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 Un regard sur l’actualité politique et religieuse

 Au 16 décembre 2005

 

N°70

Par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

 

 

 

« Benoît XVI et l’enjeu de la messe traditionnelle ».

 

 

 

 

 

 

C’est le titre que François-Xavier Pujol me proposa de traiter lors de  la conférence de Perpignan qu’il a, seul,  merveilleusement préparée, le 9 décembre 2005, au milieu de la plus réelle  opposition des prêtres de la FSSPX du prieuré de Montpellier qui desservent  la chapelle de Perpignan,  ainsi que de l’opposition de l’évêque du lieu, interdisant à ses prêtres, lors d’une réunion de doyenné, de la recommander et d’y prendre part  à l’exception du « vicaire général » qui y fut député pour voir ce que pouvait bien dire un prêtre du diocèse de Clermont Ferrand, ancien supérieur du District de France de la FSSPX, sur ce sujet. A croire que pour tout ce monde là, aussi divers les uns que les autres, il fallait éviter le « lépreux ».

 

Quoi qu’il en soit, la conférence eut lieu, bel et bien. Elle  fut un bon succès, malgré cette opposition publique… Que devient l’amour de la vérité ? Le « sectarisme » prendrait-il le pas sur l’amour du vrai ?

 

Tout ça n’est pas de bonne augure pour la suite, me disais-je dans mon intime…

 

« Benoît XVI et l’enjeu de la messe traditionnelle »…

Tel fut le titre annoncé de la conférence. Je dirais plus volontiers : « Benoît XVI et les enjeux de la messe traditionnelle ». Je mettrais le sujet au pluriel parce que, en cette affaire, les enjeux sont nombreux et réels.

 

Et s’il en est ainsi, on comprend que nous nous soyons vivement  réjouis de la messe célébrée par le Cardinal Castrillon Hoyos en la Basilique de Sainte Marie Majeure, à Rome, le 24 mai 2003 et surtout de sa déclaration. On s’en souvient,  lors de son homélie, il déclara : « La messe de Saint Pie V a droit de citoyenneté dans l’Eglise ».

 

Ne serait-ce l’opposition formelle du Supérieur Général…- là, j’ai obéi ! - j’aurais été dans la foule des prêtres et des fidèles pour m’unir à cet acte d’une importance historique majeure…Il aurait même fallu favoriser, dans le sein de la FSSPX,  une large participation des fidèles. C’était une affaire de stratégie…mais avant tout, une affaire théologale, une affaire d’amour de l’Eglise.

Tel était un des enjeux, me semble-t-il, de cette messe « historique ».

 

A- Les enjeux de la messe traditionnelle.

 

Oui ! Essayons tout d’abord de découvrir tous les enjeux du maintien de cette messe traditionnelle dans l’Eglise et pour l’Eglise. Dans une deuxième considération, nous verrons comment Benoît XVI, alors simple cardinal Ratzinger, les a soulignés dans ses œuvres diverses.

 

a- Le premier enjeu est d’abord d’ordre historique.

 

Jean Madiran, dans Présent, l’a fort bien expliqué : « Plus qu’un geste, la célébration de cette messe à Sainte Marie Majeure fut un acte, un acte historique en direction des traditionalistes, certes, mais surtout en direction de l’être historique de l’Eglise, de son patrimoine sacré reçu en dépôt, de sa liturgie dont nous sommes les héritiers ».

 

En effet, ce rite de la messe en sa forme « tridentine » est certainement un bien de l’Eglise, un bien  qui fait parti du patrimoine de l’Eglise, patrimoine qui lui est essentiel, essentiel à sa foi, à son histoire, à son dogme. Aussi est-ce une raison légitime et en soi, déjà suffisante, de garder jalousement cette messe dite de saint Pie V. Cela fut déclaré par le cardinal Castrillon Hoyos, ce jour, le 24 mai 2003, au nom du Souverain Pontife, Jean-Paul II.

 

C’est  le premier des enjeux. Il n’est pas mince. Garder cette messe saint Pie V est une affaire, finalement,  de respect du patrimoine de l’Eglise, de  respect dû au patrimoine historique de l’Eglise, une affaire d’amour de l’Eglise. Plus que tout autre, le fidèle catholique est un « héritier » qui reçoit en partage, par son baptême, tous les biens de l’Eglise. La Messe en est le cœur. La Messe est son héritage, elle fait partie de cet héritage. Il doit le garder. Cet enjeu, vous dis-je, n’est pas mince surtout si l’on veut bien remarquer que le premier caractère de l’hérésie Anti-liturgiste est, pour s’exprimer avec Dom Guéranger : « la haine de la Tradition dans les formules du culte divin. On ne saurait contester ce caractère spécial dans toutes les hérésies que nous avons nommés, depuis Vigilance jusqu’à Calvin, et la raison en est facile à expliquer. Tout sectaire voulant introduire une doctrine nouvelle, se trouve infailliblement en présence de la liturgie, qui est la tradition à sa plus haute puissance, et il ne saurait avoir de repos qu’il n’ait fait taire cette voix, qu’il n’ait déchiré ces pages qui recèlent la foi des siècles passés » (Institutions liturgiques p. 414)

 

Par cette célébration solennelle du 24 mai 2005, en cette basilique romaine, le pape Jean-Paul II  a voulu redire le respect que tous, nous devons aux « coutumes légitimes et immémoriales de l’Eglise », à cette « tradition légitimement constituée » comme l’a écrit Jean-Paul II dans « Ecclesia de Eucharistia ».

 

b- Le deuxième enjeu : une affaire d’honneur.

 

Par la célébration solennelle du 24 mai 2003, l’Eglise de Rome, Mater et Magistra omnium ecclesiarum, a rendu aussi son honneur à la messe traditionnelle, latine et grégorienne selon le Missel Romain de Saint Pie V.

Oui, le maintien de la messe ancienne, c’est une question d’honneur.

 

c- le troisième enjeu : une affaire de justice.

 

C’est une affaire de justice. C’est bien la définition de la justice : rendre à une chose, à une personne, ce qui lui est dû, l’honneur qui lui est dû.

Ainsi par la célébration solennelle du 24 mai, l’Eglise a-t-elle  rendu son honneur à une messe offensée et presque entièrement recouverte par  trente trois années de dénigrement, de diffamation, de mépris, d’interdictions abusives et de persécutions ecclésiastiques, épiscopales et même papales. Ce n’est pas rien, tout de même !

 

Rendre ce rite à l’Eglise, le reconnaître comme légitime, licite, utile, c’est poser un acte de justice. Ce n’est pas le moindre des enjeux tant la justice est chose primordiale dans une société, dans toute société. Cela fut dit, enfin, par le cardinal Castrillon Hoyos, le 24 mai 2003 : « La messe traditionnelle a droit de citoyenneté dans l’Eglise ».

 

Nous, nous le savions et nous avons toujours défendu cette position. Mais officiellement, dans l’Eglise, on ne le disait plus depuis 33 ans…Certes quelques cardinaux le dirent immédiatement, au début du « conflit »…en 1969, le cardinal Ottaviani, le cardinal Bacci… et quelques autres, en privé…Mais, de fait, il fallut attendre 1986 et surtout 1988, pour que d’autres cardinaux commencent à le dire…le redire. Je veux parler surtout du cardinal Stickler, préfet émérite de la Bibliothèque vaticane et principalement du cardinal Ratzinger, alors préfet, à l’époque,  de la Congrégation pour la défense de la foi, devenu depuis 2005, le Souverain Pontife…D’où l’importance d’analyser sa pensée…

 

Les enjeux du maintien de la messe traditionnelle et de la reconnaissance de sa libre célébration dans l’Eglise sont importants. Les enjeux ne sont rien d’autres qu’une question de respect de l’ « être historique de l’Eglise », qu’une question d’honneur, qu’une question de justice.

 

Ce respect, cet honneur, cette justice, je le pense, je le souhaite, je prie pour cela, seront bientôt confirmés, très bientôt, par le Pape Benoît XVI, l’ancien cardinal Ratzinger. - Il le faut. Nous ne cesserons jamais de le réclamer. – Mais comment le cardinal ne réaliserait-il pas ce qu’il a enseigné des années durant surtout maintenant qu’il est successeur de Pierre et qu’il en a le pouvoir…Même si le gouvernement de l’Eglise est chose difficile, comme il vient de le déclarer récemment, il faut que justice soit faite…

 

Car, de fait, le cardinal Ratzinger, après les sacres de Mgr Lefebvre en 1988, a beaucoup œuvré, avec le cardinal Stickler, pour attirer l’attention des pouvoirs ecclésiastiques sur le problème délicat de la Réforme liturgique du Concile Vatican II.

 

d- l’enjeu doctrinal : la foi.

 

Et dans ses œuvres diverses et nombreuses, il a, lui-même, exposé ces enjeux… Il les a d’abord dit.  Il les a développés, il les a expliqués. Il a même beaucoup insisté sur l’enjeu doctrinal qui est lié à cette affaire liturgique de la Messe : sur la foi catholique, sur le sacrifice de la  messe qui, avant d’être un repas eucharistique, est le sacrifice du Christ Seigneur offert sur la Croix.,  sur l’autel,  il s’offre, d’une manière sacramentelle,  par les mains du prêtre, à la gloire de son Père et pour le salut du genre humain.

 

Le Père Calmel, l’abbé Dulac, Mgr Lefebvre… nous ont, oh combien, rappelé cet enjeu doctrinal de la réforme de la messe. Rappelez-vous  leurs déclarations formelles des uns et des autres. Combien ils insistaient sur cette question. C’était, pour eux, l’enjeu fondamental. Le premier des enjeux.

 

B- La position du cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI

 

Et  le cardinal Ratzinger, dès 1988, n’est pas passé à côté, de cet enjeu : la foi.  Il l’a vu. Il l’a exposé, lui aussi.

Voyons cela de plus près !

 

a- Le premier des enjeux du maintien de la messe traditionnelle dans la sainte Eglise est un  enjeu doctrinal :  la foi est en jeu.

 

Le cardinal Ratzinger le laisse clairement entendre alors qu’il acceptait de préfacer le livre de Mgr Gamber, publié, par la communauté du Barroux,   en 1992 : « la Réforme liturgique en question ». Voici comment je résume ce point de vue dans mon livre « la bataille de la messe ». C’est dans le chapitre 6 du livre :

 

« En 1992, Dom Gérard publie un livre de Mgr Gamber, prélat, théologien allemand, spécialiste en liturgie, qu’il intitule : « La réforme liturgique en question ».

 

Ce livre est fort intéressant. Il contient des critiques (doctrinales, liturgiques) sur la nouvelle messe très pertinentes. Peut-être même jamais lues, mêmes sous la plume d’un abbé Dulac, d’un Mgr Lefebvre.

 

Jugez vous-même. Quelques expressions vous donneront le ton de l’ouvrage qui est un recueil d’articles que Dom Gérard fit traduire de l’allemand  au français.

 

« D’année en année, la réforme liturgique, saluée avec beaucoup d’idéalisme et de grands espoirs par de nombreux prêtres et laïcs, s’avère être, comme nous l’avons déjà esquissé, une désolation liturgique de proportions effroyables. » (p.15)

 

« Au lieu du renouvellement de l’Eglise et de la vie ecclésiale, nous assistons à un démantèlement des valeurs de la foi et de la piété qui nous avaient été transmises et, en lieu et place d’un renouvellement fécond de la liturgie, à  une destruction des formes de la messe qui s’étaient organiquement développées au cours des siècles ». (p.15)

 

« S’y ajoute, sous le signe d’un oecuménisme mal compris, un effrayant rapprochement avec les conceptions du protestantisme et, de ce fait, un éloignement considérable des vieilles Eglises d’Orient. Ce qui ne signifie rien moins que l’abandon d’une tradition jusqu’à ce jour commune à l’Orient et à l’Occident. Même les pères de la Réforme liturgique reconnaissent qu’ils ne peuvent plus désormais se débarrasser des Esprits qu’ils avaient invoqués ». (p. 15)

 

«  Pas un catholique n’aurait pensé, il y a vingt ans que de tels changements pourraient un jour intervenir dans l’Eglise romaine, qui semblait solidement édifiée sur le roc de Pierre, et qu’on  pourrait en arriver à une telle confusion des esprits ». ( p 17)

 

« Aujourd’hui tout a changé de fond en comble. On attaque souvent maintenant ceux qui, par conviction profonde, restent fidèles à ce qui était, encore récemment strictement prescrit par l’Eglise romaine. S’ils continuent à user du rite dans lequel ils ont été élevés et ordonnés, on leur fait des difficultés. On ne tient pas compte de leurs décisions prises en conscience et de leurs scrupules ». (p. 18)

 

Malgré cette critique en forme, et ce ne sont là que quelques extraits, le Cardinal Ratzinger ne craint pas de le préfacer et d’en recommander la lecture, d’en louer l’auteur.

 

Lui-même, dans la préface,  critique cette réforme liturgique par son caractère « artificiel » et « fabriqué »… :

 

«  Ce qui s’est passé  après le Concile signifie tout autre chose : à la place de la liturgie, fruit d’un développement continu, on a mis une liturgie fabriquée. On est sorti du processus vivant de croissance et de devenir pour entrer dans la fabrication. On n’a plus voulu continuer le devenir et la maturation organiques du vivant à travers les siècles, et on les a remplacés, à la manière de la production technique, par une fabrication, produit banal de l’instant. » (p. 8)

 

Il poursuit son discours tout à l’honneur de Mgr Gamber :

 

«  Gamber, avec la vigilance d’un authentique voyant et avec l’intrépidité d’un vrai témoin s’est opposé à cette falsification…C’est ce qu’il exprime dans ce livre… Il nous a enseigné inlassablement la vivante plénitude d’une liturgie véritable grâce à sa connaissance incroyablement riche des sources ». (p. 8)

«  La mort de cet homme et prêtre éminent devrait nous stimuler ; son œuvre pourrait nous aider à prendre un nouvel élan ». (p.8)

«   En cette heure de détresse, il pourrait devenir le père d’un nouveau départ ». (p.7)

 

Mais, attention, ce panégyrique est adressé à un théologien qui n’a pas craint de dire de la réforme liturgique : « Qu’on mit désormais de façon exagérée l’accent sur l’activité des participants, rejetant de la sorte au second plan l’élément cultuel, celui-ci s’appauvrit de plus en plus chez nous ».(p. 13)

 

Qui n’a pas  craint d’écrire non plus : « De même il manque maintenant, dans une large mesure cette solennité qui fait partie de toute action cultuelle… En lieu et place, on voit souvent régner une austérité calviniste ». (p. 13)

 

Qui a même l’audace d’écrire  que : «  La rupture avec la tradition est désormais consommée ». (p »14)

 

Ou encore : « La réforme liturgique saluée avec beaucoup d’idéalisme et de grands espoirs par de nombreux prêtres et laïcs s’avère être une désolation liturgique de proportions effroyables ». (p.15)

 

On pourrait relever, dans ce livre, mille jugements de même sévérité. Et, malgré tout, le Cardinal a osé le préfacer. »

 

Pour le cardinal Ratzinger, le futur Benoît XVI, l’enjeu de la Messe traditionnelle est bien aussi un enjeu doctrinal…Un enjeu formidable.

 

L’appel  du Père Calmel prend alors, à la lumière de l’enseignement du cardinal Ratzinger, toute son importance :  « Je  m’en tiens à la messe traditionnelle, celle qui fut codifiée, mais non fabriquée par Saint Pie V, au XVIe siècle, conformément à une coutume plusieurs fois séculaire. Je refuse donc l’ « Ordo Missae » de Paul VI. Pourquoi ? Parce que, en réalité, cet ordo n’existe pas. Ce qui existe, c’est une révolution liturgique universelle et permanente prise à son compte ou voulue par le Pape actuel et qui revêt, pour le quart d’heure, le masque de l’ « ordo missae » du 3 avril 1969.

C’est le droit de tout prêtre de refuser de porter le masque de cette révolution liturgique. Et j’estime de mon devoir de prêtre de refuser de célébrer la messe dans un rite équivoque.

Si nous acceptons ce rite nouveau qui favorise la confusion entre la messe catholique et la Cène protestante, comme le disent équivalemment deux cardinaux et comme le démontrent  de solides analyses théologiques, alors nous tomberons d’une messe interchangeable (comme le reconnaît du reste un pasteur protestant Max Thurian, ndlr) dans une messe carrément hérétique et donc nulle. Commencée par le Pape, puis abandonnée  par lui  aux églises nationales, la réforme révolutionnaire de la messe ira son train d’Enfer. Comment accepter de nous rendre complices »

 

b- le deuxième enjeu : l’enjeu historique.

 

Nous avons dit que l’un des enjeux est historique. Il est lié au respect que tout catholique doit à l’être historique de l’Eglise, de son patrimoine.

Là aussi, le cardinal a souvent rappelé cet enjeu.

 

1- dans son livre « Ma vie, Souvenirs » publié en 1998, à la page 132-133 vous trouvez exposé clairement cet enjeu historique. Il écrit : « Le  deuxième grand événement au début de mes années à Ratisbonne fut la publication du Missel de Paul VI, assortie de l’interdiction quasi totale de missel traditionnel, après une phase de transition de six mois seulement ».

 

Le problème liturgique est bien posé.

 

« Il était heureux d’avoir un texte liturgique normatif après une période d’expérimentation qui avait souvent  profondément défiguré la liturgie » 

 

C’est juste. Que d’expérimentations précédant la loi ! Que d’improvisations fantaisistes. Le témoignage de Cardinal Gut le confirmait un jour dramatiquement.

 

Le Cardinal Ratzinger poursuit :

 

« Mais j’étais consterné de l’interdiction de l’ancien missel, car cela ne s’était jamais vu dans toute l’histoire de la liturgie.

Bien sûr, on fit croire que c’était tout à fait normal. Le missel précédent avait été conçu par Pie V en 1570 à la suite du concile de Trente. Il était donc normal qu’après quatre cents ans et un nouveau concile, un nouveau pape présente un nouveau missel. Mais la vérité historique est tout autre : Pie V s’était contenté de réviser le missel romain en usage à l’époque, comme cela se fait normalement dans une histoire qui évolue. Ainsi, nombreux furent ses successeurs à réviser ce missel, sans opposer un missel à un autre ».

 

C’est très juste. Saint Pie V n’a fait que « réviser » et  « enlever les scories » qui, inévitablement, s’ajoutent au fil du temps. Ce n’était donc pas un autre missel, différent, mais bien le même purifié des ajouts du temps. L’abbé Dulac, dans le Courrier de Rome ne cessait de nous expliquer cette œuvre du Concile de Trente et de Saint Pie V. Le jugement du Cardinal reprend tout à fait cette explication. Nos deux auteurs se rejoignent. Le Cardinal écrit en effet :

 

« Il s’agissait d’un processus continu de croissance et d’épurement sans rupture. Pie V  n’a jamais créé de missel. Il n’a  fait que réviser le missel, phase d’une longue évolution.

La nouveauté, après le Concile de Trente, était d’un autre ordre : l’irruption de la Réforme s’était accomplie essentiellement à la manière des « réformes religieuses ». Il n’y avait pas simplement une Eglise  catholique et une Eglise  protestante côte à côte ; le clivage de l’Eglise se produisit presque imperceptiblement, et de façon la plus visible comme historiquement la plus efficiente, par la transformation de la liturgie, qui prit des formes très différentes selon les lieux ; de sorte que souvent on ne distinguait pas la frontières entre ce qui était « encore catholique et ce qui n’était « plus catholique »

 

« Dans cette  confusion, devenue possible par manque de législation liturgique uniforme et par l’existence d’un pluralisme liturgique datant du Moyen-Age, le Pape décida d’introduire le Missale Romanum, livre de messe de la ville de Rome, comme indubitablement catholique, partout où l’on ne pourrait se référer à des liturgies remontant  à au moins deux cents ans. Dans le cas contraire, on pourrait en rester à la liturgie en vigueur, car son caractère catholique pourrait alors être considéré comme assuré. Il ne pouvait donc être question d’interdire un missel traditionnel juridiquement valable jusqu’alors. Le décret d’interdiction de ce missel  qui n’avait cessé d’évoluer au cours des siècles depuis les sacramentaires de l’Eglise de toujours, a opéré une rupture dans l’histoire liturgique, dont les conséquences ne pouvaient qu’être tragiques. Une révision du missel, comme il y en avait souvent eu, pouvait être radicale cette fois-ci, surtout en raison de l’introduction des langues nationales ; et elle avait été mise en place à bon escient par le Concile.

 

« Toutefois, les choses allèrent plus loin que prévu ; on démolit le vieil édifice pour en construire un autre, certes en utilisant largement le matériau et les plans de l’ancienne construction. Nul doute que ce nouveau missel apportait une véritable amélioration et un réel enrichissement sur beaucoup de points ; mais de l’avoir opposé en tant que construction nouvelle à l’histoire telle qu’elle s’était développée, d’avoir interdit cette dernière, faisant ainsi passer la liturgie non plus comme un organisme vivant, mais comme le produit de travaux d’érudits et de compétences juridique : voilà ce qui nous portait un énorme préjudice. Car on eut alors l’impression que la liturgie était « fabriquée », sans rien de préétabli, et dépendait de notre décision. Il est donc logique que l’on ne reconnaisse pas les spécialistes ou une instance centrale comme seuls habilités à décider, mais que chaque « communauté » finisse par se donner à elle-même sa propre liturgie. »

 

 

2-le 24 octobre 1998 à Rome.

 

Le cardinal Ratzinger revient sur cette question historique, de nouveau, en octobre 1998 alors qu’il reçoit à Rome les communautés dites  Ecclesia Dei Adflicta. C’est dire que le sujet lui tient à cœur.  L’enjeu est d’importance.

Il est 11h00. Nous sommes à l’hôtel  Ergife. Le cardinal va faire remarquer que jamais dans son histoire, l’Eglise n’a « aboli » un rite catholique.  Il invoque le témoignage du Cardinal Newman.  C’est prudent !

« Il est bon de rappeler ici ce qu’a constaté le Cardinal Newman qui disait que l’Eglise dans toute son histoire, n’avait jamais aboli ou défendu des formes liturgiques orthodoxes, ce qui serait tout à fait étranger à l’Esprit de l’Eglise.  Une liturgie orthodoxe, c’est à dire qui exprime la vraie foi, n’est jamais une compilation faite selon des critères pragmatiques de diverses cérémonies dont on pourrait disposer de manière positive et arbitraire – aujourd’hui comme ça et demain autrement ». 

« Les formes orthodoxes d’un rite sont des réalités vivantes nées du dialogue d’amour entre l’Eglise et son Seigneur – sont des expressions de la vie de l’Eglise où se sont condensées la foi, la prière et la vie – même de générations et où se sont incarnées dans une forme concrète en même temps l’action de Dieu et la réponse de l’homme. »

« De tels rites peuvent mourir, si le sujet qui les a portés historiquement disparaît ou si ce sujet s’est inséré dans un autre cadre de vie.  L’autorité de l’Eglise peut définir et limiter l’usage des rites dans des situations historiques diverses – mais jamais elle ne les défend purement et simplement ! »

« Ainsi le Concile a ordonné une réforme des livres liturgiques, mais il n’a pas interdit les livres antérieurs. »

Mais qu’a donc fait le Pape Paul VI ?

Qu’a fait l’ensemble de la hiérarchie pendant des années et des années ?

S’il est vrai que canoniquement la Bulle « Quo Primum Tempore » ne fut jamais « abolie » – « abrogée », tout a été fait, organisé, tout a été prévu pour qu’on puisse croire le contraire … pour que l’on puisse dire que la messe dite de Pie V était « interdite »…  Ce fut la raison de la « protestation » … toujours actuelle des traditionalistes. »

 

Et contre ceux qui, sous prétexte de sauvegarder l’unité du diocèse, refusent le « bi ritualisme » pratique, le cardinal fait remarquer que le « multi ritualisme » liturgique  fut toujours  parfaitement admis dans l’Eglise. L’histoire de l’Eglise le prouve facilement.  Il disait : « Il faut encore examiner l’autre argument, qui prétend que l’existence de deux rites peut briser l’unité. Là, i  faut faire une distinction entre le côté théologique et le côté pratique de la question. pour ce qui est du côté théologique et fondamental, il faut constater que plusieurs formes du rite latin ont toujours existé, et qu’elles se sont retirées seulement lentement suite à l’unification de l’espace de vie en Europe. Jusqu’au concile existaient, à côté du rite romain, le rite ambrosien, le rite mozarabe de Tolède, le rite de Braga, le rite des chartreux et des carmes, et le plus connu : le rite des dominicains, - et peut-être d’autres rites encore que je ne connais pas. Personne ne s’est jamais scandalisé que les dominicains, souvent présents dans nos aproisses, ne célébraient pas comme les curés, mais avaient leur rite propre. Nous n’avions aucun  doute, que leur rite fût catholique autant que le rite romain, et nous étions fiers de cette richesse d’avoir plusieurs traditions liturgiques ».

On peut difficilement être plus clair !

                                                                                                    

c- le troisième enjeu : l’enjeu juridique.

 

Là, sur cet enjeu, le cardinal a des expressions extrêmement fortes. Pour lui, cette affaire de justice est finalement une affaire de crédibilité de l’autorité ecclésiale. Rien de moins. Une autorité qui ne respecte pas elle-même le droit, est une autorité qui se détruit elle-même. Elle n’est plus crédible.

 

Le cardinal Ratzinger y est revenu par deux fois et dans des termes particulièrement forts.

 

1-D’abords dans son livre « Le sel de la terre » publié en 1994. C’est un livre de dialogue.

 

Il est interviewé par  Peter Seewald. 

Ce dernier lui pose la question de la reviviscence de l’ancien rite : « Est-il possible, pour lutter contre cette manie de tout niveler et de ce désenchantement de remettre en vigueur l’ancien rite ? »

 

Le Cardinal lui répond :

 

« Je suis certes d’avis que l’on devrait accorder beaucoup plus généreusement à tous ceux qui le souhaitent le droit de conserver l’ancien rite. On ne voit d’ailleurs pas ce que cela aurait de dangereux  ou d’inacceptable. Une communauté qui déclare soudain strictement interdit ce qui était jusqu’alors pour elle tout ce qu’il y a de plus sacré et de plus haut, et à qui l’on présente comme inconvenant le regret qu’elle en a, se met elle-même en question. Comment la croirait-on encore ? Ne va-t-elle pas interdire demain ce qu’elle prescrit aujourd’hui ?…. Malheureusement, la tolérance envers des fantaisies aventureuses est chez nous presque illimitée, mais elle est pratiquement inexistante envers l’ancienne liturgie. On est sûrement ainsi sur le mauvais chemin. » (p. 172-173)

 

Ce sont, là,  paroles du Préfet de la Congrégation de la foi. Ce sont, là, paroles d’un homme de gouvernement et d’un homme « libre ». Il n’a tout de même pas prononcé ces paroles sous la menace de la crainte, mais en mesurant les conséquences de son discours. »

 

2- Il revient sur cet aspect du problème dans son livre « Voici qu’el est notre Dieu » A la page 291 du livre, on peut lire : «  Pour la formation de la conscience dans le domaine  de la liturgie, il ;est important aussi de cesser de bannir la forme de la liturgie en vigueur jusqu’en 1970. Celui qui, à l’heure actuelle, intervient pour la validité de cette liturgie, ou qui l’a pratique, est traité comme un  lépreux : c’est la fin de toute tolérance. Elle est telle qu’on n’en a pas  connu durant toute l’histoire de l’Eglise. On méprise par la tout le passé de l’Eglise. Comment pourrait-on avoir confiance en elle au présent, s’il en est ainsi. J’avoue aussi que je ne comprends pas pourquoi beaucoup de mes confrères évêques se soumettent à cette loi d’intolérance, qui s’oppose aux réconciliations nécessaires dans l’Eglise sans raison valable ». (p.291).

 

d- l’enjeu liturgique : le sens liturgique se perd.

 

Le cardinal a beaucoup insisté sur ce point. Il  a écrit tout un livre sur ce sujet : « L’esprit de la liturgie ». Je voudrais vous relire son exposé sur l’orientation de la prière.

 

Aujourd’hui, il n’y a pas un seul autel dans les églises qui ne soit pas retourné vers le peuple. Seul le monde de la Tradition a gardé l’orientation ancienne : « ad Orientem ». Ce point est fondamental en liturgie. En abandonnant le rite tridentin, on risque de finir par perdre le sens liturgique des rites. Et ce serait grand dommage. Ce serait un  appauvrissement terrible et pour  l’Eglise et pour le peuple de Dieu. Cette réforme liturgique telle que Mgr Bunigni l’a imaginée, prive le peuple des plus beaux trésors et dans la forme et dans le fond. Il est impératif que l’Eglise garde le trésor de sa liturgie latine et grégorienne… Heureusement !  les monastères le font…Les « églises » de la tradition aussi… Le flambeau pourra se transmettre…

 

Voilà ce qui dit le cardinal, par exemple, du sens de la prière vers l’Est.

 

« La prière vers l’Est a été considérée par l’ancienne Eglise comme une tradition remontant aux Apôtres. Même s’il n’est pas possible de dater avec précision le moment où l’on cessa de regarder vers le Temple pour se tourner vers l’Est, cette évolution remonte avec certitude aux premiers temps du christianisme, et a toujours été considérée comme une caractéristique essentielle de la liturgie chrétienne (comme aussi de la prière personnelle).

 

L’orientation » (Oriens, en latins, signifie « est » ; orientation veut donc dire direction vers l’Est) a plusieurs significations.

 

Elle exprime la forme christologique de notre prière : en dirigeant notre regard vers l’est, nous le tournons d’abord vers le Christ, point de rencontre de Dieu et de l’homme. Symboliser le Christ par le soleil levant, c’est également définir la christologie de façon eschatologique. Le soleil levant symbolise le Seigneur du second avènement, l’aube finale de l’histoire. Prier en direction de l’est signifie donc aussi partir à la rencontre du Christ qui vient. Une liturgie tournée vers l’est nous fait en quelque sorte entrer dans la procession de l’histoire, en marche vers le monde à venir, vers le ciel  nouveau et la terre nouvelle, qui viennent à notre rencontre dans le Christ. Elle est prière d’espérance, prière sur la voie ouverte par l’incarnation, la crucifixion et la résurrection du Christ » (p. 58)

 

« … La deuxième nouveauté du bâtiment de l’église chrétienne est un élément original, qui ne pouvait exister dans la synagogue. C’est l’autel sur lequel est célébré le sacrifice eucharistique et qui se trouve dans l’abside, ou plus précisément adossé au mur oriental. De part sa position, l’autel tout à la fois désigne l’Orient et en fait partie. Dans la synagogue, le Tabernacle de la Parole dirigeait le regard vers Jérusalem ; dans l’Eglise, l’autel est le nouveau point focal de la liturgie, qui reprend sous une forme nouvelle, la signification du Temple. L’Eucharistie nous donne accès à la liturgie céleste, elle est l’acte par lequel l’adoration éternelle de Jésus-Christ nous est rendue présente ici-bas. L’autel ouvre ainsi le ciel à la communauté rassemblée, ou plutôt conduit celle-ci, au-delà d’elle-même, dans la communauté de tous les saints. L’autel est pour ainsi dire une ouverture vers le ciel ; bien loin de fermer l’espace de l’église, il permet à la fois l’entrée  de celui qui est l’Orient dans la communauté rassemblée et l’échappée de celle-ci hors la prison de ce monde… »

 

« … La position du prêtre tourné  vers le peuple a fait de l’assemblée priante une communauté refermée sur elle-même. Celle-ci n’est plus ouverte vers le monde à venir, ni vers le Ciel. La prière en communion vers l’est ne signifiait pas que la célébration se faisait en direction du mur ni que le prêtre tournait le dos au peuple – on n’accordait d’ailleurs pas tant d’importance au célébrant. De même que dans la synagogue tous regardaient vers Jérusalem, de même tous ensemble regardaient vers le Seigneur. Il s’agissait donc, pour reprendre les termes de J .A. Jungmann, un des pères de la Constitution sur la liturgie de Vatican II, d’une orientation commune du prêtre et du peuple, conscients d’avancer ensemble en procession vers le Seigneur. Ils ne s’enfermaient pas dans un cercle, ne se regardaient pas l’un  l’autre mais, peuple de Dieu en marche vers l’Orient, ils se tournaient ensemble vers le Christ qui vient à notre rencontre ». (p68)

 

« … Il serait certainement faux de rejeter en bloc les reformes accomplies au XX siècle. Il était justifié de rapprocher du peuple l’autel, souvent trop éloigné des fidèles. Il fut ainsi possible, dans les cathédrales, de revenir à l’emplacement traditionnel du maître-autel, à l’intercession de la nef et du transept. Il était important aussi de différencier de nouveau clairement le lieu de la proclamation de la Parole de celui de la célébration du sacrifice  eucharistique. En effet, la liturgie de la Parole justifie le face-à-face du lecteur et des auditeurs. Durant le chant ou la lecture méditative du psaume, les fidèles assimilent la parole biblique, l’accueillent en eux-mêmes et la transforment en prière d’action de grâce. En revanche, l’orientation commune vers l’est pendant le Canon demeure essentielle. Il ne s’agit pas d’un élément accidentel de la liturgie. L’important n’est pas de regarder le prêtre mais de tourner un regard commun vers le Seigneur. Il n’est plus question ici de dialogue mais d’une commune adoration, de notre marche vers Celui qui vient. Un cercle fermé n’est donc pas une forme capable de traduire l’élan commun qui s’exprime dans une même direction de prière ». (69).

 

Vous pouvez mesurer par ce petit exemple l’importance symbolique de la liturgie…Que n’a-t-on pas perdu au  niveau de la liturgie et du symbolisme aujourd’hui avec la réforme « bunignienne » !

 

Conclusion.

 

J’en viens à ma conclusion : les enjeux de la messe traditionnelle sont tels, - historique, juridique, théologique, liturgique -, qu’il est bien légitime d’y rester attacher d’autant que son retour semble bien difficile…et tarde beaucoup…Ce que Jean Madiran, du reste, écrivait déjà en 1970 : « Que l’on n’imagine pas que l’on pourra aisément faire aller et retour d’une messe à l’autre. Ce qui est interrompu sera perdu pour longtemps. Ce qui est brisé ne se raccommodera  pas au commandement. Ce qui est arraché ne reprendra pas racine. Non, qu’on ne s’imagine pas qu’on peut bien céder pour le moment, sous la contrainte, et qu’il sera toujours temps, à la première occasion, de revenir au Missel romain. Ce n’est pas vrai. Ceux qui ont la possibilité de maintenir, fût-ce à l’écart, en petits groupes, en catacombes ou en ermitages, la liturgie romaine et le chant grégorien, en tiennent  le sort historique entre leurs mains : ils ont la responsabilité d’en assurer, tout au long de l’hiver dans lequel nous sommes entrés, la transmission vivante et ininterrompue… » (Jean Madiran Editoriaux et chroniques Tome 11, p. 243 (aux Edi Dominique Martin Morin).

 

Reçu cinq sur cinq ! Avec la grâce de Dieu et sous sa seule protection !