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Un regard sur le monde  politique et religieux

Au 12 octobre 2006

 

N° 105

Par Monsieur l’abbé Aulagnier

 

Un retour

sur

le voyage du pape en Bavière

 

 

Ce qui suit est une note de synthèse que M l’abbé Lotte, curé du diocèse de Sens, a rédigée au fur et à mesure du voyage du pape en Bavière selon diverses sources dont www.eucharistiemiséricordioeuse et le suivi en direct par TV sur Internet de toutes les cérémonies. Sur son site « Balise », il dit ne pas les avoir retouchées à cause de l’affaire du discours de Ratisbonne qui n’est, pour lui, qu’un coup monté d’ailleurs à partir du 15 septembre, soit trois jours après, par les média occidentaux vraisemblablement travaillés par certaines officines qui ont retiré une phrase de son contexte afin d’exciter la fureur islamistes et des politiques musulmans, espérant en faire retomber  la faute sur une soi-disant maladresse du Pape. Cette note en l’état fait encore plus apparaître la supercherie antipapale dont nos média nous ont submergé. Ils n’ont pas supporté que ce voyage du saint Père en sa patrie soit une vraie réussite comme on le voyait dans les émissions en direct, confesse l’abbé Lotte.  D’ailleurs suite à « l’affaire »,  un fruit étonnant est apparu impensable encore il y a six mois : l’intelligentsia allemande « grosso modo » sans distinction de partis ni de confessions a nettement soutenu le Saint Père.

 

 

« Malgré les titres des média, on se doutait bien que Benoît XVI ne se limiterait pas à évoquer ses propres souvenirs et c’est chose faite.

Le pape allemand s’est adressé à l’Eglise avec une puissance qui va bien au-delà des frontières de la Bavière; son homélie du dimanche 10 septembre est une réelle correction fraternelle. L’Eglise catholique en Allemagne, a-t-il dit, est grandiose dans ses activités sociale, Mais si l’on cherche un vrai progrès, une réconciliation authentique, il faut donner la priorité à l’évangélisation. Le pape a commencé la célébration par un salut, remerciant chaleureusement ses concitoyens pour leur accueil, leur lançant le traditionnel ‘Grüss Gott’ (Dieu te salue) sous leurs acclamations. Benoît XVI a affirmé : « Le monde a besoin de Dieu, d’un Dieu d’amour ». « Il n'existe pas que la surdité physique, qui coupe l'homme en grande partie de la vie sociale. Il existe une faiblesse d'audition à l'égard de Dieu dont nous souffrons particulièrement en nos temps ; simplement, nous ne parvenons plus à l'entendre », car « les fréquences qui remplissent nos oreilles sont trop nombreuses » et « ce qui se dit de Lui ne nous semble (...) plus 'adapté' à notre temps », a-t-il déploré, reprenant un de ses thèmes favoris depuis le début de son pontificat. « Avec la faiblesse d'audition, voire la surdité à l'égard de Dieu, nous perdons naturellement notre capacité de parler avec lui ou à lui. Mais une perception cruciale nous manque alors ». « Nos sens intérieurs courent le risque de s'éteindre (...), le champ de notre rapport avec la réalité se réduit de manière drastique et l'horizon de notre vie se réduit de manière préoccupante », a averti sereinement Benoît XVI sans jamais, comme Jean Paul II, faire des exhortations aux fidèles. « Le fait social et l'Evangile sont inséparables », a-t-il encore insisté, ouvrant les bras vers la foule pour ajouter : « là où nous apportons aux hommes seulement des connaissances, de l'adresse, des capacités techniques et des instruments, nous apportons trop peu ».

Pour s’adresser en fait à l'Occident,  Benoît XVI a pris en exemple l’Afrique et l’Asie et cela n’est pas passé inaperçu. L'Eglise catholique allemande, « grandiose dans ses activités sociales et dans sa disponibilité à aider partout où cela se révèle nécessaire », cependant « les peuples en Asie et en Afrique admirent nos progrès scientifiques et techniques mais, dans le même temps, sont effrayés par une forme de rationalité qui exclut totalement Dieu de la vision de l'homme, comme si cela était la forme la plus élevée de la raison », a fait remarquer le Saint Père.

Des évêques africains me disent parfois - a raconté le pape; si je présente un projet social en Allemagne, je trouve toutes les porte grandes ouvertes ; mais si je viens avec un projet d’évangélisation, je rencontre des réserves.« Selon leur expérience, l'évangélisation doit justement prendre le dessus, le Dieu de Jésus-Christ doit être connu, cru et aimé. » « Propager la parole du Christ est plus important encore que toutes les aides au développement accordées aux pays pauvres de la planète. »

Et ce qui menace l'identité des peuples d'Afrique et d'Asie ce n’est pas la foi chrétienne mais le mépris de Dieu et du sacré. Ce thème majeur sera même l'unique objet de son discours à Ratisbonne face aux théologiens. « Chers amis ce cynisme n’est pas le type de tolérance et d’ouverture culturelle que les peuples attendent, la tolérance dont nous avons besoin inclut la crainte de Dieu, le respect du sacré » bref l’Occident doit retrouver la vraie foi au vrai Dieu.

Ces avertissements, Benoît XVI les a prononcés avec sa douceur naturelle si calme et pausée, enthousiastes et fervents les fidèles les ont accueillis par des applaudissements nourris. La presse allemande met d’ailleurs l’accent sur la joie, l’émotion, la spontanéité de Benoît XVI qui contraste avec la rigueur du protocole. Une presse qui semble séduite par l’aspect très humain de ce Saint Père, la presse qui constate enfin combien Benoît XVI est plus conscient que quiconque de la crise que connaît l’Eglise. Les églises sont vides et souvent les sentiments religieux sont éloignés de la doctrine de l’Eglise. Le pape le sait et il est venu aussi pour aider l’Eglise à s’en sortir.

Dimanche après midi, Benoît XVI s'est rendu à la cathédrale Notre-Dame, où sont conservées les reliques de l'évêque Benno, saint patron de Bavière, et où Mgr Joseph Ratzinger reçut l'ordination épiscopale le 28 mai 1977. Là il a présidé les vêpres auxquelles ont participé les enfants de la Première Communion.

Devant quelque 2.500 personnes, parmi lesquels environ 400 enfants, il a commenté un passage de l'Apocalypse : l'auteur y regarde « en haut, vers le ciel et au- delà, vers l'avenir » tout en parlant « également de la terre et du présent, de notre vie. Effectivement, durant notre vie, nous sommes tous en chemin et nous voulons découvrir la juste direction. Nous ne voulons pas dire à la fin, j'ai pris le mauvais chemin, ma vie est un désastre" ». Le prophète de l'Apocalypse parle « d'un monde réconcilié où les êtres humains sont réunis dans la joie ». Là, ils « vivent avec Dieu qui a planté sa tente parmi nous . Dieu n'est pas loin de nous, dans un lieu très éloigné de l'univers. Jésus est devenu l'un de nous et la tente » de Dieu. La rencontre avec Dieu, avec « cet amour qui est divin et humain tout à la fois est l'ablution du baptême », qui n'est « qu'un début. En marchant avec Jésus, dans la foi et dans la vie, son amour nous touche pour nous purifier et nous rendre lumineux ». « La blancheur de la robe baptismale et de la chasuble de la Première Communion signifie qu'en vivant avec Jésus et la communauté des croyants qu'est l'Eglise, on se transforme en une personne lumineuse, une personne remplie de vérité et de bonté dans laquelle transparaît la splendeur de la bonté divine ». Dans le texte apocalyptique, l'Agneau, c'est à dire Jésus, « guide la multitude de toutes les races et toutes les nations vers la source d'eau vive symbole par excellence de la vie. La vraie source est Jésus en personne, par lequel Dieu s'offre à nous », et avant tout dans l'Eucharistie. « Grâce à l'Eucharistie, une communauté se constitue, qui dépasse toute frontière et embrasse toutes les langues : l'Eglise universelle dans laquelle Dieu parle et vit avec nous ».

Le saint Père s'est aussi adressé aux parents, dont de nombreux enfants préparent leur première communion. Il a souhaité qu'ils accompagnent leurs enfants, qu'ils les aident "à croire". « Je vous prie, leur a demandé Benoît XVI, allez à l'église avec vos enfants pour participer à la célébration eucharistique du dimanche [...] ce n'est pas du temps perdu, mais c'est au contraire cela qui maintient la famille unie, en lui donnant son centre ». Avec la participation à la messe dominicale, « la vie de la famille devient plus festive » et « la semaine entière devient plus belle » « S'il vous plaît, priez aussi ensemble à la maison : à table et avant d'aller dormir », a demandé le pape « la prière mène non seulement vers Dieu, mais aussi l'un vers l'autre », elle est « une force de paix et de joie ».

Au terme de son intervention, Benoît XVI est allé à la rencontre des enfants préparant leur première communion, vêtus de blanc. Les enfants ont ensuite décoré de fleurs les marches du choeur de la cathédrale. Puis le pape s'est recueilli devant la statue de la Vierge. Une heure et demie plus tôt, en arrivant à la cathédrale Notre-Dame, les épaules recouvertes d'une mozette rouge, le pape s'était brièvement arrêté en prière devant le Saint-Sacrement avant de descendre dans la crypte pour se recueillir, à genoux, devant les tombes des anciens archevêques de Munich et Freising, ses prédécesseurs.

Le lendemain 11 septembre Benoît XV s'est rendu au Lourdes allemand : le sanctuaire d'Alttötting.

Dans l'Evangile des noces de Cana ensuite, la Sainte Vierge « demande à son fils d'aider ses amis qui se trouvent en difficulté », et s'adresse à lui « non seulement comme à un homme dont la fantaisie et la disponibilité à aider peuvent entrer en jeu » mais « confie un besoin humain à son pouvoir qui va au-delà de l'action et de la capacité humaine ». Cependant, Marie « ne dit pas à Jésus ce qu'il doit faire,.elle ne lui demande pas un miracle mais avec sensibilité elle lui confie la situation et remet la décision à prendre entre ses mains ». Marie nous « apprend à prier » et à vivre en fils de Dieu. Marie est la « Femme » comme l'appelle Jéss à Cana et sur la Croix c'est à dre la Femme par excellence, « la femme nouvelle et définitive, accompagnatrice du Rédempteur et notre mère:  cette appellation ['Femme'] apparemment peu affectueuse exprime en échange la grandeur de sa mission ».

« Le Christ et sa mère sont unis par l'acceptation de la volonté de Dieu que la Vierge prononça lors de l'Annonciation. Dans ce double oui, l'obéissance du fils prend corps, et c'est Marie qui lui donne corps ». « Dans l'épisode de Cana, Jésus en n'utilise pas son pouvoir comme une chose personnelle. il fait un geste qui annonce son heure. Dans la transformation de l'eau en vin, dans le cadeau de fête aussi, il annonce son heure dès ce moment ». « Son heure définitive - a conclu le Pape - sera le retour à la fin des temps, mais il annonce constamment ce moment dans l'Eucharistie, dans ce qui arrive toujours et maintenant. Altötting constitue un de ces lieux nouveaux pour y adorer le Seigneur dans l'Eucharistie, un lieu où Jésus est uni à Marie ».

Le Saint-Père a tenu à évoquer la tragédie du 11 septembre 2001 en demandant de prier tout spécialement pour la paix dans le monde. Après la messe, Benoît XVI a inauguré dans le sanctuaire la nouvelle chapelle de l'adoration, puis il s'est ensuite rendu à pied au couvent Ste Marie-Madeleine. « Là où Dieu devient grand, l'homme ne devient pas petit. L'homme devient grand là aussi et le monde devient lumineux », a conclu le Pape.

Le mardi 12 septembre Benoît XVI est à Ratisbonne. Les "spécialistes" des questions religieuses qui nous ont présenté Benoît XVI, au moment de son élection, comme quelqu'un de froid, de raide, de coincé, se sont trompés, comme prévu, de A à Z. Ceux qui ont eu la chance de pouvoir suivre en direct, grâce à la TV allemande, le voyage du Saint-Père en Bavière, ont pu voir le vrai Benoît XVI. Tout le voyage s'est déroulé dans une ambiance mélangeant harmonieusement le sérieux du protocole et la malice du tempérament bavarois si cher au coeur de Joseph Ratzinger. Benoît XVI souriant, riant même, et chantant avec toute la foule les cantiques traditionnels que connaît tout catholique de Bavière. Nous avons vu les Munichois ont chanté ensemble, avec les cardinaux, les évêques, les personnalités politiques, l'hymne officiel régional dans lequel il est demandé au « Seigneur de bénir et de protéger la Bavière ». [Note de Balise. Rien à voir avec la haine païenne du « sang impur de nos sillons »] Le tout baignant dans une sérieuse bonhomie ponctuée d'une distinction et d'une précision typiquement germaniques.  Merci, Saint-Père, de nous avoir montré, grâce à l'aide de vos compatriotes, le visage clair et rayonnant de l'Eglise !

Dans la matinée, messe à 10h devant 250.000 fidèles en liesse. Benoît XVI a affirmé mardi durant cette messe que « les pathologies et les maladies mortelles de la religion et de la raison » devaient pousser les humains à « dire avec clarté en quel Dieu » ils croient : « Aujourd'hui, alors que nous connaissons les pathologies et les maladies mortelles de la religion et de la raison, les destructions de l'image de Dieu à cause de la haine et du fanatisme, il est important de dire avec clarté en quel Dieu nous croyons et de professer avec conviction le visage humain de Dieu ».

« Il n'y a que cela qui nous libère de la peur de Dieu, un sentiment d'où naît en définitive l'athéisme moderne. Seul ce Dieu nous sauve de la peur du monde et de l'angoisse en face du vide de notre propre existence ».

Même si « une partie de la science s'est employée » depuis le siècle des Lumières à chercher une explication au monde dans laquelle « Dieu deviendrait superflu », elle n'y est jamais parvenue, car « les calculs ne tombent pas juste ».

« Sans Dieu, les calculs sur l'homme ne tombent pas juste, et les calculs sur le monde, sur tout le vaste univers ne tombent pas juste sans lui », a-t-il ajouté. « Qu'est-ce qui existe à l'origine ? La Raison Créatrice, l'Esprit qui oeuvre en tout et suscite le développement, ou l'irrationalité qui, privée de toute raison, produit étrangement un univers ordonné de manière mathématique, ainsi que l'homme et sa raison? », a demandé le pape.

« Dans ce [second ]cas, ce serait alors seulement un résultat hasardeux de l'évolution, et donc, au fond, aussi une chose irrationnelle », a développé le chef de l'église catholique, ancien théologien enseignant à l'université de Ratisbonne qu'il retrouva à 17h au grand amphithéâtre de l'université sur le thème : « C'est en associant et seulement en associant Foi et raison que l'on parviendra au dialogue entre les cultures et les religions » et où il fut longuement applaudi, thèmes que l'on retrouve, thème cher à la pensée du théologien Ratzinger depuis des années, sur le lien, l'articulation entre le message biblique et la pensée grecque, sur le logos, à la fois raison/Raison et parole/Parole, la raison créatrice capable de se communiquer.

Benoît XVI a illustré son développement pa un dialogue entre un empereur byzantin du XIV°, Manuel Paléologue (qui d'ailleurs était farouchement anticatholique) et « un persan cultivé ». « La foi est le fruit de l'âme, pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu'un à la foi a besoin de bien parler et de raisonner correctement, au lieu (d'user) de la violence et de la menace », a expliqué le pape.

« Ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu », a-t-il  ajouté, ce qui lui semble évident pour « un empereur byzantin nourri de philosophie grecque ». « En revanche, pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, pas même celle de la raison », a-t-il rappelé, citant un théologien musulman du X°, Ibn Hazn, selon qui « Dieu ne serait même pas lié par sa propre parole et rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité ». Pour le pape, au contraire, la « rencontre » de la foi biblique avec les interrogations philosophiques de la pensée grecque, à laquelle s'est ajouté « le patrimoine de Rome, a créé l'Europe et reste le fondement de ce que l'on peut appeler Europe ».

Mais « dans le monde occidental, l'opinion que seule la raison positiviste et les formes de philosophie qui en dérivent sont universelles domine largement », déplore le pape et c'est la visée principale de sa démonstration. Or, « les cultures profondément religieuses du monde voient justement dans cette exclusion du divin (...) une attaque contre leurs convictions les plus intimes », a-t-il estimé.

« Une raison sourde face au divin et qui repousse la religion dans le cadre des sous-cultures est incapable de s'insérer dans le dialogue des cultures », a a ajouté Benoît XVI, selon qui « nous avons un besoin urgent de dialogue des cultures et des religions » ( ex Balise n°25, avec l’aimable autorisation de l’auteur).

 

 

 

 

Le Discours de Ratisbonne

Nous trouvons, toujours dans Balice N° 25 de M l’abbé  Lotte, un petit dossier de presse bien fait, nous vous le proposons également.  

 

 

Ce qu'a dit le Pape : le fond et les enjeux.

Le discours du Saint Père est trop long pour figurer ici ; d'ailleurs on le trouve facilement (Vatican, Téqui etc). Il est de 'haut vol'. Voici donc quelques clefs pour le comprendre.

Extrait du dossier sur « La controverse de Ratisbonne » sur le site de la fondation Jeunes Chrétiens Services devenu 'libertépolitique.com.'

Benoît XVI ne croyait pas si bien dire.

Par Philippe de Saint-Germain

C'était à l'université de Ratisbonne, le 12 septembre, devant un prestigieux parterre d'universitaires représentant le monde intellectuel. Le pape évoque l'union entre foi et raison, et l'enjeu de cette perspective pour la paix entre les civilisations. Ce thème est cher au théologien. Dans son discours, le Saint-Père approfondit sa pensée, la précise, et use d'une controverse historique entre christianisme et islam pour expliquer en quoi la démarche de la raison est consubstantielle à la foi catholique, ce qu'une religion comme l'islam ne peut revendiquer. Pour les chrétiens, "ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu", là où "pour la doctrine musulmane, la volonté de Dieu n'est liée à aucune catégorie humaine, pas même celle de la raison".

À peine achevée[1], la démonstration provoque un tollé d'une violence inouïe dans le monde musulman. Mais la réaction confirme comme par réflexe l'irrationalité dominante qui inquiète le chef de l'Église catholique.

S'il fallait donc une preuve de plus pour appuyer le discours du pape, ce sont des musulmans eux-mêmes qui la fournissent. Le directeur du département des affaires religieuses du gouvernement turc, Ali Bardakoglu, s'en prend à la "haine" du pape, et à son projet de voyage dans on pays : "Il n'y a aucun intérêt pour le monde musulman de la visite en Turquie d'une personne ayant de telles convictions pour l'islam et son prophète". Les plus modérés en rajoutent, comme s'ils étaient sous contrôle : le président du Conseil français du culte musulman, Dalil Boubakeur, exige des "clarifications" !

Mais la complaisance avec laquelle la presse occidentale relaie cette indignation[2], sans prendre le soin d'expliquer l'argumentaire pontifical, prouve aussi que l'irrationalité est bien partagée, et que les pathologies de la religion et de la raison sont bien les deux grands défis que l'Église catholique doit relever.

Le pape contre la déraison

L'idée n'a rien de nouveau dans la pensée de Joseph Ratzinger. À l'occasion du soixantième anniversaire du Débarquement allié en Normandie, [il avait déjà remarqué] : "Il existe des pathologies de la religion — nous le voyons, et il existe des pathologies de la raison — et cela aussi nous le voyons ; et les deux pathologies constituent des dangers mortels pour la paix, et je dirais même, à l'époque de nos structures globales de puissance, pour l'humanité dans son ensemble."

La pathologie de la religion transforme l'absolu de Dieu en puissance absolue d'intérêts particuliers (la communauté ou l'individu), qui ne peuvent s'aliéner en se soumettant à un droit et une morale extérieurs. Mais il y a aussi une pathologie de la raison qui, en se coupant de Dieu, se saisit de l'homme comme une autoconstruction, un "produit" qui peut se faire ou se défaire sans autres limites que celles que la raison veut bien s'accorder, subjectivement. Les deux pathologies se retrouvent dans la même catégorie : le refus des limites de la raison objective, qui conduit au désespoir de la déconstruction (Derrida) et de la violence terroriste.

Que ce diagnostic sévère dérange, on peut le comprendre. Y voir une agression témoigne d'une rare cécité. On devrait plutôt y entendre un appel à la raison de l'Occident pour qu'il "fonctionne intégralement", non seulement dans le développement technique et matériel du monde[3], mais aussi et avant tout en tant que faculté de vérité et d'ouverture au sacré, à la sainteté. Et un appel au monde musulman pour qu'il coopère à la recherche des sources communes de la morale et du droit.

On a pu l'écrire ici : ce ne sont pas le laïcisme et la mini-jupe qui éteindront la violence religieuse. En se réappropriant ses racines religieuses, l'Europe n'évitera peut-être pas les tensions, mais elle servira davantage la cause commune de la paix en œuvrant à la réconciliation de la raison et de la foi. C'est le message de Benoît XVI

Les loups sont sortis.

Par Hélène Bodenez professeur de lettres à Saint-Louis de Gonzague.

« Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups. » Lors de la messe inaugurale de son pontificat en ce beau 24 avril 2005, Benoît XVI avait demandé aux fidèles, venus très nombreux lui accorder leur confiance, de le soutenir par leurs prières. [...] Étrange pressentiment que cette métaphore des loups ! Le Christ lui-même ne l'avait-il pas utilisée dans une des paraboles les plus singulières de l'Évangile ? Elle prend aujourd'hui une épaisseur douloureuse avec la levée de bouclier de la presse et du monde islamiste étrangement alliés. Comment, devant ce qu'on est obligé de considérer comme un discours de "haut vol", comme un discours historique, peut-on en arriver à cette dose d'incompréhension ? et de 'surinterprétation' ?

Au moment où l'on commence à admettre avec Luc Ferry[4], après André Malraux en 1956 déjà[5], que l'islam porte en lui des germes de totalitarisme, cet islamisme fanatique dont on a encore pleuré il y a peu les ravages américains, alors qu'on nous rebat les oreilles de la faute d'un Pie XII qui se serait tu sur les horreurs du nazisme, voilà qu'un pape, en Bon Pasteur, ose dire ce que beaucoup pensent, avec toute la force de la vérité, lui le « collaborateur de la vérité » et qu'on le hue[6] ! Quelle injustice criante[7] ! Les loups sortent, et hurlent toujours avec les loups. Dans une sorte d'affectif anesthésiant et d'émotion ambiante malvenue, l'essai de comprendre, l'effort d'intelligence lumineuse faits par le pape sont poignardés …

L'écueil de l'"absolue transcendance" de Dieu

Reconnaissons-le, la vérité, glaive à double tranchant qui va au cœur des choses, n'est pas aimée. Pire, nous n'avons même plus la culture pour comprendre la hauteur de vue à laquelle nous emmène le pape. Et pourtant, comme elle a été dite avec beauté et bienveillance cette vérité : qu'y a-t-il d'offensant et de faux à dire que l'islam enferme Dieu dans « une absolue transcendance » ? N'est-ce pas la foi basique de tout croyant musulman, et pas seulement celle d'un islamiste ? Quand le fondement de toute la foi musulmane est la phrase : "Je ne crois pas qu'il y ait d'autre Dieu que Dieu seul", n'y a-t-il pas bien là profession de foi par une négation ? par une exclusion ? Cette profession de foi musulmane ne s'inscrit-elle pas bien contre la profession de foi chrétienne d'un Dieu un et trine à la fois ? Est-ce tellement faux de dire que les musulmans considèrent leurs aînés chrétiens comme "des idolâtres" en adorant précisément Dieu Trinité ?

Adoration soumission ou adoration d'union ?

Ne peut-on plus dire, sous peine d'être taxé d'intolérant ou de dogmatique, que de là, découlent effectivement deux visions opposées de l'adoration religieuse ? En effet, alors que l'adoration musulmane est soumission, la conception de l'adoration chrétienne est toute différente et liée à une Révélation progressive. À l'allégeance à un Dieu transcendant, que la créature veut bien faire légitimement et librement à son créateur, correspond dans la religion chrétienne, dans "un deuxième pas" une promesse d'union, une promesse d'amour [...] C'était le message même que le pape était venu dire aux jeunes européens lors de son homélie finale à Marienfeld aux JMJ de Cologne :

"Je trouve une très belle allusion à ce nouveau pas que la dernière Cène nous pousse à faire dans les différents sens que le mot “adoration” a en grec et en latin. Le mot grec est proskynesis. Il signifie le geste de la soumission, la reconnaissance de Dieu comme notre vraie mesure, dont nous acceptons de suivre la règle. Il signifie que liberté ne veut pas dire jouir de la vie, se croire absolument autonomes, mais s'orienter selon la mesure de la vérité et du bien, pour devenir de cette façon, nous aussi, vrais et bons. Cette attitude est nécessaire, même si, dans un premier temps, notre soif de liberté résiste à une telle perspective. Il ne sera possible de la faire totalement nôtre que dans le second pas que la dernière Cène nous entrouvre. Le mot latin pour adoration est ad-oratio – contact bouche à bouche, baiser, accolade et donc en définitive amour. La soumission devient union, parce que celui auquel nous nous soumettons est Amour. Ainsi la soumission prend un sens, parce qu'elle ne nous impose pas des choses étrangères, mais nous libère à partir du plus profond de notre être"…

Cela, et on peut le dire tranquillement, est inconcevable dans la foi musulmane.

Ni fidéisme, ni rationalisme : pour une troisième voie de l'ample raison"

Fort de tous ces présupposés, Benoît XVI met cependant moins en cause l'islam, et au fond son fidéisme, qu'une autre forme de pathologie de la raison dont l'Occident est désormais atteint et qui empêche tout dialogue entre les cultures.

Le dimanche précédent (10 septembre), du haut de ses soixante-dix-neuf ans, Benoît XVI l'avait déjà rappelé avec force, en secouant plus de deux cent cinquante mille Munichois : l'Occident était "sourd à Dieu", plus exactement "dur d'oreille" ! Affirmer cela, c'était reconnaître tristement que les pays originellement amis de la raison ont commis l'acte insensé de liquider Dieu. Aussi, pour Benoît XVI, le lent étiolement de cette raison même est-il bien entamé ! Elle ne participe plus de la lumière créatrice, ne se laisse plus rencontrer, irriguer, intimement. Il y a comme quelque chose de l'ordre de l'automutilation à prôner coûte que coûte une posture d'autonomie, un dégagement de tutelle, qui, en réalité, s'oppose à la raison même. Quelle déraison, de fait, que de refuser ce qui nous rend profondément raisonnable. Renvoyant donc dos à dos deux conceptions erronées de la raison, deux conceptions menant à des impasses, le pape en vient, par une démonstration subtile, à une troisième voie.

Benoît XVI, en réalité, appelle de ses vœux une confiance en une "large raison". Cela devrait lui attirer une infinie gratitude plutôt que des quolibets ou des demandes d'excuses. Mais, on le voit par la polémique déclenchée, cette « large raison »[8], fruit magnifique de la rencontre de l'esprit grec et d'un christianisme audacieux, christianisme de la communion, cette « large raison » est moribonde depuis la grande amputation historique de sa part divine.

Pourtant, si nous voulions laisser entrer Dieu, nous participerions en réalité au Logos, à cette raison créatrice qui se donne gratuitement, nous participerions à l'être même de Dieu, source de tout et ami des hommes. L'appel vibrant à un élargissement du concept de raison ne laisse pas de rappeler le conseil de Jean-Paul II au seuil du nouveau millénaire, celui d'"avancer en eaux profondes". Amplitude, largeur, profondeur de la raison… voilà ce sur quoi le pape nous demande de changer vraiment.

Acceptons la correction. Ne regimbons pas à ce que dit le Saint-Père, dans un discours brillant fait pour un parterre de savants et de scientifiques qui l'ont applaudi de manière très nourrie : oui notre raison est malade, elle se rétrécit gravement. Avec l'évidement de sa part essentielle, elle se meurt. Mais, entrons dans l'espérance, elle n'est pas encore morte ! Le Pape nous renvoie à notre responsabilité, à nous occidentaux, pour corriger ce qui rend difficile le dialogue avec les autres cultures, et l'islam est autant une culture qu'une religion. Cette correction passe par repositionner le divin à la source de la raison.

Ce débat regarde-t-il ceux qui ne croient pas en Dieu ? Le Pape répond en exprimant sa nostalgie d'une Université, où « le scepticisme le plus radical ne refusait pas de s'interroger sur Dieu en s'appuyant sur la raison ». Attitude qualifiée de nécessaire et de raisonnable… Mais sommes-nous raisonnables ?

« Une raison qui est sourde au divin et repousse les religions dans le domaine des sous cultures est inapte au dialogue des cultures. » Ce que dit le Pape à l'Europe, dans une « urgence cruciale », ne « se dérobant pas[9] » à sa tâche immense et lourde de veilleur, c'est que le miracle est encore possible : ephata !

Enfin, on n'oubliera pas deux précisions judicieuses trouvées dans Valeurs Actuelles. Frédéric Pons note que la conférence de Benoît XVI est un appel au dialogue franc et réciproque :

« Attaché à poursuivre le dialogue noué avec l’islam, Benoît XVI rappelle aux musulmans qu’il n’est pas interdit à un non-musulman de parler de l’islam. [...] Benoît XVI n’a pas cité les innombrables sourates d’une violence inouïe sur l’obligation de la foi musulmane, le sort des apostats, des blasphémateurs, des femmes. Il n’a pas parlé du statut discriminatoire réservé aux “impies” et aux “pervers” (juifs et chrétiens), des violences faites aux chrétiens en terre d’islam, des kamikazes du djihad. Rien de cela n’a été évoqué mais ces quelques lignes sur l’islam (10 % de sa conférence) marquent l’“heure de vérité” entre chrétiens et musulmans : Benoît XVI veut dialoguer avec l’islam, mais dans la clarté, dans la réciprocité. Son message est aussi un appel à la responsabilité adressé aux chefs musulmans. »

Et effectivement, selon Annie Laurent,

« La plupart des prises de position de responsables musulmans, politiques ou religieux, montrent que les chefs de l’islam refusent de regarder la réalité en face. Ils nient que l’islam puisse être autre chose qu’une religion de paix et de tolérance, ce que l’actualité se charge de démentir tous les jours. [...] L’“affaire de Ratisbonne” est intéressante parce qu’elle révèle les fragilités et les ambiguïtés du dialogue islamo-chrétien, noué ces dernières années. Désireuse d’avancer, l’Église catholique a minimisé les divergences doctrinales. Elle s’est montrée peu exigeante dans le domaine de la réciprocité. Elle s’est mise en position de faiblesse, entretenant l’idée qu’elle reconnaît l’islam comme une religion qui vient de Dieu. Le baiser de Jean-Paul II au Coran, offert par une délégation irakienne, en 1999, suscita un trouble réel chez les chrétiens d’Occident et d’Orient, comme une attestation officielle de la vérité de l’islam.

Sous l’impulsion de Benoît XVI, l’Église préfère aujourd’hui la netteté philosophique et théologique, conjuguée avec le respect des personnes. [...] L’Église est confrontée à un choix difficile. La première approche du dialogue avec l’islam s’est avérée décevante. Redoutant tout ce qui peut conduire au relativisme et altérer l’identité chrétienne, Benoît XVI privilégie désormais la seconde : vérité et franchise. [...] Sensibles à la force – spirituelle dans le cas du pape –, les musulmans pourraient se montrer plus attentifs aux exigences d’un dialogue authentique. Le voyage du pape en Turquie aura valeur de test. »

 

 



[1]            En fait trois jours après. Le tollé ne fut pas spontané mais provoqué par les média, avec à l'origine la BBC (Note de BALISE)

[2]            En fait la presse occidentale n'a pas seulement relayé en l'amplifiant pour créer un effet boule de neige, cette indignation : elle l'a provoquée en déformant sciemment les propos du Pape pour les faire passer pour une provocation au pire, une maladresse au mieux aux yeux des musulmans et les pousser au déchaînement qui ne fut pas que verbal. Mais bien des musulmans ont vu et dénoncé la manoeuvre comme les imams de Marseille et d'Aix en Provence, par ailleurs bien conscient du problème de la violence devenue inhérente à l'islam mais la presse s'est bien gardée d'y faire écho. Patrice de Plunkett (sur son blog) accuse avec raison les média (il suffit d'ailleurs de remarquer que les réactions musulmanes ne sont venues que le 15/09 c'est à dire trois jours après ou mieux après trois jours de découpages sans cesse commentés de manière intellectuellement malhonnêtes par les grands média comme chacun a pu le relever : « [Cette affaire du discours du Pape à Ratisbonne] a pourtant été lancé, et par nos médias (une fois de plus). Ils n'ont rien compris au discours universitaire de Ratisbonne. Mais ils déchaînent l'opinion islamique dans le monde. Rappelons qu'ils l'avaient déjà déchaînée, mais par leurs propres caricatures contre Mahomet ! A ce moment-là, les média avaient revendiqué le droit d'insulter stupidement l'islam ; aujourd'hui, ils interdisent au pape de l'analyser intelligemment. Les média ne nous déçoivent jamais. »

[3]            Le Pape est un penseur très cohérent : il avait déjà dans la grand'Messe du dimanche à Münich développé ce thème dans son sermon.

[4]           "On a au fond quelque chose d'effrayant qui est, quasiment, l'équivalent de la montée du nazisme, peut-être même en pire, parce que plus nombreux, et avec les objectifs à peu près comparables…" RTL, mardi 7 février 2006.

[5]            "Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l'islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine." Élisabeth de Miribel, transcription par sténo. Source : Institut Charles de Gaulle, cité par Valeurs actuelles n°3395

[6]           Le dernier argument en cours ces dernières heures c'est de dire que le pape n'était plus préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, et qu'il aurait dû par conséquent être plus diplomate. C'est oublier qu'il a en tant que prêtre, comme tous les prêtres, les trois munera en partage : "Munus regendi", "Munus docendi", "Munus sanctificandi" - "charge de gouverner, charge d'enseigner, charge de sanctifier". L'enseignement, ce qu'il sait faire magistralement, est bien de son ressort. De plus l'Université de Rastibonne dans laquelle il donnait cette leçon était un lieu d'enseignement dogmatique. Étonnantes ces analyses qui prétendent exercer une sorte de magister du Magister !

[7]            Ce 15 septembre, l'écrivain italien Umberto Eco a estimé sur France Inter qu'"à propos du discours du pape, on a joué le même jeu qu'avec les caricatures hollandaises. Un petit épisode est déformé pour déclencher un mouvement gouverné par des fondamentalistes. Le pape aurait pu énoncer le théorème de Pythagore, et il y aurait eu quelqu'un capable de démontrer que c'était une attaque raciste".

[8]           Pour "l'élargissement de notre concept de raison et de son usage" - "Nicht Rücknahme, nicht negativ kritik ist gemeint, sondern um Ausweitung unseres Vernunftbegriffs und - gebrauchs geht es".

[9]           Lecture du dimanche 17 septembre : "Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille et moi je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé", Isaïe, 50.