreux tribunaux dans le contexte des régimes d’oppression totalitaire. Et ne la répète-t-on pas également dans les parlements démocratiques, lorsque, par exemple, à travers une loi promulguée en toute régularité, l’on condamne à mort l’homme qui n’est pas encore né » ? 

 

Ou encore : « La liberté possède une ‘‘logique’’ interne qui la qualifie et l’ennoblit : elle est ordonnée à la vérité et elle se réalise dans la recherche et la mise en œuvre de la vérité. Séparée de la vérité sur la personne humaine, elle se dégrade en licence dans la vie individuelle et, dans la vie politique, en arbitraire des plus forts et en arrogance du pouvoir. C’est pourquoi, loin d’être une limitation ou une menace pour la liberté, la référence à la vérité de l’homme – vérité universellement connaissable par la loi morale inscrite dans le cœur de chacun – est réellement une garantie de l’avenir de la liberté »

 

Ou encore : « la loi naturelle, dans la mesure où elle réglemente les relations inter-humaines, vaut comme ‘‘droit naturel’’ et, comme telle, exige le respect de la dignité des personnes dans la recherche du bien commun. Une conception authentique du droit naturel, entendu comme protection de la dignité éminente et inaliénable de tout être humain, est garante de l’égalité et donne un contenu véritable aux ‘‘droits de l’homme’’ qui constituent les fondements des Déclarations internationales. Les droits de l’homme, en effet, doivent avoir pour référence ce que l’homme est par nature, en vertu de sa propre dignité, et non ce qui est l’expression de choix subjectifs faits par ceux qui jouissent du pouvoir de participer à la vie sociale ou par ceux qui obtiennent le consentement de la majorité »

 

Ou encore : « Les éléments constitutifs de la vérité objective sur l’homme et sur sa dignité – a dit la Pape Jean-Paul II – s’enracinent profondément dans la recta ratio, dans l’éthique et dans le droit naturel : ce sont des valeurs qui précèdent tout système juridique positif et que la législation, dans un État de droit, doit toujours préserver, en les soustrayant à l’arbitraire des individus et à l’arrogance des puissants » (13).

 

Ou encore : « Si après la chute des systèmes totalitaires, les sociétés se sont senties libres, presque simultanément est apparu un problème de fond : celui de l’usage de la liberté (…) Le danger de la situation dans laquelle l’on vit aujourd’hui consiste dans le fait que, dans l’usage de la liberté, l’on prétend faire abstraction de la dimension éthique, c’est-à-dire de la considération du bien et du mal moral. Une certaine conception de la liberté, qui trouve à présent un vaste écho dans l’opinion publique, détache l’attention de l’homme des responsabilités éthiques. Ce sur quoi l’on s’appuie uniquement aujourd’hui est la seule liberté. On dit : ce qui importe c’est d’être libres, détachés de tous remords ou de tous liens, afin de pouvoir agir selon nos propres jugements, qui en réalité ne sont souvent que des caprices. Cela est clair : un libéralisme de ce genre ne peut être qualifié que de primitif. Son influence est potentiellement dévastatrice »

 

Ou encore : La dignité de la personne ne peut pas être sauvée par ces déclarations solennelles si souvent réitérées dans les moments de crise de confiance en l’avenir, entre le désespoir et l’utopie. L’homme ne peut retrouver son assurance et sa confiance qu’en reprenant conscience que sa dignité est intangible, et non pas parce qu’un Parlement ou une Assemblée en a décidé ainsi, mais parce qu’il est déterminé ainsi par le fait d’être une personne » (18). En évoquant, à titre d’exemple, les pressions politiques sur certains Parlements afin qu’ils reconnaissent les unions homosexuelles comme une forme alternative de famille, Jean-Paul II se demande : « L’on peut et même l’on doit se demander si n’est pas ici à l’œuvre une nouvelle idéologie du mal, peut-être plus sournoise et cachée, qui tente d’exploiter, contre l’homme et contre la famille, jusqu’aux droits de l’homme eux-mêmes. Pourquoi tout cela a-t-il lieu ? Quelle est la racine de ces idéologies post-philosophie des Lumières ? La réponse en définitive est simple : cela a lieu parce que l’on a rejeté Dieu comme Créateur, et donc comme source de la discrimination entre ce qui est bien et ce qui est mal. On a refusé la notion de ce qui, de manière plus profonde, nous constitue comme êtres humains, c’est-à-dire la notion de nature humaine comme ‘‘présupposé réel’’ que l’on a remplacé par un ‘‘produit de la pensée’’ librement formé et librement modifiable selon les circonstances »

 

Cet article mérite toute notre attention.

 

 

 

Jean-Paul II : structure morale de la liberté

 

Réflexion sur les termes de « liberté » et « vérité » dans le Magistère de Jean-Paul II

 

 

Julián Card. HERRANZ

 

 

« Sommes-nous les témoins de l’une des périodes les plus complexes et décisives de l’histoire humaine ? ». « Est-ce la fin ou le début d’une période ? ». Ces deux questions ont été posées par Jean-Paul II. Ce sont des paroles qui rappellent l’attitude de Saint Augustin face à la chute de l’Empire romain sous la poussée des barbares : sommes-nous à la fin ou au début d’une nouvelle ère de l’humanité ? C’est par ces deux questions que le Pape ouvrit, le 17 août 1998 au Palais pontifical de Castel Gandolfo, le Colloque international organisé par l’« Institut pour les Sciences humaines » de Vienne sur le thème « At the End of the Millenium : Time and Modernities » (1). Un colloque qui semble avoir également trouvé un écho dans les pages de son dernier livre « Mémoire et Identité ».

 

Les réponses données par les chercheurs présents à ce colloque aux questions posées par Jean-Paul II furent extrêmement complètes, mais toutes, substantiellement, orientées dans un sens affirmatif. Je voudrais en rapporter, de manière synthétique, une seule, très actuelle : celle du politologue américain Zbigniew Brzezinski.  Celui-ci se déclara très préoccupé, entre autres, par la « faible capacité de contrôle sur le progrès scientifique » que possède l’humanité, par exemple dans le vaste domaine des manipulations génétiques (fécondation humaine artificielle sans limites, clonage, etc.) qui ne peuvent pas être acceptées si l’on se place dans une perspective véritablement humaniste. « La dynamique de la science – expliqua-t-il – peut menacer la base humaniste de la démocratie et le respect du caractère sacré de la vie humaine », et il ajouta – faisant écho aux enseignements répétés de la doctrine sociale de l’Église – qu’il ne faut pas séparer « démocratie » et « valeurs », parce qu’autrement, « l’anarchie politique mondiale pourrait entrer en conflit avec l’anarchie intellectuelle mondiale ».

 

Quoi qu’il en soit, la réponse la plus claire aux questions posées par le Pape à l’occasion de ce colloque fut donnée quelques semaines plus tard par Jean-Paul II lui-même dans son discours à un groupe d’évêques des Etats-Unis en visite ad limina : « Nous arrivons au terme d’un siècle qui commença avec confiance avec la perspective, de la part de l’humanité, d’un progrès presque illimité, mais qui est en train de se conclure sous le voile de l’effroi et de la confusion morale. Si nous voulons un printemps de l’esprit humain, nous devons redécouvrir les fondements de l’espérance (cf. Discours à la 50ème Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, 5 Octobre 1995, nn. 16-18) » (2) Mais quelle a été la cause principale de cette situation d’« effroi et de confusion morale » et où doit-on redécouvrir en ce début de Troisième Millénaire « les fondements de l’espérance » ?

 

Il me semble pour ma part que, pour s’en tenir au Magistère constant et ferme de Jean-Paul II, l’unique espérance fondée en un avenir meilleur – plus juste et plus pacifique pour l’humanité – réside dans la redécouverte morale et dans la protection juridique du lien intime et indéfectible qui relie ces deux termes : « liberté » et « vérité ». A propos, justement, du concept de « liberté » et de ses constituants essentiels, Jean-Paul II a dit dans l’Encyclique « Evangelium vitae » : « La liberté se renie elle-même, elle se détruit (…) quand elle ne reconnaît plus et ne respecte plus son lien constitutif avec la vérité. Chaque fois que la liberté, voulant s’émanciper de toute tradition et de toute autorité, se ferme même aux évidences premières d’une vérité objective et commune, fondement de la vie personnelle et sociale, la personne finit par prendre pour unique et indiscutable critère de ses propres choix non plus la vérité sur le bien et le mal, mais seulement son opinion subjective et changeante ou même ses intérêts égoïstes et ses caprices » (3).

 

 

Le mal de deux utopies idéologiques

 

On peut assurément affirmer – et Jean-Paul II en parle longuement dans les deux premiers chapitres de « Mémoire et Identité » – que tout le Magistère social de l’Église au siècle dernier, et aujourd’hui encore, est guidé avant tout par la nécessité de défendre les consciences des chrétiens et de l’humanité tout entière contre le mal intrinsèque de deux grandes utopies idéologiques, devenues également des systèmes politiques à l’échelle mondiale : l’utopie totalitaire de la justice sans liberté, et l’utopie libertaire de la liberté sans vérité. En effet, Jean-Paul II avait déjà dit, en 1993, s’adressant au monde de la culture à l’Université de Vilnius : « Des totalitarismes de tendances opposées et des démocraties malades ont bouleversé l’histoire de notre siècle » (4).

 

La première utopie, celle de la justice sans liberté – et avec elle les systèmes politiques totalitaires qui sous diverses formes l’avaient incarnée –, est désormais en voie de déclin et d’extinction, du moins en Europe et en Amérique, non sans avoir laissé derrière elle un mal immense, un amoncellement de ruines spirituelles et sociales.

 

La seconde utopie, en revanche, celle de la liberté sans vérité, est malheureusement en phase d’expansion croissante dans le monde démocratique. Celle-ci, qui a mûri dans le contexte philosophique du relativisme agnostique, a trouvé un puissant instrument législatif (et donc social et politique) dans le strict positivisme juridique. En effet, dans ce système – qui de façon explicite ou implicite nie les postulats de l’éthique naturelle – ce n’est pas la vérité objective qui assure la rationalité juridique et la légalité morale des lois ou des sentences, mais seulement la vérité relative ou conventionnelle, qui est le fruit pragmatique du compromis de l’État ou politique. C’est pourquoi, Jean-Paul II mettait en garde lors de la Rencontre mondiale des Professeurs d’Université en l’an 2000 : « Il est urgent que nous œuvrions afin que le véritable sens de la démocratie, conquête authentique de la culture, soit totalement préservé. Sur ce thème apparaissent en effet des dérives inquiétantes, lorsque l’on assimile la démocratie à une pure procédure, ou lorsque l’on pense que la volonté exprimée par la majorité suffit ‘‘tout court’’ à déterminer le caractère moral d’une loi. En réalité, ‘‘la valeur de la démocratie, se maintient ou disparaît en fonction des valeurs qu’elle incarne et promeut […] Le fondement de ces valeurs ne peut se trouver dans des ‘majorités’ d’opinion provisoires et fluctuantes, mais seulement dans la reconnaissance d’une loi morale objective’’ » (5).

 

Ce n’est pas un hasard si le plus célèbre représentant du positivisme juridique, Hans Kelsen, commentant la question évangélique de Pilate à Jésus : « Qu’est-ce que la vérité » ? (Jn 18, 38), écrivait qu’en réalité, cette question de l’homme politique pragmatique contenait en elle-même la réponse : la vérité est inaccessible ; c’est pourquoi Pilate, sans attendre la réponse de Jésus, s’adresse à la foule et demande : « Voulez-vous que je libère le roi des Juifs ? ». En agissant ainsi, – conclut Kelsen – Pilate se comporte en parfait démocrate : c’est-à-dire qu’il confie le problème d’établir le vrai et le juste à l’opinion de la majorité, bien qu’il fût convaincu de la complète innocence du Nazaréen (6).

 

En méditant lui aussi sur le dramatique procès de Jésus, Jean-Paul II a écrit : « Ainsi, donc, la condamnation de Dieu de la part de l’homme ne s’appuie pas sur la vérité, mais sur l’abus de pouvoir, sur la conjuration sournoise. N’est-ce pas précisément la vérité de l’histoire de l’homme, la vérité de notre siècle ? De nos jours, cette condamnation a été répétée au sein de nombreux tribunaux dans le contexte des régimes d’oppression totalitaire. Et ne la répète-t-on pas également dans les parlements démocratiques, lorsque, par exemple, à travers une loi promulguée en toute régularité, l’on condamne à mort l’homme qui n’est pas encore né ? » (7). Il s’agit là d’une affirmation qui est évoquée dans son récent livre « Mémoire et Identité », mais que l’on trouve déjà dans son œuvre précédente « Entrez dans l’espérance ».

 

En effet, il faut constater avec Jean-Paul II que, dans la seconde moitié du XXe siècle, l’agnosticisme religieux et le relativisme moral et juridique, fruits amers de l’immanentisme philosophique, ont façonné un modèle de société démocratique « malade », très largement matérialiste et permissive, détachée non seulement des vérités transcendantes sur le destin éternel de l’homme, mais également des exigences élémentaires de la morale naturelle. On pense à la dépréciation du mariage (que l’on tend à confondre avec les « unions de fait » également entre homosexuels), à la dissolution facile des liens matrimoniaux (couramment appelé « divorce-express ») et par conséquent à la fragilisation de la stabilité familiale, à la permissivité juridique ou de fait face à la diffusion de la violence et de la pornographie, de la drogue, des avortements, de l’euthanasie, des « manipulations génétiques aberrantes » déjà évoquées par Brzezinski au cours du colloque à Castel Gandolfo que nous avons cité, etc. Fort justement, le Pape résumait cette situation il y a sept ans par cette phrase lapidaire que nous avons citée un peu plus haut : « Nous arrivons au terme d’un siècle (…) qui est en train de se conclure sous le voile de l’effroi et de la confusion morale ».

 

 

Redécouvrir l’espérance

 

 

Mais le propre du génie prophétique de Jean-Paul II, comme celui du Magistère de l’Église, est de ne pas se limiter à dénoncer le mal qui rôde sans offrir dans le même temps les remèdes nécessaires. Le Pape se sait le messager de la puissance salvifique du Christ. Ainsi ajoutait-il, renvoyant aux termes de son discours historique à l’Assemblée générale des Nations Unies en 1995 : « Si nous voulons un printemps de l’esprit humain, nous devons redécouvrir les fondements de l’espérance ». Et c’est précisément dans ce discours à l’ONU que Jean-Paul II, s’adressant à l’assemblée la plus interethnique et la plus interreligieuse du monde, a offert l’unique remède possible contre l’utopie libertaire qui menace de faire dégénérer la coexistence humaine en une société sauvage.

 

En effet, après avoir affirmé que « la liberté est la mesure de la dignité et de la grandeur de l’homme », il ajoutait immédiatement que : la « question fondamentale » à affronter « est celle de l’usage responsable de la liberté » et dans ce but, il faut que l’attention de tous – philosophes, juristes, politiciens, sociologues… – se porte sur la question concrète « de la structure morale de la liberté, qui est l’armature intérieure de la culture de la liberté ». En d’autres termes : il ne peut y avoir de véritable culture démocratique sinon dans le respect de la « structure morale de la liberté ».

 

Mais où les hommes (de quelque nationalité et tradition culturelle qu’ils soient) peuvent-ils trouver l’élément fondamental de cette culture universelle de la liberté ? Dans le même discours, Jean-Paul II éloigna immédiatement les doutes et les incertitudes de son auditoire très hétérogène à travers ces quelques phrases lapidaires qui sont un défi à l’intelligence – à la recta ratio de tout honnête homme :

 

« La liberté possède une ‘‘logique’’ interne qui la qualifie et l’ennoblit : elle est ordonnée à la vérité et elle se réalise dans la recherche et la mise en œuvre de la vérité. Séparée de la vérité sur la personne humaine, elle se dégrade en licence dans la vie individuelle et, dans la vie politique, en arbitraire des plus forts et en arrogance du pouvoir. C’est pourquoi, loin d’être une limitation ou une menace pour la liberté, la référence à la vérité de l’homme – vérité universellement connaissable par la loi morale inscrite dans le cœur de chacun – est réellement une garantie de l’avenir de la liberté » (8).

 

Voilà par conséquent où Jean-Paul II identifie l’élément fondamental de la « structure morale de la liberté » : dans la « vérité » et plus concrètement dans une grande « vérité sur l’homme » qui comprend toutes les autres vérités. En effet, c’est précisément de cette concrète « vérité sur l’homme » que toutes les autres vérités tirent leur substance – la dignité de la personne, ses droits fondamentaux inaliénables, la nature du mariage, de la famille, de la société… –, autant de vérités objectives qui déterminent à leur tour les espaces et les limites de développement de la liberté authentique. Ainsi structurée par cette « logique » interne, la liberté est mise en œuvre de manière rationnelle – intelligente – et moralement solide, c’est-à-dire en excluant toute licence sur le plan personnel et tout arbitraire sur le plan social et politique.

 

C’est justement l’absence de cette « structure morale », de cette authentique « culture » de la liberté et des droits de l’homme (9), qui est à l’origine de la dégradation, sur le plan culturel ,de la civilisation, fruit de l’ « utopie libertaire » envahissante dans certains pays. A travers la réaffirmation de cette « culture » l’humanité peut retrouver les raisons fondamentales de son espérance, et les démocraties « malades » peuvent guérir des maux sociaux qui les affligent. Il s’agit de sauver la liberté pour retrouver l’espérance.

 

 

La liberté « dénaturée »

 

 

A juste titre, il a été souligné par certains philosophes, comme Maritain, Del Noce ou Possenti et par des juristes comme Cotta, Hervada ou Finnis (et même récemment par des penseurs libéraux comme par exemple Galli della Loggia dans un entretien avec le Card. Ratzinger), mais la liste n’est pas exhaustive, que les penseurs classiques antérieurs au raz-de-marée dogmatique de l’idéologie libertaire interprétèrent toujours la démocratie comme une organisation sociale de liberté ayant des limites naturelles (10). Non pas des limites extérieures, imposées de manière autoritaire du dehors (la tendance totalitaire) ou imposées à travers un simple accord entre parties sur tous les sujets (la tendance libérale-radicale), mais des limites ayant un fondement intrinsèque : la loi morale naturelle. En ce sens, a dit Jean-Paul II : « la loi naturelle, dans la mesure où elle réglemente les relations inter-humaines, vaut comme ‘‘droit naturel’’ et, comme telle, exige le respect de la dignité des personnes dans la recherche du bien commun. Une conception authentique du droit naturel, entendu comme protection de la dignité éminente et inaliénable de tout être humain, est garante de l’égalité et donne un contenu véritable aux ‘‘droits de l’homme’’ qui constituent les fondements des Déclarations internationales. Les droits de l’homme, en effet, doivent avoir pour référence ce que l’homme est par nature, en vertu de sa propre dignité, et non ce qui est l’expression de choix subjectifs faits par ceux qui jouissent du pouvoir de participer à la vie sociale ou par ceux qui obtiennent le consentement de la majorité » (11).

 

Malheureusement, l’idéologie libertaire, avec le relativisme moral qui en découle, en privant la démocratie de son fondement de principes et de valeurs objectives, a obscurci dangereusement les limites de la rationalité et de la légitimité du droit. Cela a affaibli profondément l’ordre juridique démocratique face à la tentation d’une liberté dénaturée : d’une liberté sans les limites véritablement libératrices de la vérité objective sur la dignité de l’homme et sur les droits inaliénables de la personne humaine (c’est-à-dire des droits véritables : inséparables de la nature de l’homme).

 

Face à l’évidence sociale de cette crise du droit et de la légalité, les dogmatiques du strict positivisme juridique et de la soi-disant éthique laïque (qui, privant de contenus éthiques les rapports de l’homme avec Dieu et de l’homme avec lui-même, a réduit la morale aux seules relations inter-subjectives) cherchent fébrilement des critères valables pour sortir de la crise, des critères qui puissent fournir des fondements solides aux décisions juridiques, aux programmes politiques, à leurs projets sociaux. Mais ces critères ne vont pas plus loin que certains concepts comme l’opinion majoritaire, l’ordre des valeurs démocratiquement reconnues ou bien ce que l’on appelle désormais généralement la vérité de convention.

 

La raison est évidente : la philosophie radicale-libérale ou libertaire, dont ils s’inspirent, rend impossible l’affirmation d’une vérité objective sur l’homme, c’est-à-dire d’une vérité inconditionnelle : qui soit indépendante du nombre, qui consiste plutôt que dans les conventions, dans les convictions, qui ne se laisse pas réduire aux seules opinions personnelles et au simple ordre de valeurs reconnues de facto au sein d’une société, qui soit en un mot une vérité naturelle non artificielle, objective et non subjective, qui, comme le démontre l’histoire même de la culture – se présente à la raison avant même que celle-ci ne soit éclairée par la Révélation chrétienne. D’une vérité, en somme, qui précède et va au-delà du concept même de démocratie, et que celle-ci ne peut nier (12). « Les éléments constitutifs de la vérité objective sur l’homme et sur sa dignité – a dit la Pape Jean-Paul II – s’enracinent profondément dans la recta ratio, dans l’éthique et dans le droit naturel : ce sont des valeurs qui précèdent tout système juridique positif et que la législation, dans un État de droit, doit toujours préserver, en les soustrayant à l’arbitraire des individus et à l’arrogance des puissants » (13).

 

 

Personne et loi

 

 

On sait que l’éthique laïque et le strict positivisme juridique (c’est-à-dire celui qui refuse les postulats de la loi « inscrite dans le cœur de chacun », dont on trouve déjà l’intuition et la réflexion dans la philosophe grecque (14) et le droit romain (15) en marge du Décalogue et avant la Révélation chrétienne) défendent avec force une séparation dogmatique entre « morale privée » et « éthique publique ». La morale privée serait fondée sur des principes philosophiques particuliers ou sur les convictions religieuses de chaque individu et, par conséquent, celle-ci devrait être circonscrite au cadre et au domaine de la conscience personnelle, de chaque citoyen ; l’éthique publique serait par contre celle qui est déterminée uniquement par le consensus majoritaire de la communauté, c’est-à-dire par cette vérité de convention que l’on vient d’évoquer. L’éthique publique serait, par conséquent, l’unique source de valeurs en mesure d’offrir de façon démocratique une structure morale aux lois et, donc à l’exercice légitime de la liberté.

 

Il semble, toutefois, que cette séparation absolue admise dans de nombreux systèmes démocratiques, s’appuie en fin de compte sur une conception très pauvre du droit et de la loi – dont la rationalité objective et la fonction pédagogique sont de fait ignorées –, mais également sur une conception tout aussi pauvre aussi bien de la liberté que de la personne humaine. De la liberté, parce que celle-ci ne peut pas être comprise d’un point de vue rationnel – au sens moral – comme une possibilité absolue et toujours légitime de choix, même celui du mal ; de la personne, parce qu’on ne peut pas nier à l’homme – sans offenser sa dignité – sa capacité de parvenir par l’intermédiaire de la raison à la connaissance de la vérité : seul ou en s’aidant, justement, de la fonction pédagogique de la loi. Jean-Paul II a écrit dans « Mémoire et Identité », en développant ce qu’il avait affirmé au n. 101 de l’Encyclique « Veritatis splendor » sur le « risque de l’alliance entre démocratie et relativisme éthique » : « Si après la chute des systèmes totalitaires, les sociétés se sont senties libres, presque simultanément est apparu un problème de fond : celui de l’usage de la liberté (…) Le danger de la situation dans laquelle l’on vit aujourd’hui consiste dans le fait que, dans l’usage de la liberté, l’on prétend faire abstraction de la dimension éthique, c’est-à-dire de la considération du bien et du mal moral. Une certaine conception de la liberté, qui trouve à présent un vaste écho dans l’opinion publique, détache l’attention de l’homme des responsabilités éthiques. Ce sur quoi l’on s’appuie uniquement aujourd’hui est la seule liberté. On dit : ce qui importe c’est d’être libres, détachés de tous remords ou de tous liens, afin de pouvoir agir selon nos propres jugements, qui en réalité ne sont souvent que des caprices. Cela est clair : un libéralisme de ce genre ne peut être qualifié que de primitif. Son influence est potentiellement dévastatrice » (16).

 

Je ne pense pas que l’on puisse, d’un point de vue méthodologique, voir dans ces considérations une sorte de « fondamentalisme », de confusion entre morale chrétienne et loi civile. En effet, il est vrai que le droit s’occupe de l’ordre social : il veille donc à l’ensemble des lois et traditions légitimes qui régissent la communauté civile, la coexistence sociale. Mais si le fait le plus important et positif du progrès de la science du droit dans les sociétés démocratiques, en particulier, au XXe siècle, a été justement celui de mettre au centre de la réalité juridique son véritable protagoniste, l’homme, fondement et fin de la société, il est évident que le droit d’une démocratie saine doit tenir compte – et telle est l’exigence morale qui ne peut être éludée – de ce qu’est la « vérité sur l’homme » ; c’est-à-dire qu’elle doit reconnaître et protéger l’ensemble des exigences – personnelles et sociales – émanant de la structure ontologique de la personne humaine, en tant qu’être doué d’une nature, d’une dignité et d’une finalité particulières.

 

A juste titre – également du point de vue de la philosophie du droit – Jean-Paul II déclarait dans le discours à l’ONU que nous avons cité, que cette « référence à la vérité de l’homme » sur laquelle doit reposer la loi, « loin d’être une limitation ou une menace pour la liberté » constitue en réalité « la garantie de l’avenir de la liberté ». Étant donnée, en effet, la place centrale de la personne dans le droit (on pense par exemple à la « Déclaration universelle des Droits de l’Homme ») et étant donné également que la personne humaine est ce qu’elle est – et non pas ce qu’une majorité ou l’autre d’opinions pense qu’elle soit –, on en déduit que la loi réellement juste ne peut pas reposer sur une vérité de convention ou d’opinion, mais doit nécessairement tenir compte de la vérité ontologique de la personne humaine : sa nature d’être, non pas uniquement animal et instinctif, mais intelligent, libre et possédant une dimension transcendante et religieuse de l’esprit qui ne peut pas être ignorée ou bafouée par la loi (17).

 

Autrement, le droit – même si on veut l’appeler démocratique et fondé sur une éthique publique – serait antinaturel, essentiellement immoral, et deviendrait l’instrument d’un fondamentalisme laïc, c’est-à-dire d’un ordre social totalitaire fort éloigné de la juste conception de la laïcité de l’État. Il n’y a pas de place ici pour le relativisme éthique, comme il n’y en a pas non plus pour défendre la légitimité d’un droit positif qui aurait divorcé de la morale, c’est-à-dire de cette « vérité sur l’homme » qui détermine les contenus et les limites de sa liberté.

 

 

La vérité sur l’homme

 

 

Dans les actes d’un Symposium sur le thème « Sécularisation et laïcité dans l’expérience démocratique moderne » on lit cette affirmation incisive, fruit évident d’une expérience douloureuse : « La dignité de la personne ne peut pas être sauvée par ces déclarations solennelles si souvent réitérées dans les moments de crise de confiance en l’avenir, entre le désespoir et l’utopie. L’homme ne peut retrouver son assurance et sa confiance qu’en reprenant conscience que sa dignité est intangible, et non pas parce qu’un Parlement ou une Assemblée en a décidé ainsi, mais parce qu’il est déterminé ainsi par le fait d’être une personne » (18). En évoquant, à titre d’exemple, les pressions politiques sur certains Parlements afin qu’ils reconnaissent les unions homosexuelles comme une forme alternative de famille, Jean-Paul II se demande : « L’on peut et même l’on doit se demander si n’est pas ici à l’œuvre une nouvelle idéologie du mal, peut-être plus sournoise et cachée, qui tente d’exploiter, contre l’homme et contre la famille, jusqu’aux droits de l’homme eux-mêmes. Pourquoi tout cela a-t-il lieu ? Quelle est la racine de ces idéologies post-philosophie des Lumières ? La réponse en définitive est simple : cela a lieu parce que l’on a rejeté Dieu comme Créateur, et donc comme source de la discrimination entre ce qui est bien et ce qui est mal. On a refusé la notion de ce qui, de manière plus profonde, nous constitue comme êtres humains, c’est-à-dire la notion de nature humaine comme ‘‘présupposé réel’’ que l’on a remplacé par un ‘‘produit de la pensée’’ librement formé et librement modifiable selon les circonstances (19).

 

Ce sont des paroles qui semblent faire écho à la fois à la célèbre phrase d’Antonio Rosmini « la personne est la loi », et à l’urgence et la ténacité avec laquelle Jean-Paul II demande de fonder la structure morale de la liberté (et donc de la loi) dans la « vérité sur l’homme ». Il ne fait aucun doute, en effet, que nous nous trouvons actuellement à un carrefour de l’histoire où est devenue particulièrement importante et urgente la nécessité de bien mettre au clair quelle est la réalité de la personne humaine, radicalement différente des autres êtres existant. Car cette question, rigoureusement philosophique, a les conséquences les plus graves et les plus décisives pour l’avenir de l’humanité : dans le domaine de la science et en particulier de la biologie et de la génétique, comme dans celui du droit, de la sociologie et de la politique.

 

Pour les croyants, la « vérité sur l’homme » n’est pas une question problématique, mais une vérité pleinement acquise, révélée. « Quel est donc l’être qui doit venir au monde entouré d’une telle considération ? » demandait saint Jean Chrysostome en considérant la grandeur de cet être singulier créé par Dieu « à son image » (Gn 1, 27) et, par conséquent, intelligent et libre, conscient et responsable ; racheté du péché et de la mort par le sacrifice de Dieu lui-même fait homme ; élevé à la condition de fils adoptif de Dieu et appelé à partager, dans la conscience et dans l’amour, la vie de son Créateur. Et Jean Chrysostome lui-même répondait : « C’est l’homme, grande et merveilleuse figure vivante, plus précieux aux yeux de Dieu que l’ensemble de la Création de ce qui est ; c’est l’homme, et c’est pour lui qu’existent le ciel et la terre et la mer et la totalité de la création » (20). C’est pourquoi Jean-Paul II écrivait dans sa première Encyclique Redemptor hominis : « Le Christ Rédempteur révèle pleinement l’homme à lui-même. Telle est, si l’on peut s’exprimer ainsi, la dimension humaine de la Rédemption. Dans cette dimension, l’homme retrouve la grandeur, la dignité et la valeur propre de son humanité. (…) L’homme qui veut se comprendre lui-même jusqu’au fond ne doit pas se contenter pour son être propre de critères et de mesures qui seraient immédiats, partiaux, souvent superficiels et même seulement apparents ; mais il doit, avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même avec sa faiblesse et son péché, avec sa vie et sa mort, s’approcher du Christ. (…) En réalité, cette profonde admiration devant la valeur et la dignité de l’homme s’exprime dans le mot Évangile, qui veut dire Bonne Nouvelle » (21).

 

Mais quelle est pour les non-croyants, pour les intelligences non encore éclairées par la foi, la « vérité sur l’homme » ? Comme nous l’avons dit, la réponse à cette question pressante – de la part de la philosophie et des sciences biologiques – implique de graves et décisives conséquences pour l’avenir, non seulement de la liberté et de la démocratie, mais de l’humanité tout entière. Ainsi est-ce justement sur cette question essentielle que semble le plus urgent – comme Jean-Paul II le souhaitait dans son Encyclique Fides et Ratio – le dialogue serein et constructif entre la philosophie et la Révélation, entre Athènes et Jérusalem, entre la raison et la foi.

 

« La Révélation – a dit le Pape – propose clairement certaines vérités qui, bien que n’étant pas naturellement inaccessibles à la raison, n’auraient peut-être jamais été découvertes par cette dernière, si elle avait été laissée à elle-même » (22). C’est pourquoi, à propos de l’expression « circularité entre foi et philosophie », récurrente dans l’Encyclique (23), le Card. Ratzinger a montré que celle-ci s’entend au sens où la théologie part de la Parole de Dieu, « mais puisque cette Parole est vérité, cela la placera toujours en relation avec la recherche humaine de la vérité, avec l’engagement de la raison pour la vérité » ; de son côté, la philosophie aussi « tout comme elle doit être à l’écoute des découvertes empiriques, qui mûrissent dans les différentes sciences, de même devrait-elle prendre en considération la sainte tradition des religions et en particulier le message de la Bible » (24).

 

C’est dans cet horizon de la « circularité entre la foi et la philosophie », c’est-à-dire de leur dialogue dans la recherche humaine de la vérité, que s’inscrit assurément la question primordiale de la « vérité sur l’homme », sur la personne humaine. Jean-Paul II l’a rappelé expressément : « La conception de la personne comme être spirituel est aussi une originalité particulière de la foi : l’annonce chrétienne de la dignité, de l’égalité et de la liberté des hommes a certainement exercé une influence sur la réflexion philosophique que les modernes ont menée » (25).

 

En pensant à la nécessité de développer encore cette réflexion philosophique – métaphysique – en un dialogue constructif avec le message biblique sur la dignité de la personne, mais également à l’écoute des découvertes offertes par les sciences biologiques et génétiques sur l’origine et le développement de l’être humain, il me semble que se présente à priori un défi : le défi de surmonter les préjugés. Sans cette exigence méthodologique préalable, le dialogue « circulaire » et constructif entre foi et philosophie, entre biologie et métaphysique, ne serait pas possible. Et pourtant, il doit être possible. Parce que – il faut le répéter – la notion de personne humaine, la « vérité sur l’homme » n’est pas une question purement académique, mais un problème existentiel aigu, et s’il n’est pas résolu – sur le plan de la raison – il ne sera pas possible de retrouver le sens et la valeur de l’éthique et du droit : c’est-à-dire « la structure morale de la liberté ».

 

Tel est le défi que propose avec ténacité le Magistère prophétique de Jean-Paul II : l’espérance fondée d’un avenir de bien – plus juste et plus pacifique – pour l’Humanité, réside dans la redécouverte éthique et dans la protection juridique du lien étroit qui rattache ces deux termes inséparables « liberté » et « vérité ». Il a dit : « Une culture sans vérité n’est pas une garantie, mais plutôt un risque pour la liberté » (26). A travers un dialogue « circulaire » sérieux et clairvoyant qui mobilise en même temps et sans préjugés la raison et la foi, Jean-Paul II nous engage à avoir le courage de la vérité. Sans ce courage, il ne pourra jamais y avoir de vraie culture de la liberté : cette liberté naturelle qui se fonde sur la dignité même de la nature créée de l’homme, et sur cette liberté plus haute – la liberté des fils de Dieu contre l’esclavage du péché et de la mort – que le Christ Rédempteur a conquise pour nous sur la Croix.

 

Julián Card. HERRANZ

 

 

NOTES

 

1) ORLF n. 36 du 8 septembre 1998.

 

2) Jean-Paul II, Discours lors de la visite « ad limina Apostolorum » des Évêques des Etats-Unis, 2 octobre 1998.

 

3) Encyclique Evangelium vitae, du 25 mars 1995, n. 19.

 

4) Discours du 5 septembre 1993 : ORLF n. 37 du 14 septembre 1993.

 

5) Discours du 9 septembre 2000,n. 6, Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXIII/2 (2000) p.357 ; cf. ORLF n. 37 du 12 septembre 2000.

 

6) Cf. V. Possenti, Le società liberali al bivio. Lineamenti di filosofia della società, Milan, 1991, pp. 345s.

 

7) Entrez dans l’espérance, Plon/Mame, 1994.

 

8) Discours du 5 octobre 1995 à l’Assemblée générale de l’ONU pour le 50e anniversaire de sa fondation : ORLF n. 41 du 10 octobre 1995.

 

9) Cf. Jean-Paul II, « La culture des droits de l’homme », n. 2, Discours au Congrès mondial organisé par le Conseil pontifical « Justice et Paix » pour le 50e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

 

10) Dans des perspectives différentes et avec diverses nuances, on retrouve une convergence sur cette idée fondamentale entre autres chez : J. Maritain, L’Homme et l’État, Paris, 1953, pp. 69s. ; A. Del Noce, I caratteri generali del pensiero politico contemporaneo, Milan, 1972 ; V. Possenti, Le società liberali al bivio. Lineamenti di filosofia della società, Milan, 1991, pp. 281-314 ; J. Hervada « Derecho natural, democracia y cultura », in Persona y Derecho, 6 (1979) pp. 200s. ; S. Cotta, « Diritto naturale : ideale o vigente ? », in Iustitia 1989 (2), pp. 119s. ; J. Fornés, « Pluralismo y fundamentación  ontológica del Derecho », in Persona y Derecho, n. 9 (1982) pp. 109s. ; J. Finnis, « Liberalism and Natural Law Theory », in Mercer Law Review, 45 (1994) pp. 687-701.

 

11) Discours aux participants à l’Assemblée générale de l’Académie pontificale pour la Vie, 27 février 2002, n. 6, Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXV/1, 2002, p. 285 ; cf. ORLF n. 11 du 12 mars 2002.

 

12) Cf. J. Herranz, « L’agonia del Diritto agnostico », in Studi Cattolici, avril 1994, pp. 166-171.

 

13) Discours aux participants au Symposium international « Evangelium Vitae et Droit », 23 mai 1996, n. 5, in Pontificium Consilium de Legum Textibus Interpretandis, Pontificium Consilium pro Familia et Pontificia Academia pro Vita, « Evangelium Vitae » e Diritto. Acta Symposii Internationalis in Civitate Vaticana celebrati 23-25 mai 1996, Librairie Éditrice Vaticane, 1997, p. 11 ; cf. ORLF n. 25 du 18 juin 1996.

 

14) Aristote écrivait dans le célèbre passage de l’ « Éthique à Nicomaque », liv.V, c. 7, 1134 b : « Dans le droit politique – c’est-à-dire dans le droit régissant une société parfaite ou polis – une partie est naturelle et l’autre est légale. Est naturel ce qui possède partout la même force et ne dépend pas des différentes opinions des hommes ; est légal tout ce qui, en théorie, peut être indifféremment d’une manière ou de la manière contraire, mais qui perd cette indifférence au moment où la loi la résout ».

 

15) On lit par exemple dans les « Institutiones » de Gaius (I,1) : « Tous les peuples qui se gouvernent par des lois et des traditions, ont recours en partie à leur droit particulier, en partie au droit commun à tous les hommes ; le droit que chaque peuple a établi pour lui-même est propre à la cité et s’appelle le droit civil, c’est-à-dire propre à la cité ; en revanche celui que la raison naturelle établit entre tous les hommes, est observé par tous les peuples et s’appelle le droit des gens, en tant que droit à l’usage de tous les peuples. Ainsi, donc, le peuple romain fait usage en partie de son droit et en partie de celui commun à tous les hommes ».

 

16) Jean-Paul II, Mémoire et Identité,  Paris, Flammarion, 2005.

 

17) « Grâce à la raison, la personne humaine est capable de reconnaître à la fois cette dignité profonde et objective de son être, et les exigences éthiques qui en dérivent. L’homme peut, en d’autres mots, lire en lui-même la valeur et les exigences morales de sa propre dignité. C’est une lecture qui constitue une découverte toujours perfectible, selon les critères de l’ ‘‘historicité’’ propres à la connaissance humaine » (Discours aux participants à l’Assemblée générale de l’Académie pontificale pour la Vie, 27 février 2002, n. 6, Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXV/1, 2002, p. 284 ; cf. ORLF n. 11 du 12 mars 2002.

 

18) J. Vidal Gallardo, « Secularidad y dignidad de la persona », Actes du Symposium « Secularización y laicidad en la experiencia democratica moderna », San-Sebastien, 1996, p. 109.

 

19) Mémoire et Identité, op. cit.

 

20) Sermones in Genesim, 2, 1 : PG 54, 587D-588A.

 

21) Lett. enc. Redemptor hominis, du 4 mars 1979, n. 10.

 

22) Encyclique Fides et ratio, du 14 septembre 1998, n. 76.

 

23) Ibidem, n. 73.

 

24) Conférence sur l’Encyclique Fides et ratio lors de la rencontre sur « La foi et la recherche de Dieu », Basilique de Saint-Jean-de-Latran, Roma, 17 novembre 1998.

 

25) Encyclique Fides et ratio, n. 76.

 

26) Discours à la Rencontre mondiale des Professeurs d’Université, cf. ORLF n. 37 du 12 septembre 2000.