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Un regard sur le monde

politique et religieux

 

 

au 18 janvier  2008

 

N° 155

 

 

Benoît XVI a célébré les saints mystères

« versus ad orientem ».

 

 

 

En ce  dimanche matin, 13 janvier, à 10h, dans la splendeur de la chapelle Sixtine a eu lieu une émouvante cérémonie où furent baptisés par le pape  treize enfants appartenant à des familles qui travaillent  au Vatican.

Après la cérémonie du baptême, -  nous vous donnons le texte intégral de l’homélie prononcée à cette occasion par le Souverain Pontife dans les Nouvelles de Chrétienté de cette semaine  - le Pape a célébré la nouvelle messe versus ad orientem, (tourné vers l’Orient) c’est-à-dire son regard tourné vers la Croix. On sait que c’est ainsi que le pape célèbre sa messe chaque matin. Mais c’est la première fois que le pape le fait dans une cérémonie publique. Il est le premier pape a le faire depuis la conclusion du Concile Vatican II. De plus Benoît XVI a choisi d'user de  l'ancien autel accosté au mur, sous le Jugement Dernier de Michel-Ange, et non d’user de  l'autel posé sur l’estrade mobile qu'utilisait Jean-Paul II
.

 

Une note explicative du Bureau des Célébrations Liturgiques du Souverain Pontife  l’avait, du reste, annoncé : "Il a été décidé de célébrer à l'ancien autel pour ne pas altérer la beauté et l'harmonie de ce bijou architectural, préservant sa structure du point de vue de la célébration [..]".

 

Même si nous attendons avec beaucoup d’impatience et de ferveur le jour où le pape lui-même célébrera le rite « tridentin », nous ne pouvons pas laisser passer cet évènement sans  réagir et manifester notre joie.

 

Il faut reconnaître que la chose n’est pas surprenante.

 

De même qu’il fallait s’attendre à la publication de Motu Proprio du 7 juillet 2007 réhabilitant, dans l’Eglise,  l’usage de la messe préconciliaire. (voir sur ce sujet mon livre « L’enjeu de l’Eglise la Messe » aux éditions Héligoland BP 2, 27290 Pont-Authan ), de même il fallait s’attendre à ce geste, à cet acte liturgique de Benoît XVI.  Ne peuvent être surpris et étonnés que ceux qui n’ont pas le sens liturgique et qui n’ont pas lu les écrits du cardinal Ratzinger où, précisément, il explique pourquoi il faut célébrer les saints Mystères, « versus ad Orientem ».

 

Je vais vous donner à lire un écrit importants du cardinal Ratzinger aujourd’hui Benoît XVI,   tiré de son livre traduit en français sous le titre « l’esprit de la liturgie »,  le chapitre 3 de la deuxième partie du livre. Nous sommes en 200O…Ce livre ne fut connu en France qu’en 2001, publié aux éditions « Ad solem ».

 

L’autel et l’orientation de la prière.

 

 

« …une chose est claire à l’esprit de toute la chrétienté : la prière vers l’Orient est de tradition depuis l’origine du christianisme, elle exprime la spécificité de la synthèse chrétienne, qui intègre cosmos et histoire, passé et monde avenir dans la célébration du mystère du salut. Dans la prière vers l’Orient nous exprimons donc notre fidélité au don reçu dans l’incarnation et l’élan de notre marche vers le second avènement.

 

L’homme moderne ne comprend plus grand chose à cette orientation. Pour le Judaïsme et l’Islam, il est encore naturel, comme il l’a toujours été, de prier en direction du lieu où Dieu s’est révélé, de telle façon et en tel lieu. Mais dans le monde occidental, il règne une façon de penser abstraite, qui en un sens est l’effet du christianisme. Si Dieu est esprit, si Dieu est partout, cela n’implique-t-il pas que la prière ne soit liée ni à un lieu ni à une direction ? C’est vrai, nous pouvons prier en tout lieu, et Dieu nous est partout accessible. L’idée d’un Dieu partout présent est une idée chrétienne, qui voit Dieu au-dessus de tous les lieux, un Dieu qui embrasse le cosmos et nous est en même temps plus intime que notre être même. Cette conscience nous vient de la Révélation : Dieu s’est montré à nous. C’est pourquoi nous le connaissons et, dans cette connaissance, pouvons le prier avec confiance en tout lieu. C’est ce qui  justifie, aujourd’hui comme autrefois que notre corps, dans la prière, soit tourné vers le Dieu qui s’est révélé à nous. En effet, Dieu lui-même s’étant fait chair, étant entré dans le temps et l’espace, il importe que notre langage dans la prière – du moins dans la prière liturgique en commun – soit « incarné », christocentrique puisque notre langage est adressée au Dieu trine par l’intercession de Celui qui s’est fait homme. Le signe cosmique du soleil levant symbolise l’universalité de Dieu, qui est au-delà de tout lieu, et manifeste en même temps le caractère concret de la Révélation. Ainsi notre prière s’inscrit dans la longue procession des peuples vers Dieu.

 

Mais qu’en est-il de l’autel ? Dans quelle direction prions-nous pendant la liturgie eucharistique ?  Alors que l’Eglise byzantine conservait dans les grandes lignes la structure que nous venons de décrire, Rome développa une disposition quelque peu différente. La chaire de l’évêque fut transférée au milieu de l’abside, et l’autel, par conséquent, fut déplacée vers la nef. C’est ce qui semble avoir été le cas dans la basilique de Saint Jean de Latran et de Sainte Marie Majeure, jusqu’au IX siècle. Par contre, dans la basilique saint Pierre, l’autel fut rapproché de la chaire de l’évêque, sous le Pontificat de Grégoire le Grand (590-604), sans doute pour le placer autant que possible au dessus du tombeau de l’Apôtre – exprimant de façon évidente que le sacrifice du Seigneur se célèbre dans la communion intemporelle des saints. L’usage de dresser l’autel au-dessus des tombes des martyrs remonte probablement fort loin et relève du même grand motif : les martyrs perpétuent le sacrifice du Christ à travers l’histoire. Ils sont en quelque sorte l’autel de l’Eglise, un autel fait de pierres vivantes, d’hommes devenus membres du corps du Christ, donnant ainsi un sens  nouveau au culte : le sacrifice est l’offrande de l’humanité devenue tout amour par le Christ.

 

Pour des motifs purement topographiques, dont nous ne donnerons pas les détails, il se trouve que l’abside de la basilique Saint Pierre fait face à l’ouest. Si le prêtre célébrant – en conformité avec la tradition de prière chrétienne – voulait faire face à l’est, il devait logiquement se tourner vers le peuple. Sous cette influence, certains architectes reproduirent cette disposition dans plusieurs églises, ce qui donna valeur de référence à cet usage. Au XXe siècle, le renouveau liturgique s’empara de ce modèle hypothétique pour élaborer un nouveau concept : la célébration de l’Eucharistie versus populum ( vers le peuple) ; de ce fait, l’autel, selon la norme de saint Pierre devait être disposé de telle sorte que le prêtre et le peuple se regardent l’un l’autre pour former ensemble le cercle des célébrants. Cela seul, pensa-t-on alors, pouvait correspondre à l’esprit de la liturgie chrétienne et à la consigne de la participation active, et rendre ainsi la célébration liturgique moderne fidèle au prototype de la sainte Cène.

 

Ces conclusions semblèrent si convaincantes qu’après le Concile (qui lui-même ne mentionne pas de « se tourner vers le peuple) on disposa partout de nouveaux autels, tant et si bien que l’orientation de la célébration versus populum paraît être aujourd’hui la conséquence du renouveau liturgique voulu par le Concile Vatican II. En fait l’orientation versus populum est l’effet le plus visible d’une transformation qui ne touche pas seulement l’aménagement extérieur de l’espace liturgique, mais implique une conception nouvelle de l’essence de la liturgie : la célébration d’un repas en commun.  Cette notion résulte non seulement d’une fausse interprétation du sens de la basilique romaine et de la disposition de son autel, mais aussi d’une compréhension pour le moins approximative de ce que fut la sainte Cène. Ecoutons le Père Bouyer à ce sujet :

 

   « L’idée qu’une célébration face au peuple ait pu être une célébration primitive, et       en particulier celle de la Cène, n’a autre fondement qu’une conception erronée de ce que pouvait être un repas dans l’antiquité, qu’il fut chrétien ou non. Dans aucun repas du début de l’ère chrétienne, le président d’une assemblée de convives ne faisait face aux autres participants. Ils étaient tous assis, ou allongés, sur le côté convexe d’une table en forme de sigma, ou d’une table qui avait en  gros la forme de fer à cheval. L’autre côté était toujours libre pour le service. Donc nulle part dans l’antiquité chrétienne, n’aurait pu survenir l’idée de se mettre « face au peuple » pour présider un repas. Le caractère communautaire du repas était accentué bien plutôt par la disposition contraire : le fait que tous les participants se trouvaient du même côté de la table » (pp 49-50)

 

Cela dit, il faut ajouter à cette analyse qu’il est tout à fait inadéquat de qualifier de « repas » l’Eucharistie célébrée par les premiers chrétiens. Le Seigneur a bien célébré la Cène dans le cadre du repas de la Pâque juive, mais Il a commandé de répéter l’élément nouveau du rite exclusivement, et non le repas qui lui servit de cadre. C’est pourquoi la Cène s’est très vite détachée de l’ancien contexte  pour trouver forme spécifique, déterminée par le fait que l’Eucharistie, renvoyant directement à la crucifixion, transforme le sacrifice accompli dans le Temple en une liturgie conforme au Logos. Ainsi la liturgie juive de la Parole, renouvelée et approfondie par la perspective chrétienne, devînt Eucharistie, mémorial de la mort et de la résurrection du Christ, accomplissant fidèlement l’injonction de Jésus : « Faites ceci en mémoire de moi ». Dans sa nouveauté et son universalité, l’Eucharistie ne pouvait guère dériver d’un repas. De fait, elle trouva sa définition dans les rapports entre Temple et synagogue, parole et sacrement, dimension cosmique et dimension historique. Elle s’est exprimé dans la prière liturgique des premières communautés chrétiennes de culture sémitique, qui, cela va sans dire, est aussi restée fondamentalement la même à Rome. A ce propos, citons encore Bouyer :

 

« Nous n’avons jamais et nulle part avant cette date ( le XVI  siècle) d’indication que l’on ait accordé quelque importance, ou même quelque attention au fait que le prêtre célèbre avec le peuple devant lui ou derrière lui. Comme le Professeur Cyrille Vogel l’a récemment démontré, la seule chose sur laquelle on ait vraiment insisté ou que l’on ait mentionnée, c’est qu’il devait dire la prière eucharistique, comme toutes les prières, face à l’Orient (….) Même lorsque l’orientation de l’église permettait au célébrant de prier tourné vers le peuple lorsqu’il était à l’autel, il ne faut pas oublier qu’il n’y avait pas alors que le peuple à se tourner vers l’Orient : c’était l’assemblée toute entière qui le faisait avec lui » (pp 50-51)

 

Il est vrai que, dans la construction  des églises comme dans la pratique liturgique moderne, le sens de ce lien entre célébration et orientation n’apparaît plus aujourd’hui, s’il n’a pas complètement disparu de la conscience chrétienne. Comment comprendre autrement que l’on parle de « célébration vers le mur » ou de « tourner le dos au peuple » pour désigner l’orientation commune de la prière du prêtre et du peuple, telle que la Tradition nous l’a transmise ? S’il s’agissait de cela, une telle pratique serait pour le moins absurde, voire inacceptable. Il n’y a pas d’autre explication au fait que le repas  - de surcroît le repas conçu en termes modernes  - soit devenu l’idée normative de la célébration liturgique chrétienne.

 

Dans cette perspective, on a pu voir se développer une « cléricalisation » comme jamais il n’en a existé auparavant. Le prêtre, ou plutôt « l’animateur liturgique », comme on préfère l’appeler maintenant, est devenu le véritable point de référence de la célébration liturgique. Tout se rapporte à lui. Il faut le regarder, suivre ses gestes, lui répondre ; c’est sa personnalité qui porte toute l’action. Pour encadrer ce « one man show », on a confié à des « équipes liturgiques », l’organisation « créative » de la liturgie ; on a ainsi distribué des fonctions liturgiques à des laïcs dont le désir et le rôle sont souvent de se faire valoir eux-mêmes. Dieu, cela va sans dire, est de plus en plus absent de la scène. L’important c’est d’être ensemble, de faire quelque chose qui échappe à un « schéma préétabli ».

 

La position du prêtre tourné vers le peuple a fait de l’assemblée priante une communauté refermée sur elle-même. Celle-ci n’est plus ouverte ni vers le monde à venir, ni vers le Ciel. La prière en commun vers l’est ne signifiait pas que la célébration se faisait en direction du mur ni que le prêtre tournait le dos au peuple  - on n’accordait d’ailleurs pas tant d’importance au célébrant. De même que dans la synagogue tous regardaient vers Jérusalem, de même tous ensemble regardaient « vers le Seigneur ». Il s’agissait donc, pour reprendre les termes de J.A. Jungmann, un  des pères de la Constitution sur la liturgie de Vatican II, d’une orientation commune du prêtre et du peuple, conscients d’avancer ensemble en procession vers le Seigneur. Ils ne s’enfermaient pas dans un cercle, ne se regardaient pas l’un l’autre mais, peuple de Dieu en marche vers l’Orient, ils se tournaient ensemble vers le Christ qui vient à notre rencontre

 

N’est-ce là qu’une exaltation romantique, une nostalgie du passé La forme originelle de la prière chrétienne est-elle encore susceptible de nous parler ou devrions-nous plutôt rechercher notre propre forme, une forme pour notre temps ? Bien sur, on ne peut simplement reproduire le passé. Chaque époque doit reconnaître les éléments essentiels de sa tradition religieuse et les exprimer dans une forme adaptée à sa culture. L’important pour nous est donc de redécouvrir ce qui est demeuré permanent à travers les transformations de la forme.

 

Il serait certainement faux de rejeter en bloc les réformes accomplies au XXè siècle. Il était justifié de rapprocher du peuple l’autel souvent trop éloigné des fidèles. Il faut ainsi possible, dans les cathédrales, de revenir à l’emplacement traditionnel du maître-autel, à l’intersection de la nef et du transept. Il était important  aussi de différencier de nouveau clairement le lieu de la proclamation de la Parole de celui de la célébration du sacrifice eucharistique. En effet la liturgie de la Parole justifie le fac-à-face du lecteur et des auditeurs. Durant le chant ou la lecture méditative du psaume, les fidèles assimilent la parole biblique, l’accueillent en eux-mêmes et la transforment en prière d’action de grâce. En revanche, l’orientation commune vers l’est pendant le Canon demeure essentielle. Il ne s’agit pas d’un élément accidentel de la liturgie. L’important n’est pas de regarder le prêtre mais de tourner un regard commun vers le Seigneur.  Il n’est plus question ici de dialogue mais d’une commune adoration, de notre marche vers Celui qui vient. Un cercle fermé n’est donc pas une forme capable de traduire l’élan commun qui s’exprime dans une même direction de prière.

 

A.Häussling a formulé plusieurs objections à ces arguments, que j’ai déjà exposé ailleurs. Je viens d’évoquer la première : ces idées ne seraient qu’une  vision romantique des origines, une nostalgie trompeuse du passé : j’évoquerais selon lui les premiers siècles de l’ère chrétienne, en omettant tous les siècles suivants. Venant d’un spécialiste de la liturgie, c’est là un reproche pour le moins étonnant : la science liturgique moderne ne tient-elle pas justement l’Antiquité chrétienne comme seule source  et seule norme de sa réflexion, rejetant comme décadence tout développement ultérieur, au Moyen Age et à partir du Concile de Trente ? De là ces reconstitutions douteuses des pratiques anciennes, ces critères fluctuants, ces réformes jamais pleinement satisfaisantes et sans cesse recommencées  -avec pour résultats la désintégration de la liturgie, dont le développement avait été jusque-là vivant et homogène.

 

Il est important et nécessaire au contraire de voir que le passé en tant que tel ne peut pas servir de critère dans ce domaine, et qu’on n’est pas en droit de qualifier automatiquement d’étrangers à la forme originelle de la liturgie les développements ultérieurs. Il peut tout à fait s’agir d’un développement organique, où la semence plantée à l’origine prend le temps de mûrir et de porter ses fruits. Nous reviendrons sur ce point. En ce qui me concerne, il n’est justement pas question de fuir dans un passé romantique et lointain, mais de redécouvrir l’essence de la liturgie chrétienne, c’est-à-dire ce qui garantit la permanence de sa forme à travers le temps.

 

Häussling pense  qu’il n’est pas possible de réintroduire l’orientation vers l’est, vers le soleil levant, dans la liturgie contemporaine. Vraiment ? Le cosmos ne nous concernerait-il plus aujourd’hui ? Ne sommes-nous plus qu’entre nous, irrémédiablement enfermés dans le cercle que nous formons ? Ne serait-il pas important, aujourd’hui, justement de prier avec toute la Création ? Ne faudrait-il au contraire, aujourd’hui justement, rendre sa place au monde à venir, à l’espérance du Seigneur qui vient ? Reconnaître et vivre à nouveau de la dynamique de cette Création  nouvelle qui forme l’essence même de la liturgie ?

 

On objecte également qu’il n’est pas besoin de regarder vers l’est et vers la croix puisque, en se regardants mutuellement, le prêtre et les  fidèles apercevraient dans l’homme l’image de Dieu  - ce qui justifierait le face-à-face pour prier. J’ai de la peine à croire qu’un illustre liturgiste ait pu prendre cet argument au sérieux. L’image de Dieu dans l’homme n’est pas immédiatement visible, comme le serait une image que l’on pourrait photographier ! Certes, on peut discerner cette image, mais avec le regard de la foi. On peut la percevoir comme on perçoit dans l’homme la bonté, l’honnêteté, la vérité intérieure, la modestie, l’amour  - autrement dit tout ce qui rend l’homme semblable à Dieu. Mais pour cela il faut apprendre une nouvelle manière de voir, et c’est là précisément le rôle de l’Eucharistie.

 

L’objection la plus importante est d’ordre pratique. Faut-il à nouveau changer, tout réarranger, alors que rien n’est plus dommageable en liturgie que cet activisme constant, même s’il a pour but une rénovation authentique ? Je vois pour ma part une solution qui m’ a été suggérée par les travaux d’Erik Peterson. L’orientation vers l’est, nous l’avons vu, fut mise en rapport avec le « signe du fils de l’Homme », la Croix, qui annonce la seconde venue du Seigneur. L’ « est » fut ainsi  relié très tôt avec le signe de la Croix. où l’orientation commune vers l’est n’est plus possible, la Croix pourrait servir d’ « est intérieur ». Elle devrait se trouver au milieu de l’autel et représenter le point focal commun pour le prêtre et les fidèles en prière. Nous obéirions ainsi à l’antique injonction qui inaugurait la liturgie eucharistique : Conversi ad Dominum – « Tournons-nous vers le Seigneur ». Ainsi nous regarderions ensemble vers Celui dont la mort a déchiré le rideau du Temple, Celui qui pour nous se tient devant le Père, et nous prend dans ses bras pour faire de nous le nouveau Temple vivant.

 

Je compte parmi les manifestations les plus absurdes des dernières décennies d’avoir mis la croix de côté pour libérer  la vue sur le prêtre. La croix est-elle gênante pendant la messe ? Le prêtre est-il plus important que le Seigneur ? On devrait remédier  à cela le plus vite possible, cela ne requiert d’ailleurs aucune nouvelle transformation. Le Seigneur est le point de référence. Il est le Soleil levant de l’histoire. C’est pourquoi il pourrait s’agir aussi bien de la Croix de la Passion, signe du Serviteur souffrant, au flanc transpercé d’où s’écoulent pour nous le sang et l’eau  - l’eucharistie et le baptême  -, comme de la Croix glorieuse qui, évoquant le retour du Christ, dirige notre regard vers Lui. Car c’est toujours le même et unique Seigneur, le christ hier, aujourd’hui et à jamais (Hb 13 8) »

 

 

Et voilà pourquoi vous retrouver sur l’autel « ad caput » à Rome, à Saint Pierre,  la croix majestueuse et les chandeliers. Et voilà pourquoi il n’est pas surprenant de voir le pape célébrer aujourd’hui les saints Mystère versus ad orientem

 

Il y a manifestement une évolution du côté de Rome.

 

Voilà ce que j’ai analysé dans mon livre : « L’enjeu de l’Eglise : la messe ».

 

Voilà ce que j’aimerais que mes confrères de la FSSPX prennent  en compte. Leur attitude serait peut-être un peu modifiée. Je le souhaite vraiment.

 

La préface du livre de Uwe Michael Lang : « Tournés vers le Seigneur ».

 

Le pape Benoît XVI a abordé aussi cette question, alors qu’il était encore cardinal,  dans la préface qu’il donna au livre intitulé "Tournés vers le Seigneur" du théologien anglais Uwe Michael Lang, de l’Oratoire de Londres,  

 

Voici également cette préface. Votre documentation sera bonne :

 

 

Préface publiée en 2003 en allemand et 2004 en anglais
Trad. de l'anglais par Pierre LANE, éd. Ad Solem, novembre 2006

«Versus Deum per Iesum Christum»

Pour le catholique pratiquant normal, la réforme liturgique du Concile Vatican II a eu essentiellement deux résultats: la disparition de la langue latine et l’autel tourné vers le peuple. Mais si l’on lit les textes conciliaires, on pourra constater avec étonnement que ni l’un ni l’autre de ces changements ne s’y trouvent sous cette forme.

Certes, on devait, selon les intentions du Concile (cf. la constitution Sacrosanctum Concilium 36,2) faire place à la langue vulgaire – dans le cadre surtout de la liturgie de la Parole – mais dans le texte conciliaire, la règle générale qui précède immédiatement celle à laquelle nous venons de faire allusion dit: «Que l’usage de la langue latine, sauf un droit particulier, soit conservé dans les rites latins» (Sacrosanctun Concilium 36,1).

Dans le texte conciliaire, il n’est pas question de l’autel tourné vers le peuple. Il en est question dans les instructions post-conciliaires. La plus importante d’entre elles est la Institutio generalis Missalis Romani, l’Introduction générale au nouveau Missel romain de 1969 où, au numéro 262, on lit: «Le grand autel doit être construit détaché du mur, de sorte que l’on puisse facilement tourner autour de lui et célébrer, dessus, vers le peuple [versus populum]». L’introduction à la nouvelle édition du Missel romain de 2002 a repris ce texte à la lettre, mais il a ajouté à la fin cette remarque: «c’est souhaitable là où c’est possible». Cette remarque ajoutée a été comprise de nombreux côtés comme un raidissement du texte de 1969, dans le sens que ce serait maintenant une obligation générale de dresser – «là où c’est possible» – des autels tournés vers le peuple. Cette interprétation, cependant, avait déjà été repoussée par la compétente Congrégation pour le Culte divin qui, le 25 septembre 2000, expliquait que le mot «expedit» [il est souhaitable] n’exprime pas une obligation mais une recommandation. L’orientation physique devrait – dit la Congrégation – être distincte de l’orientation spirituelle. Quand le prêtre célèbre versus populum, son orientation spirituelle devrait toujours être, de toute façon, versus Deum per Iesum Christum [vers Dieu à travers Jésus-Christ]. Comme les rites, les signes, les symboles et les mots ne peuvent jamais épuiser la réalité ultime du mystère du salut, il faut éviter dans ce domaine les positions unilatérales et érigées en absolu.

Il s’agit d’un éclaircissement important parce qu’il met en lumière le caractère relatif des formes symboliques extérieures et s’oppose ainsi aux fanatismes qui, malheureusement, n’ont pas été rares ces quarante dernières années dans le débat sur la liturgie. Mais, en même temps, il indique la direction dernière de l’action liturgique qui n’est jamais totalement exprimée dans les formes extérieures et qui est la même pour le prêtre et pour le peuple (vers le Seigneur: vers le Père à travers le Christ dans l’Esprit Saint). Aussi la réponse de la Congrégation devrait-elle créer un climat plus détendu pour la discussion; un climat dans lequel on puisse chercher la meilleure façon de célébrer concrètement le mystère du salut, sans condamnations réciproques, dans l’écoute attentive des autres, mais surtout dans l’écoute des indications dernières de la liturgie elle-même. Taxer hâtivement certaines positions de “pré-concilaires”, de “réactionnaires”, ou de “progressistes” ou d’“étrangères à la foi”, ne devrait plus être admis dans la confrontation, laquelle devrait plutôt laisser place à un nouvel engagement sincère et commun d’accomplir la volonté du Christ de la meilleure façon possible.

Ce petit livre d’Uwe Michael Lang, oratorien résidant en Angleterre, analyse la question de l’orientation de la prière liturgique du point de vue historique, théologique et pastoral. Ce faisant, il rallume en un moment opportun – me semble-t-il –, un débat qui, malgré les apparences, n’a jamais vraiment pris fin, même après le Concile.

Le liturgiste d’Innsbruck Josef Andreas Jungmann, qui fut l’un des artisans de la Constitution Sacrosanctum Concilium de Vatican II, s’était fermement opposé depuis le début au lieu commun polémique selon lequel le prêtre, jusqu’alors, aurait célébré “en tournant le dos au peuple”. Jungmann avait au contraire souligné que le sens de cette modalité n’était pas de tourner le dos au peuple mais d’adopter la même orientation que lui. La liturgie de la Parole est caractérisée par la proclamation et le dialogue: elle consiste à adresser la parole et à répondre, et doit consister, en conséquence, à s’adresser réciproquement les uns aux autres: ceux qui proclament vers ceux qui écoutent et vice versa. La prière eucharistique, au contraire, est la prière dans laquelle le prêtre sert de guide, mais est orienté, en même temps que le peuple et comme le peuple vers le Seigneur. C’est pourquoi – selon Jungmann – le fait que le prêtre et le peuple soient tournés dans la même direction fait partie de l’essence de l’action liturgique. Plus tard, Louis Bouyer – lui aussi l’un des principaux liturgistes du Concile – et Klaus Gamber reprirent, chacun à sa façon, la question. Malgré la grande autorité dont ils jouissaient, ils eurent, dès le départ, quelque difficulté à se faire entendre, tant était forte la tendance à mettre en relief l’élément communautaire de la célébration liturgique et à considérer donc que le prêtre et le peuple étaient réciproquement tournés l’un vers l’autre.

Ce n’est que récemment que le climat s’est détendu et ainsi, si l’on pose des questions du genre de celles de Jungmann, de Bouyer et de Gamber, on n’est plus immédiatement soupçonné de nourrir des sentiments “anti-conciliaires”. Les progrès de la recherche historique ont rendu le débat plus objectif et les fidèles sont de plus en plus conscients qu’une solution dans laquelle il est difficile de percevoir l’ouverture de la liturgie vers ce qui l’attend et vers ce qui la transcende, est une solution discutable. Dans cette situation, le livre d’Uwe Michael Lang, qui est si agréablement objectif et qui n’a absolument rien de polémique, peut se révéler une aide précieuse. Sans prétendre offrir de nouvelles découvertes, il présente avec beaucoup de soin les résultats des recherches des dernières décennies et donne les explications nécessaires pour que l’on arrive à se faire un jugement objectif. Il est très appréciable que soient mis en évidence, à ce sujet, non seulement la contribution, peu connue en Allemagne, de l’Église d’Angleterre, mais aussi le débat sur ce thème, un débat interne au Mouvement d’Oxford au XIXe siècle, au sein duquel mûrit la conversion de John Henry Newman. C’est sur cette base que sont ensuite développées les réponses théologiques.

J’espère que ce livre d’un jeune chercheur, conclut celui qui est aujourd'hui le pape Benoît XVI,  pourra se révéler une aide dans l’effort – nécessaire à chaque génération – pour comprendre correctement et célébrer dignement la liturgie. Mon souhait est qu’il puisse trouver beaucoup de lecteurs attentifs. »