ITEM

42, Avenue de la Marne.  03200 Vichy.  Tel. O4 70 97 95 02

Port. O6 80 71 71 01 ; é-mail : abbe_aulagnier@hotmail.com. Site :http://item.snoozland.com

 

Animé par l’abbé Paul Aulagnier qui n’a aucune ressource financière que ses honoraires de messe et l’aide  de ses fidèles lecteurs « internautes ». A votre bon cœur ! Merci d’avance ! Libellez les chèques à l’ordre de l’ass. « Entraide et Tradition ». Adresse : voir plus haut.

Un regard sur l’actualité politique et religieuse

par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

Le 10 septembre 2004

 

Numéro spécial hors série

 

« L’interview de Jean de Viguerie

 

dans Rivarol du 30 juillet 2004

 

 

 

Dans « mon regard sur l’actualité politique et religieuse » du 15 août, je vous donnais un résumé de l’excellent interview, donné par Jean  de Viguerie au journal « Rivarol » du 30 juillet 2004,  recueilli par le journaliste, Jérôme Bourbon.

Et à la fin de ce  résumé, je vous annonçais que vous en trouveriez le texte en annexe…

 

J’allais trop vite… Ce numéro était l’ultime numéro de « Rivarol » avant les vacances d’été.   Si bien que Jérôme Bourbon s’était déjà envolé quand je lui adressais une « lettre électronique » pour lui demander de m’en communiquer  le texte… pour le porter, avec son autorisation, à votre connaissance, amis lecteurs  d’Item…

 

C’est aujourd’hui chose faite. Je viens d’en recevoir le texte. Je le mets sans retard sur mon site dans ce numéro « hors série » que je publie en ce 10 septembre 2004. Je vous en conseille vivement la lecture.

 

J’en profite pour saluer les nombreux nouveaux lecteurs qui suivent le site « Item » depuis mon dernier passage sur les ondes de Radio-Courtoisie, dans le « Libre Journal » de Serge de   Becketche, animé, pour l’occasion, par Daniel  Hamiche.

 

Je pense pouvoir mettre très rapidement, sur Internet, le texte écrit de cet entretien que j’ai eu l’honneur d’avoir avec M Dandrieux , journaliste à « Valeurs actuelles ».

 

Vous pourrez m’entendre de nouveau sur Radio-Courtoisie le lundi 13 septembre vers 12h30 dans un entretien avec Michel Valadier.

 

Voici l’interview de Jean de Viguerie avec Jérôme Bourbon.

 

 

 

Jean de Viguerie : « Le patriotisme révolutionnaire a tué la France »

        

Brillant universitaire, agrégé d’histoire, docteur ès lettres, spécialiste des XVIIème et XVIIIème siècles, Jean de Viguerie a écrit une dizaine d’ouvrages très éclairants sur l’éducation chrétienne, le catholicisme sous l’Ancien Régime, l’idéologie des Lumières. Sa thèse d’Etat sur les Pères de la Doctrine chrétienne en France et en Italie (1592-1792) fut couronnée par l’Académie française, mais on lui doit aussi Histoire et dictionnaire du temps des Lumières (Bouquins, 1995), œuvre majeure s’il en est, Itinéraire d’un historien, études sur une crise de l’intelligence, XVII-XXe siècle (DMM, 2000), et il a récemment publié un Louis XVI, le roi bienfaisant (Le Rocher, 2003). Enfin vient d’être réédité dans une version légèrement complétée son essai majeur Les Deux Patries (éd. Dominique Martin Morin, 296 pages, 25 euros. Cf. RIV. du 3/07/98 et Ecrits de Paris d’avril 2000). Occasion de faire le point sur trois siècles de « patriotisme révolutionnaire » et sur leurs funestes conséquences. Au risque de susciter un très vif débat parmi nos lecteurs alors que l’on va commémorer ces jours-ci le nonantième anniversaire du déclenchement du premier grand suicide européen, la guerre de 1914 !

 

RIVAROL : Vous datez la crise de la conscience européenne, pour reprendre le titre du maître livre de Paul Hazard, des années 1680. Que se passe-t-il alors ?

 

Jean de VIGUERIE : On assiste à la naissance d’une crise de la pensée. Les philosophies modernes, et singulièrement le cartésianisme, le mécanisme, l’épicurisme libertin qui imprègnent une part importante de l’Intelliguentsia au XVIIe siècle sont responsables de cette crise intellectuelle qui elle-même engendre une crise morale. Il se produit une réduction de la conception de Dieu et de l’homme, ce qui conduira aux Lumières : réduction de Dieu qui finalement n’est qu’un moteur et réduction de l’homme qui est en quelque sorte coupé en deux ; le corps d’un côté et l’âme de l’autre sans que l’on sache très bien comment l’un est rattaché à l’autre.

 

LA CESURE DU CARTESIANISME

 

La philosophie de Descartes a certainement produit une inquiétude et un désarroi dans les esprits que l’on n’a jamais réussi par la suite à combler et qui touche fortement les élites politiques, religieuses et intellectuelles. Le concept de patrie révolutionnaire naît dans ce contexte, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. « Là où je suis bien, là est ma patrie » ; c’est un principe épicurien. Et je suis bien là où les droits du genre humain sont observés. Par conséquent la patrie et les droits de l’homme c’est la même chose. Que l’on ne s’y méprenne pas : lorsque les révolutionnaires clament « la nation ou la mort », il ne s’agit pas de la patrie, terre de la naissance, de l’éducation et des vertus. Non, il s’agit de la patrie des droits de l’homme, qui est partout où sont les révolutionnaires. Dès les débuts de la Révolution, l’idée selon laquelle cette nation des droits de l’homme doit s’étendre à l’humanité tout entière est très présente. Ainsi, à la fête de la Fédération en 1791, il y a des patriotes installés dans les tribunes qui représentent les nations étrangères et qui sont appelés à devenir les missionnaires de ce qu’un historien français appellera « la grande nation ».

Au reste, on le voit nettement aujourd’hui, il suffit d’adhérer aux droits de l’homme pour être Français. De même, il suffit qu’un pays adhère à cette philosophie matérialiste de l’homme et du monde pour pouvoir entrer dans l’Union européenne, même si ce pays n’a rien d’européen comme c’est notoirement le cas de la Turquie. A dire vrai, il n’est même plus nécessaire de faire cette profession de foi religieuse puisque l’on sait aujourd’hui que le monde et l’idéologie se confondent. Tous les pays, et pas seulement ceux membres de l’ONU, professent actuellement cette idéologie des droits de l’homme, y compris le Vatican !

 

LA GRAVE ERREUR DE LA « PATRIE MIXTE »

 

R. : Si dans nos milieux l’on exècre généralement le XVIIIe, l’on est en revanche plus indulgent pour le siècle suivant. Tel n’est pas votre cas qui voyez dans le XIXe le triomphe de ce que vous appelez « la patrie mixte »…

 

J. de V. : Force est de constater qu’il n’y a pas de vraie réaction dans le monde officiel contre la pensée des Lumières. Ce que l’on appelle la Restauration, c’est-à-dire le retour des Bourbons, c’est l’avènement de deux hommes qui sont imprégnés des Lumières et qui, eux, ne les ont jamais reniées à la différence de leur frère : Louis XVIII fait sa lecture ordinaire de Voltaire et Charles X éprouve une grande admiration pour Napoléon. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le patriotisme révolutionnaire, appuyé sur l’idéologie des Lumières, ait continué à croître et à embellir.

         La patrie française, c’est la France des vertus, c’est donc un être moral. La patrie révolutionnaire, ce n’est pas un être réel, c’est un mythe, un fantôme, une fantasmagorie, une utopie. Il est donc très grave d’avoir mélangé la réalité et le mythe (c’est la patrie mixte) car dans ce genre de mariage le mythe l’emporte toujours et la réalité finit par disparaître. C’est une chose que nous voyons souvent : lorsque l’on essaie d’accoupler le mensonge et la vérité, c’est toujours le premier qui l’emporte et c’est ce qui s’est passé avec le patriotisme révolutionnaire.

         Beaucoup de ceux qui professent le patriotisme mixte le font certes de toute bonne foi mais ils s’abusent, favorisant ainsi la victoire du mensonge. C’est toute l’histoire d’un certain nationalisme français depuis Déroulède et Barrès en passant par Maurras et les ligues de l’entre-deux-guerres. Je concède qu’il était à l’époque très difficile d’échapper à cette emprise du patriotisme révolutionnaire car ce dernier bénéficiait d’un extraordinaire prestige dû aux victoires militaires, aux conquêtes de Napoléon, à l’héroïsme des soldats de l’an II, au sacrifice de millions d’hommes. Ce n’est pas chose aisée d’aller contre une machinerie qui dispose d’un arsenal prestigieux aussi important. Par ailleurs, le patriotisme révolutionnaire mobilise certains sentiments qui s’apparentent à ceux de la France des vertus : la force, le courage, la magnanimité, le dévouement, le sacrifice de soi-même et de sa vie. Mais ceux qui pratiquent ces vertus ne se demandent jamais pour qui et pour quoi ils font de tels actes de bravoure.

 

LE CULTE DU SOUVENIR

 

Le patriotisme révolutionnaire est donc invincible dans son emprise sur les esprits. A tout cela s’ajoute le culte du souvenir, la mémoire des morts. J’ai beaucoup insisté sur cet aspect dans Les Deux patries car ce phénomène a joué et continue aujourd’hui encore à jouer un rôle très important dans la conservation du patriotisme révolutionnaire. Chateaubriand écrivait vers 1825 que la loi n’était pas capable de créer des jours du souvenir, regrettant que la Restauration n’ait pas institué une fête de commémoration officielle du 21 janvier, date de la décapitation de Louis XVI. Or l’auteur des Mémoires d’outre-tombe se trompait car, par la suite, la loi a été parfaitement capable d’instituer et même de multiplier des jours de commémorations des massacres et des exterminations des guerres révolutionnaires au point de devenir une part importante de la célébration du culte national et patriotique.

Historiquement, ce phénomène s’est produit après la guerre de 1870, renforçant ainsi le prestige et l’invulnérabilité de la patrie révolutionnaire. A tel point qu’il serait aujourd’hui blasphématoire d’aller parler contre cette patrie idéologique à cause du culte des morts.

 

L’AVEUGLEMENT DES NATIONALISTES ET DES CATHOLIQUES

 

R. : Vous êtes particulièrement sévère sur l’attitude selon vous aveugle des catholiques et des nationalistes d’Action française au moment de la guerre de 1914. Pourquoi ?

 

J. de V. : Quelques faits qui témoignent de l’ambiance de l’époque : j’ai retrouvé récemment une image pieuse distribuée à des enfants en 1916 pour leur Première Communion et qui représente un garçonnet les mains jointes, priant devant un crucifix, et levant les yeux au ciel où une figure de poilu lui apparaît au milieu d’un nuage. La légende au bas de l’image fait dire à l’enfant, en guise de prière, cet épouvantable distique :

« Donnez-nous notre pain quotidien

Mais aux Boches méchants, mon Dieu, ne donnez rien. »

Certaines lettres de lecteurs à L’Action française ‑ que Maurras, en véritable pousse-au-crime, aime à citer ‑ sont tout aussi effrayantes par leur haine anti-allemande. Par exemple celle-ci d’un père de famille ayant trois fils au front et très fier du « sacrifice » de son épouse résolue « à offrir à la France la vie de nos trois chers aînés : mais à la condition que (…)leur mort serve au démembrement de cette race maudite, de ce bandit de peuple allemand. »

Voilà qui témoigne d’une attitude bien peu chrétienne. Or j’affirme que jamais jusqu’à la Révolution française n’avaient été pratiqués à ce point le mépris et la haine de l’étranger. Si je me trompe, que l’on me le démontre !

On m’objecte toujours qu’il fallait récupérer l’Alsace-Lorraine. On peut se demander si cela valait la peine de faire tuer un million trois cent cinquante trois mille hommes pour les récupérer. Enfin, peut-être est-ce blasphématoire aux yeux de certains de le dire, mais force est de reconnaître que les Alsaciens-Lorrains n’ont pas tellement souffert sous l’administration allemande, les catholiques notamment. A peine les Français reviennent-ils après la guerre de 1914 qu’Edouard Herriot déclare qu’il faudrait mettre un terme au régime concordataire et aux écoles religieuses. De plus, n’oublions pas que la Lorraine était terre d’Empire jusqu’à Louis XV et que l’Alsace a été acquise par Louis XIV. Pendant plusieurs siècles, ces deux provinces ont vécu dans un autre pays sans s’en trouver particulièrement malheureuses. Nous avons certes apporté à l’Alsace et la Lorraine les bienfaits de notre civilisation mais elles avaient aussi reçu pendant plusieurs siècles de grands biens de la chrétienté du Saint-Empire romain germanique. Par conséquent on ne peut objectivement considérer comme un malheur effroyable qui doive être réparé par l’extermination de millions d’hommes l’annexion de certaines provinces par l’Allemagne, même si cette dernière n’est plus à l’époque le Saint-Empire mais le pays du Kulturkampf.

 

UNE TROUVAILLE GENIALE : LA « GUERRE DU DROIT »

 

Enfin, remarquons que pour la première fois en 1914, on parle de la « guerre du droit », de l’impérieuse nécessité de « venger le droit ». Un discours mensonger qui a fait florès depuis, pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux deux guerres du Golfe de 1991 et de 2003. A partir du moment où l’on est ennemi des armées des droits de l’homme, l’on est automatiquement un monstre, un barbare, un sauvage, un excrément et l’on est traité comme les partisans de la République française en 1793 traitaient les Vendéens. Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil.

 

R. : Après deux guerres mondiales meurtrières, le patriotisme révolutionnaire s’infléchit fortement. La patrie peut disparaître et laisser la place au mondialisme…

 

J. de V. : On a fait tuer suffisamment pour que les droits de l’homme s’étendent au monde entier. Les guerres révolutionnaires dont celle de 1914 ont détruit l’ancien monde et ont installé l’idéologie humanitaire sur toute la planète. A cet égard, le communisme est à n’en pas douter l’une des formes de cette idéologie humanitaire. Tout comme l’actuelle construction de l’Europe qui n’est dès l’origine que le cheval de Troie du mondialisme. Après avoir tué les Français dans des conflits dévastateurs, on se débarrasse de la France qui n’a été, pour le nouveau régime, qu’un instrument destiné à exporter les idées révolutionnaires.

Notez néanmoins que le culte patriotique demeure parce que le patriotisme révolutionnaire en a besoin. Voyez les cérémonies aux monuments aux morts, la commémoration du Débarquement. On renforce même le matraquage autour de ces cérémonies d’une part parce que l’on craint toujours que les gens ne s’aperçoivent du mensonge, d’autre part parce que les décideurs qui propagent ce patriotisme révolutionnaire, n’y croyant plus du tout, doutent de la foi de leurs propres adeptes un peu à la manière d’un prêtre qui, devenu agnostique, s’interrogerait sur la sincérité de la foi de ses fidèles. D’où la nécessité pour le système de renforcer sans cesse la pression.

Ce qui fonctionne à merveille à en juger par l’ampleur du « sursaut républicain et citoyen » provoqué par l’arrivée de Jean-Marie Le Pen en finale de la dernière présidentielle. La patrie révolutionnaire a en effet toujours besoin de traîtres, d’ennemis de l’intérieur qui la mettent en péril mortel, les aristocrates et les prêtres réfractaires hier, la droite nationale et les révisionnistes aujourd’hui. Face à ces ennemis, le patriotisme révolutionnaire ne suffit plus. Il faut recourir à la vieille panoplie de 1792 et de 1871 : les tambours, les hymnes, la Patrie en danger, l’exécration des sous-hommes qui refusent les droits de l’homme, l’exclusion du « sang impur ». Et la grande majorité du peuple adhère à ce discours mensonger et haineux. N’ayons à ce sujet aucune illusion : les Français influencés par cette idéologie voteront de plus en plus mal !

 

GAULLISME ET DECADENCE : LA PREUVE PAR L’ENSEIGNEMENT

 

R. : Vous êtes également très sévère avec De Gaulle en qui vous voyez l’archétype du mensonge du patriotisme révolutionnaire. Pourquoi ?

 

J. de V. : De Gaulle fait croire avec un réel succès qu’il incarne la patrie traditionnelle. Il en a, il est vrai, toutes les apparences : issu de la bourgeoisie catholique et provinciale, il est officier. Ceux qui croient en De Gaulle, de son vivant d’abord et après sa mort, sont persuadés qu’il a été l’un des derniers grands Français, le sauveur de la France et qu’après lui la décadence a commencé. Alors qu’en réalité il a puissamment contribué à détruire la France dans tous les domaines.

La propagande gaullienne a fonctionné à merveille grâce à l’appareil politique, le RPF, un parti totalitaire implanté partout qui ne souffre aucune désobéissance,  grâce à la propagande, au discours, à la croix de Lorraine et à la légende de la double Libération, celle de 1944-45 qui sauve la France du barbare nazi et celle de 1958 qui sauve la France de la décadence d’un système pourri pour installer enfin un régime fort qui redonne son honneur et sa fierté au pays.

De Gaulle est un redoutable manœuvrier qui réussit en 1958 à acheter l’épiscopat français, lequel fait voter oui à sa Constitution laïque en échange de la promesse d’une loi, la loi Debré (1959), sur l’enseignement libre. Désormais les écoles sous contrat auront certes de l’argent mais elles vendent leurs libertés. Voyez l’antinomie des mots : on parle d’enseignement libre et pourtant il est sous contrat !

De Gaulle achète de la même manière les communistes avec sa réforme générale de l’enseignement des années 1961-1962 et 63, selon le propre terme du directeur de l’enseignement scolaire d’alors, René Haby qui sera ministre de l’Education sous Giscard. Une succession d’arrêtés et de décrets ministériels changent complètement la substance de l’enseignement français tant dans le primaire que dans le secondaire. C’est à cette époque que l’on supprime le vocabulaire appris par cœur, l’apprentissage méthodique de la grammaire tant en français que dans les langues étrangères, que l’on réforme l’apprentissage de la lecture avec l’institution de la méthode globale, que l’on introduit les mathématiques modernes, que l’on généralise la mixité.

En 1965 la réforme de l’enseignement primaire et secondaire est achevée. Reste alors à s’attaquer à l’enseignement supérieur. D’où les lois Fouchet (1966) et Faure (1968), loi d’orientation des universités qui est toujours en vigueur bien que plusieurs fois amendée et qui a été votée à l’unanimité par la majorité gaulliste de l’époque. Or celle loi a ruiné l’université française puisqu’elle a créé ces conseils irresponsables dans lesquels les professeurs ont part égale avec les étudiants, les personnels administratifs et techniques et les personnalités extérieures. Un professeur n’a donc plus de pouvoir réel. Je cite souvent cette anecdote : une année, à Angers, ma fille qui était étudiante en première année de droit était membre du conseil de l’université alors que moi qui dirigeais le département d’histoire, je ne l’étais pas !

 

DOMINATION IDEOLOGIQUE ET DEVOIR DE LUCIDITE

 

R. : Si comme vous le dites la France en tant qu’être moral est morte, que la situation est humainement désespérée, que faut-il faire alors ?

 

J. de V. : La première chose à faire, c’est d’étudier l’histoire, de s’informer, de comprendre les idéologies qui nous agressent, de ne pas être dupe, de renoncer au confort intellectuel dont a si bien parlé Marcel Aymé, bref de chercher et de dire la vérité. Tâche ingrate évidemment à laquelle beaucoup répugnent. Vous connaissez sans doute la fameuse phrase de Courteline : « Adèle ne me trompe pas parce que si elle me trompait ce serait trop affreux ». Elle résume bien le refus du grand nombre de renoncer à son confort personnel, social, intellectuel. Je crois avoir été le premier à souligner l’antinomie entre patriotisme révolutionnaire et véritable patriotisme, à la notable exception d’Augustin Cochin qui cependant ne voit pas dans la guerre de 1914, où du reste il a été tué, la mise en œuvre de ce patriotisme idéologique.

         Il faut bien comprendre que la République française dès avant sa naissance repose sur l’idéologie. Pour Montesquieu le nouvel Etat sera celui de la vertu républicaine, de l’idéologie des droits du genre humain. Depuis plus de deux cents ans, nous n’avons donc pas affaire à un pouvoir temporel mais à un système de domination idéologique qui a usurpé les attributs de la souveraineté et qui est un ennemi du bien commun puisqu’il repose sur l’organisation utopique de la jouissance. Il y a des Etats qui ne respectent pas toujours le bien commun, voire qui n’en ont pas une idée très nette. Mais là cet Etat nouveau créé par la Révolution française, fortifié par deux Empires et cinq Républiques, est l’ennemi par excellence du bien commun et l’adversaire de tout citoyen. Nous devons considérer cet Etat révolutionnaire comme notre agresseur permanent et notre pire ennemi.

 

L’EPOQUE DE L’IRREFORMABILITE

        

Par ailleurs, il faut avoir conscience qu’actuellement tout est verrouillé et qu’il faut donc éviter le piège de l’activisme. En effet, tant dans le domaine religieux que sur le plan politique nous vivons par excellence aujourd’hui l’époque de l’irréformabilité. Les désastres s’accumulent, les intelligences s’égarent, les âmes se perdent et l’on continue comme si de rien n’était. Pourquoi ? Parce que les hommes politiques d’aujourd’hui sont les héritiers des politiciens des années soixante. Et si les désastreuses réformes de l’enseignement, de la famille étaient à refaire, ils les referaient sans ciller. Il en va de même pour le pontife et les évêques postconciliaires. C’est donc pour eux impensable de changer quoi que ce soit. Ils sont privés de la compassion chrétienne : ils n’ont pas pitié de l’état misérable des intelligences et des âmes. Un vrai pasteur voit les maux, s’en afflige et essaie d’y porter remède. Eux ne peuvent pas en souffrir puisqu’ils ne les voient pas. Les verraient-ils, ils n’en souffriraient pas.

Le drame, c’est que beaucoup d’enfants n’arriveront jamais à maturité parce que justement ils n’auront pas reçu cette nourriture intellectuelle dont ils ont besoin pour leur formation et pour leur équilibre. C’est certainement ce manque qui explique la multiplication des dépressions chez les enfants, même très jeunes. De quelles consolations peut en effet jouir la population qui nous entoure devant les infortunes, les maladies, la mort ? Face à ce drame spirituel, les évêques n’ont pas pitié. « Misereor super turbam » (J’ai pitié de la foule) dit Jésus dans l’Evangile. Pas « nos » évêques.. Ce qui les intéresse, ce sont les droits de l’homme. Ils ne savent pas ce qu’est la misère humaine. Ils ont récemment appelé à la désobéissance civile pour défendre les droits des sans-papiers. Ce qui les motive, ce n’est pas l’existence des sans-papiers en eux-mêmes, mais ce sont les droits des sans-papiers, c’est-à-dire le mythe.

 

NOTRE MISSION : CONSERVER ET TRANSMETTRE

        

Dans le marasme actuel, nous pouvons cependant faire beaucoup : dans l’ordre naturel nous avons à conserver l’héritage et à le faire fructifier. Nous devons perpétuer la langue française, transmettre les usages de notre civilité, entretenir la flamme de notre civilisation, nous protéger contre l’avilissement des mœurs et la désagrégation générale de la société. Dans l’ordre surnaturel il y a toujours les voies de la grâce. Il y a la sainteté cachée. Il y a la communion des saints, l’union mystique des âmes, le réseau des prières, l’esprit d’oraison, le service de nos proches. Tout cela n’est quand même pas rien, n’est-ce pas ?

 

Propos recueillis par Jérôme BOURBON, <jeromebourbon@aol.com>.

 

Entretien paru dans RIVAROL du 30 juillet 2004 (numéro 2680, pages 3 et 4).