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Un regard sur le monde

politique et religieux

 

au 17 avril   2009

 

N° 212

 

Par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

 

Monseigneur Lefebvre

et

Benoît XVI

 

Dans les deux derniers numéros d’Item du 3 et du 10 avril 2009, nous avons vu que la raison fondamentale « des réserves » de Mgr Lefebvre  - c’est son terme -  vis-à-vis du Concile Vatican II, et plus particulièrement  vis-à-vis des documents comme « Gaudium et Spes », « la liberté religieuse » et « le dialogue interreligieux »,  était le profond changement entervenu depuis le Concile « dans le rapport de l’Eglise avec le monde ». Il répondait, en effet, dans sa lettre du 13 avril 1978 au cardinal Seper : « Le problème de fond de notre persévérance dans la Tradition, malgré les ordres donnés par Rome pour l’abandonner, c’est un problème de grave et profond changement dans le rapport de l’Eglise avec le monde ».

 

Nous allons étudier ce changement intervenu dans la doctrine politique entre l’enseignement de l’Eglise donnée avant le Concile Vatican II et après le Concile Vatican II.

Au milieu du monde contemporain qui affirme son  laïcisme, avec véhémence,

 

Mgr Lefebvre reste fidèle à la doctrine sociale de l’Eglise particulièrement bien expliquée par Pie XI dans son encyclique « Quas Primas » sur la Règne social de NSJC et reprise iterum et iterum par Pie XII. Comme l’Eglise l’a toujours demandé, il veut le règne de Notre Seigneur non seulement sur les individus mais encore sur les institutions sociales et politiques. Il veut qu’Il règne. Il veut la paix sociale par le Règne du Christ. La formule est de Pie XI. A cet effet, Mgr Lefebvre, conformément à la doctrine catholique, souhaite une franche collaboration du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Certes, chacun de ces pouvoirs est suprême et définitif dans son ordre. Mais si ces pouvoirs  - temporel, spirituel - sont divers, en raison de leurs fins diverses,  ils sont cependant unis, car tous deux, dans leur ordre, doivent collaborer aux biens des personnes et de leur bonheur éternel, surnaturel  « L’objet de la politique, qui est le bonheur temporel fondé sur la paix publique et le maintien de la justice entre les citoyens n’est pas ordonné au bonheur naturel et sous sa dépendance, nous dit Jules Meinvielle, dans son beau livre « de Lamenais à Maritain, «  mais  doit être ordonné au bonheur éternel surnaturel ». (p. 62) Fidèle à cette doctrine,  Mgr Lefebvre va soutenir toute sa vie et avec quelle vigueur! ,  la nécessaire subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel. L’unité de Dieu, la finalité de l’homme, finalité surnaturelle de par l’ordre divin et par miséricorde, exigent qu’il y ait subordination essentielle d’un ordre à l’autre. Et comme on ne peut admettre la subordination du supérieur à l’inférieur, de l’Eglise au temporel, il reste que le pouvoir temporel doit être subordonné indirectement – ratione operantis et ratione peccati , comme le dit la doctrine,  au pouvoir religieux dans tout ce qui touche à la fin surnaturelle et à son obtention.  On ne peut nier sans danger d’hérésie une telle doctrine tant elle est fondée dans la pensée des Pères et des docteurs de l’Eglise. Résumons la : « Jésus-Christ, en accordant à saint Pierre et à ses successeurs la plénitude du pouvoir spirituel, leur concéda également une juridiction qui s’étend à tous les moyens, même les moyens indirects, conduisant à cette fin. C’est pourquoi le droit évangélique a institué positivement dans les sociétés chrétiennes la subordination du pouvoir civil à l’autorité religieuse. Le Pontife suprême doit s’occuper du soin spirituel de tout le peuple chrétien et écarter de lui les obstacles spirituels qui peuvent dériver de l’abus du pouvoir temporel ou d’une conduite préjudiciable au spirituel. Doctrine tellement claire que les Papes Innocent XI, Alexandre VIII et Pie VI ont condamné le premier article de la Déclaration gallicane de 1682 qui disait : « Les Rois et les Princes ne sont soumis, - directement ou indirectement – par disposition divine, à aucun pouvoir ecclésiastique ».

 

C’est l’exposé de la doctrine que l’on a appelée la doctrine « des deux glaives », le spirituel et le temporel. L’un dans les mains de l’Eglise, l’autre dans les mains du politique. Mais  « Il faut qu’une épée soit sous l’autre et que l’autorité temporelle se soumette au pouvoir spirituel » (Boniface VIII, dans « Unam Sanctam ». Voilà la doctrine. C’est ce que Léon XIII appelle la « concorde du sacerdoce et de l’Empire ».On ne peut taire cette doctrine « même si elle est totalement foulée aux pieds par la puissance terrestre de l’Antéchrist ». Même si elle est niée aujourd’hui plus que jamais.

Comme le dit merveilleusement Jean Madiran, dans un récent article de  Présent, de fin février 2009 : « Annoncer dans une société sans Dieu la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ, ce n’est pas forcément préparer un coup d’Etat ni fomenter une révolte. C’est annoncer l’Evangile. Requête concrètement chimérique, politiquement irréalisable ? Peut-être pour longtemps. Mais ce n’est pas une raison pour la taire, et pour en détourner l’enseignement catholique. Ce n’est pas une raison pour cesser d’en faire une intention de prière. Ce n’est pas une raison pour laisser le peuple chrétien s’accoutumer à penser que l’essentiel et l’urgent sont ailleurs, et que la Vérité révélée est pour le moment inopportune. Et Jésus facultatif. »

 

Voilà ce qui ne fut  plus soutenu et affirmé par le Concile Vatican II,  essentiellement après les prises de position d’un Jacques Maritain ou d’un Yves Congar. O.P. Voilà ce qui, par le Concile Vatican II,  est appelé « utopie ». C’était déjà affirmé par Jacques Maritain  dans son « Humanise intégral » : « Pris dans son essence, l’idéal médiéval d’une société sacrale chrétienne n’est certainement pas mauvais, puisqu’il a été bon. Mais existentiellement il correspond à quelque chose de fini. S’il nous est permis d’employer d’une façon paradoxale le langage de la métaphysique dans le registre de la philosophie de l’histoire, disons que cet idéal  ou cette image prospective a été vraiment une essence, c’est-à-dire un complexe intelligible capable d’existence et appelant l’existence, mais qu’à présent, et par rapport à l’existence concrète et datée de l’âge historique où nous entrons, ce n’est plus qu’un être de raison, conçu ad instar entis et incapable d’exister » (p 213)

 

Horrible affirmation !

 

A laquelle s’oppose non un philosophe ni un théologien, mais la Chaire même de Pierre par la bouche de Léon XIII dans Immortale Dei, quand après avoir décrit les biens que la philosophie de l’Evangile apporta à l’Europe chrétienne du Moyen Age, il ajoute : « Sans aucun doute, on jouirait encore des mêmes biens si l’accord des deux puissances s’était maintenu. On aurait pu même en attendre de plus grands encore si on s’était soumis avec plus de foi et de constance à l’autorité, à la doctrine et à la direction de l’Eglise. Car c’est une loi qui s’applique à tous les temps qu’exprimait Yves de Chartres, écrivant en ces termes au Pape Pascal II : « Quand l’empire et le sacerdoce vivent en bonne harmonie, le monde est bien gouverné, l’Eglise est florissante et son action est féconde ; mais lorsque la discorde se met entre eux, non seulement les œuvres qui commencent ne s’achèvent pas, mais celles-ci même qui étaient prospères dépérissent misérablement ».

 

Loi perpétuelle valable pour tous les temps, voilà ce que proclame Léon XIII où le philosophe Maritain ne voit qu’un être de raison. Et, en vérité, l’ordre traditionnel en ce qu’il a d’essentiel, c’est-à-dire, dans la subordination de la vie et du pouvoir public à la  Sainte Eglise est le seul ordre chrétien possible, le seul, qui, aujourd’hui comme hier, puisse sauver les peuples. Si cet ordre n’est pas possible dans des conditions accidentelles nouvelles, mais qui ne modifient pas son essence, c’est parce que la maladie des peuples est désormais sans remède. Mais ce qui n’est pas possible à l’homme, l’est à Dieu, de sorte qu’un pessimisme si radical ne sera jamais permis. Il faut remarquer que l’ordre traditionnel, dans ce qu’il a d’essentiel, est simplement l’ordre social chrétien. Affirmer qu’il est utopie c’est affirmer équivalemment que l’Encyclique de Pie XI est utopique elle aussi.

 

Ainsi la question de l’ordre social traditionnel dans son essence est, quelles que soient les circonstances historique, l’enseignement de l’Eglise. Il est aussi certain et aussi vrai aujourd’hui qu’au temps des Apôtres quand une poignée d’hommes se présentaient à l’hostilité d’un monde de juifs et d’infidèles, comme au temps de saint Augustin et du Saint Empire Romain Germanique, comme il le sera demain au temps de l’apostasie universelle de l’Antéchrist ; aussi certain et aussi vrai en Espagne et en Argentine qu’en Angleterre, aux Etats-Unis et en Russie ; aussi certain et vrai dans le monde des idées que dans celui de l’action. Et alors comme aujourd’hui, cette vérité doit servir de règle de conduite et donner l’impulsion à l’action des individus, des familles et des Etats, parce que « hier, aujourd’hui et toujours », Jésus-Christ est Roi des Nations ».

 

C’est à cette doctrine et à cette règle d’action que Mgr Lefebvre, toute sa vie, fut fidèle !

 

Que, dans de telles circonstances concrètes de temps et de lieu, cette règle d’action doive être limitée à une réalisation imparfaite ou presque nulle, en raison de l’impossibilité de fait, tenant à l’actualité par la malice des hommes, cela est admissible ; mais même dans ce cas, il y aura toujours obligation pour les individus, les familles, les Etats de mettre toute leur énergie, quoique avec prudence, pour que ces circonstances émanées des circonstances disparaissent et qu’ainsi l’on s’achemine vers la plus parfaite concorde du Sacerdoce et de l’Empire, dans la reconnaissance de l’universel vasselage qui est dû à la royauté de Jésus-Christ.

 

Voilà ce qu’écrit Jules  Meinvielle dans son « de Lamennais à Maritain » aux pages  76-77.

 

Voilà ce que Mgr Lefebvre prêcha sans cesse sa vie durant. Voilà ce qu’il nous enseigna.

Voilà ce à quoi ses disciples doivent rester fidèles.

 

Mais est-ce toujours « « la pensée politique » des membres de la hiérarchie de l’Eglise ? En ce domaine « politique » n’y a-t-il pas eu un « changement »depuis Vatican II, comme le laisse entendre Mgr Lefebvre ? La doctrine des « deux glaives » est-elle toujours prêchée et enseignée ?

 

On peut , me semble-t-il, porter une preuve de la justesse de la pensée de Mgr Lefebvre en analysant le discours prononcé par Benoît XVI à l’ONU, lors de son voyage aux Etats-Unis,  le 18 avril 2008. 

 

L’extrait que je vais vous citer et qui concerne l’objet de notre étude, me semble le prouver. Est-ce audacieux de le dire ? Je ne sais. Une seule chose me guide, la vérité.

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Le 18 avril 2008 ;

Discours de Benoît XVI aux Nations Unies

« À mesure que l’on avance dans l’histoire, de nouvelles situations surgissent et l’on cherche à y attacher de nouveaux droits. Le discernement, c’est-à-dire la capacité de distinguer le bien du mal, est encore plus nécessaire quand sont en jeu des exigences qui appartiennent à la vie et à l’action de personnes, de communautés et de peuples. Quand on affronte le thème des droits, qui mettent en jeu des situations importantes et des réalités profondes, le discernement est une vertu à la fois indispensable et féconde.

Le discernement nous amène alors à souligner que laisser aux seuls États, avec leurs lois et leurs institutions, la responsabilité ultime de répondre aux aspirations des personnes, des communautés et de peuples tout entier peut parfois entraîner des conséquences rendant impossible un ordre social respectueux de la dignité de la personne et de ses droits.

Par ailleurs, une vision de la vie solidement ancrée dans la dimension religieuse peut permettre d’y parvenir, car la reconnaissance de la valeur transcendante de tout homme et de toute femme favorise la conversion du cœur, ce qui conduit alors à un engagement contre la violence, le terrorisme ou la guerre, et à la promotion de la justice et de la paix.

Cela favorise aussi un milieu propice au dialogue interreligieux que les Nations unies sont appelées à soutenir comme elles soutiennent le dialogue dans d’autres domaines de l’activité humaine. Le dialogue doit être reconnu comme le moyen par lequel les diverses composantes de la société peuvent confronter leurs points de vue et réaliser un consensus autour de la vérité concernant des valeurs ou des fins particulières.

 Il est de la nature des religions librement pratiquées de pouvoir mener de manière autonome un dialogue de la pensée et de la vie. Si, à ce niveau là aussi, la sphère religieuse est séparée de l’action politique, il en ressort également de grands bénéfices pour les personnes individuelles et pour les communautés.

D’autre part, les Nations unies peuvent compter sur les fruits du dialogue entre les religions et tirer des bénéfices de la volonté des croyants de mettre leur expérience au service du bien commun. Leur tâche est de proposer une vision de la foi non pas en termes d’intolérance, de discrimination ou de conflit, mais en terme de respect absolu de la vérité, de la coexistence, des droits et de la réconciliation.

Les droits de l’homme doivent évidemment inclure le droit à la liberté religieuse, comprise comme l’expression d’une dimension à la fois individuelle et communautaire, perspective qui fait ressortir l’unité de la personne tout en distinguant clairement entre la dimension du citoyen et celle du croyant. Au cours des dernières années, l’action des Nations unies a permis que le débat public offre des points de vue inspirés par une vision religieuse dans toutes ses dimensions y compris le rite, le culte, l’éducation, la diffusion d’information et la liberté de professer et de choisir sa religion. Il n’est donc pas imaginable que des croyants doivent se priver d’une partie d’eux-mêmes – de leur foi – afin d’être des citoyens actifs. Il ne devrait jamais être nécessaire de nier Dieu pour jouir de ses droits. Il est d’autant plus nécessaire de protéger les droits liés à la religion s’ils sont considérés comme opposés à une idéologie séculière dominante ou à des positions religieuses majoritaires, de nature exclusive. La pleine garantie de la liberté religieuse ne peut pas être limitée au libre exercice du culte, mais doit prendre en considération la dimension publique de la religion et donc la possibilité pour les croyants de participer à la construction de l’ordre social. Ils le font effectivement à l’heure actuelle par exemple à travers leur engagement efficace et généreux dans un vaste réseau d’initiatives qui va des Universités, des Instituts scientifiques et des écoles, jusqu’aux structures qui promeuvent la santé et aux organisations caritatives au service des plus pauvres et des laissés-pour-compte. Refuser de reconnaître l’apport à la société qui s’enracine dans la dimension religieuse et dans la recherche de l’Absolu – qui par nature exprime une communion entre les personnes – reviendrait à privilégier dans les faits une approche individualiste et, ce faisant, à fragmenter l’unité de la personne. »

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Je vois dans ces paroles de Benoît XVI les principes de la « Nouvelle chrétienté » de Jacques Maritain exposés dans ses livres « Du régime temporel » ou « Religion et culture » et « Humanisme intégral », voir même dans « de Bergson à saint Thomas ». Là, Maritain appelle à la construction de la cité future tous les ouvriers de toutes les religions et de toutes les sectes. Il ne leur demande que d’embrasser le même idéal social, de respecter toutes les croyances et d’apporter un certain appoint de forces morales. Mais c’était l’idéal du Sillon et même de ce que l’histoire a appelé « le plus grand Sillon » : réunir, dans le plus grand sillon, des croyants de toutes les dénominations et même des non croyants pourvu toutefois qu’ils acceptent une foi démocratique commune. Maritain ainsi invite tous les ouvriers de toutes les religions et de toutes les sectes à construire la cité « de l’amitié fraternelle », de laquelle sera seul exclu celui qui n’accepte pas cette foi basique commune. N’est-ce pas la pensée exprimée par Benoît XVI devant cette haute assemblée de l’ONU ?

Mais saint Pie X s’élevait contre cette véritable – pour le coup - utopie : « Mais plus étranges encore , effrayantes et attristantes à la fois, sont l’audace et la légèreté d’esprit d’hommes qui se disent catholiques, qui rêvent de refondre la société dans de pareilles conditions et d’établir sur terre, par-dessus l’Eglise catholique, « le règne de la justice et de l’amour avec des ouvriers venus de toutes parts, de toutes religions ou sans religions, avec ou sans croyances, pourvu qu’ils oublient ce qui les divise : leurs conviction religieuses et philosophiques et qu’ils mettent en commun ce qui les unit : un généreux idéalisme et des forces morales prisent « où ils peuvent ».

Et Saint Pie X de poursuivre : « Quand on songe à tout ce qu’il a fallu de science, de vertus surnaturelles pour établir la cité chrétienne, et les souffrances de millions de martyrs et les lumières des Pères et des Docteurs de l’Eglise et le dévouement de tous les héros de la charité, et une puissante hiérarchie née du ciel, et des fleuves de grâce divine, et le tout édifié, relié, compénétré par la Vie et l’Esprit de Jésus-Christ, la Sagesse de Dieu, le Verbe fait Homme ; quand on songe, disons Nous, à tout cela, on est effrayé de voir de nouveaux apôtres s’acharner à faire mieux avec la mise en commun d’un vague idéalisme et de vertus civiques. Que vont-ils produire ? Qu’est-ce que qui va sortir de cette collaboration ? Une construction purement verbale et chimérique où l’on verra miroiter pèle mêle et dans une confusion séduisante les mots de liberté, de justice de fraternité et d’amour, d’égalité et d’exaltation humaine, le tout basé sur une dignité humaine mal comprise. Ce sera une agitation tumultueuse, stérile pour le but proposé et qui profitera aux rumeurs de masses moins utopistes. Oui vraiment, on peut dire que le Sillon convoie le socialisme, l’œil fixé sur une chimère ».

Mais comment Maritain qui a écrit tant de beaux livres et en particulier « Distinguer pour unir » ne s’aperçoive pas de l’erreur de sa pensée. Ne voit-il pas ce que Pie X dit encore au même endroit : « Nous craignons qu’il n’y ait encore pire. Le résultat de cette promiscuité en travail, le bénéficiaire de cette action sociale cosmopolite ne peut être qu’une démocratie qui ne sera ni catholique ni protestante, ni juive ; une religion plus universelle que l’Eglise catholique, réunissant tous les hommes devenus enfin frères et camarades dans le « règne de Dieu ». « On ne travaille pas pour l’Eglise, on travaille pour l’humanité ».

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Il me semble que ceux de la FSSPX qui participeront prochainement aux «  nécessaires colloques » - dit le cardinal Re - avec la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, ne pourront pas ne pas envisager l’influence de Jacques Maritain sur ce « changement  de doctrine »dans la pensée de certains membres de la hiérarchie depuis la tenue du Concile Vatican II. Je leur souhaite beaucoup de bonheur. Il s’attaque à très fort ! Peut-être à trop fort. N’oublions pas la profonde influence du Modernisme dans les esprits, aujourd’hui ! Affirmer la vérité auprès des séminaristes, auprès des fidèles par une prédication soutenue,  encourager les journalistes amis, les associations amis, les revus, les professeurs d’Université, profiter des « médias », Internet  - quelle puissance - pour diffuser le vrai en tous les domaines, comme le faisait Mgr Lefebvre, serait plus simple et peut-être plus efficace ! Je pourrais trouver facilement des affirmations de Mgr Lefebvre disant cela ! Multiplier les pèlerinages comme ceux de Chartres, profiter de toutes les circonstances nombreuses pour rappeler la Royauté sociale de NSJC aurait tôt ou tard porter des fruits.  Et surtout supplier le Ciel de venir en aide à son Eglise en ce domaine « politique », afin « de tout restaurer dans le Christ » aurait pu galvaniser les disciples du Christ plus que des conversations doctrinales difficiles et qui risquent d’être interminables. C’est mon point de vue.

Et tout cela me fait penser au beau livre de Mgr Lefebvre : « Ils l’ont découronné ». Certes, ce livre fut mis en forme par Mgr Tissier de Mallerais, à l’époque simple prêtre, mais il travailla sur les conférences données par Mgr Lefebvre aux séminaristes. De plus Mgr Lefebvre lui donna sa totale approbation  - il fut publié sous son propre nom – C’est  vraiment sa propre pensée.

Or le chapitre XIX aborde notre question. Il a pour titre : « le mirage du pluralisme » et pour sous titre : « de Jacques Maritain à Yves Congar ».

Voici ce chapitre :

Maritain fut le maître de Paul VI. Et du reste, c’est à lui que Paul VI, le 8 décembre 1965, jour de la clôture du Concile, remit le texte d’un des messages finaux du Concile au monde. Or voici ce que déclarait l’un de ces textes, le message aux gouvernants lu par le cardinal Léinart :

« Dans votre cité terrestre et temporelle, il construit mystérieusement sa cité spirituelle et éternelle, son Eglise. Et que demande-t-elle de vous cette Eglise, après deux mille ans bientôt de vicissitudes de toutes sortes dans ses relations avec vous, les puissances de la terre ; que vous demande-t-elle aujourd’hui ? Elle vous l’a dit dans un des textes majeurs de ce Concile : elle ne vous demande que la  liberté. La liberté de croire et de prêcher sa foi, la liberté d’aimer son Dieu et de les servir, la liberté de vivre et de porter aux hommes son message de vie. Ne la craignez pas : elle est à l’image de son Maître, dont l’action mystérieuse n’empiète pas sur vos prérogatives, mais guérit tout l’humain de sa fatale caducité, le transfigure, le remplit d’espérance, de vérité et de beauté ».

C’était canoniser la thèse maritanienne de la « société vitalement chrétienne » selon laquelle, d’un mouvement progressif et nécessaire, l’Eglise, renonçant à la protection du glaive séculier, s’émancipe vis-à-vis de la tutelle gênante des chefs d’Etats catholiques et se contentant désormais de la seule liberté, se réduit maintenant à n’être plus que le levain évangélique caché dans la pâte ou le signe du salut pour l’humanité.

Cette émancipation de l’Eglise s’accompagne, avoue Maritain, d’une émancipation réciproque du temporel vis-à-vis du spirituel, - ( NB c’est ce que demande Benôit XVI aux pouvoirs temporels dans son  discours à l’ONU. Ce chapitre de Mgr Lefebvre est prophétique) - de la société civile à l’égard de l’Eglise, d’une laïcisation de la vie publique, qui à certains égards est une « perte ». Mais cette perte est largement compensée, par le progrès qu’en acquiert la liberté ; et par le pluralisme religieux instauré légalement dans la société civile. Chaque famille spirituelle jouirait d’un statut juridique propre et d’une juste liberté. Il y a ainsi tout au cours de l’histoire humaine une loi qui se dégage, « une « double loi de dégradation et de la surélévation de l’énergie de l’histoire » : la loi de l’émergence de la conscience de la personne et de la liberté, et la loi corrélative de la dégradation de la quantité des moyens temporels mis au service de l’Eglise et du triomphalisme de celle-ci !

« Tandis que l’usure du temps et la passivité de la matière dissipent et dégradent naturellement les choses de ce monde et l’énergie de l’histoire, les forces créatrices qui sont le propre de l’esprit et de la liberté (….) remontent de plus en plus la qualité de cette énergie. La vie des sociétés humaines avance et progresse ainsi au prix de beaucoup de pertes ». (Les droits de l’homme et la;loi naturelle p. 34)

Vous reconnaissez la fameuse « énergie créatrice » de Bergson et la  non moins fameuse « émergence de la conscience » de Teilhard de Chardin. Tout ce beau monde, Bergson, Teilhard, Maritain a dominé et corrompu pendant des décades et encore pour longtemps la pensée catholique.

Mais objecterez-vous à Maritain que devient le règne social de Notre Seigneur, dans votre « société vitalement chrétienne », si l’Etat ne reconnaît plus Jésus-Christ et son Eglise ? Ecoutez bien la réponse du philosophe : la chrétienté est susceptible de plusieurs réalisations historiques successives, essentiellement diverses mais analogiquement unes ; à la chrétienté médiévale de type « sacral » et « théocratique » caractérisée par l’abondance de moyens temporels au service de l’unité dans la foi, doit succéder aujourd’hui « une nouvelle chrétienté » caractérisée, nous l’avons vu, par l’émancipation réciproque du temporel et du spirituel et par le pluralisme religieux et culturel de la cité. ( NB C’est la pensée de Benoît XVI. Cette présentation de Mgr Lefebvre est prophétique).

Quelle habileté, dans l’usage fait de la théorie philosophique de l’analogie, pour nier tout simplement le règne social de NSJC ! Or, que la chrétienté puisse  se réaliser de manière différente dans la monarchie de saint Louis et dans la République de Garcia Moreno, c’est évident ; mais que la société maritanienne, la cité pluraliste « vitalement chrétienne » soit encore une chrétienté et réalise le règne social de Jésus-Christ, c’est ce que je nie absolument : Quanta Cura, Immortale Dei et Quas Primas m’assurent au contraire que Jésus-Christ n’a pas trente six manières de régner sur une société, il règne en « informant » en modelant les lois civiles d’après sa loi divine. Autre chose est de supporter une société dans laquelle, il y a de fait un pluralisme de religions, comme par exemple au Liban, et de faire ce qu’on peut pour que Jésus-Christ en soit quand même « le pôle » ; autre chose est de prôner le pluralisme dans une cité encore en grande majorité catholique et de vouloir, c’est le comble, baptiser ce système du nom de chrétienté. Non ! La nouvelle chrétienté, imaginé par Jacques Maritain n’est qu’une chrétienté moribonde qui a apostasié et rejeté son Roi.

Jacques Maritain, en fait, a été ébloui par la civilisation de type ouvertement pluraliste des Etats-Unis d’Amérique, au sein de la quelle l’Eglise catholique jouissant du régime de la seule liberté, a vu un essor remarquable du nombre de ses membres et de ses institutions. Mais est-ce u n argument suffisant en faveur du principe du pluralisme ?

Demandons la réponse aux papes.

Léon XIII, dans l’Encyclique Longiqua Oceani, du 6 janvier 1895, fait l’éloge des progrès de l’Eglise aux Etats-Unis. Voici son jugement la dessus.

« Chez vous, écrit-il aux évêque américains, grâce à la bonne constitution de l’Etat, l’Eglise n’étant gênée par les liens d’aucune loi, étant défendue contre la violence par le droit commun et l’équité des jugements, a obtenu la liberté garantie de vivre et d’agir sans obstacle. Toutes ces remarques sont vraies ; pourtant, il faut se garder d’une erreur : qu’on n’aille pas conclure de là que la meilleure situation pour l’Eglise est celle qu’elle a en Amérique, où bien qu’il est toujours permis et utile de séparer et de disjoindre les principes des affaires civiles et ceux des affaires sacrées comme en Amérique.
En effet, si la religion catholique est honoré parmi vous, si elle est prospère, si même elle s’est accrue, il faut l’attribuer entièrement à la fécondité divine dont jouit l’Eglise, qui, lorsque personne ne s’y oppose, lorsque rien ne lui fait obstacle, s’étend d’elle-même et se répand ; pourtant elle produirait encore bien plus de fruits si elle jouissait, non seulement de la liberté, mais encore de la faveur des lois et de la protections des pouvoirs publics ».

Plus récemment, Pie XII note comme Léon XIII que le pluralisme religieux peut être une condition favorable suffisante au développement de l’Eglise et il souligne même qu’il y a de notre temps une tendance au pluralisme :

« L’Eglise sait aussi que depuis un certain temps les événements évoluent plutôt dans l’autres sens, c’est-à-dire vers la multiplicité des confessions religieuses et des conceptions de vie dans une même communauté nationale, où les catholiques constituent une minorité plus ou moins forte »

« Il est très intéressant et même surprenant pour l’Histoire de rencontrer aux Etats-Unis d’Amérique un exemple, parmi d’autres, de la manière dont l’Eglise réussit à s’épanouir dans des situations les plus disparates ».

Mais le grand pape s’est bien gardé de conclure qu’il fallait pousser à la roue dans le sens du « vent de l’Histoire » et promouvoir désormais le principe du pluralisme ! Au contraire il réaffirme la doctrine catholique :

« L’historien ne devrait pas oublier que, si l’Eglise et l’Etat connurent des heures et des années de lutte, il y eut, de Constantin le Grand jusqu’à l’époque contemporaines même récente, des périodes tranquilles, souvent prolongées, pendant lesquelles ils collaborèrent dans une pleine compréhension à l’éducation des mêmes personnes, l’Eglise ne dissimule pas qu’elle considère en principe cette collaboration comme normale et qu’elle regarde comme un idéal l’unité du peuple dans la vraie religion et l’unanimité d’action entre elle et l’Etat ».

Tenons fermement cette doctrine et défions –nous du mirage du pluralisme. Si le vent de l’histoire semble souffler actuellement dans cette direction, ce n’est assurément pas le Souffle de l’Esprit divin, mais bien plutôt, à travers deux siècles de travail de sape de la chrétienté, le vent glacial du libéralisme et de la Révolution.

Yves Congar et autres

Le Père Congar n’est pas de mes amis. Théologien expert au Concile, il fut avec Karl Rahner, l’auteur principal des erreurs que je n’ai cessé, depuis, de combattre. Il a écrit, entre autres, un petit livre intitulé Monseigneur Lefebvre et la crise de l’Eglise. Or vous allez voir, à la suite de Maritain, le Père Congar nous initier aux arcanes de l’évolution du contexte historique et du vent de l’histoire.

« On ne peut nier, dit-il, qu’un tel texte (la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse) ne dise matériellement autre chose que le Syllabus de 1864 et même à peu près le contraire des propositions 15, 77, 79 de ce document. Le Syllabus défendait aussi un pouvoir temporel auquel, prenant acte d’une situation nouvelle, la papauté a renoncé en 1929. Le contexte historico- social dans lequel l’Eglise est appelé à vivre et à parler n’était plus le même, et l’on avait appris des événements. Déjà au XIX siècle « des catholiques avaient compris que l’Eglise trouverait un meilleur appui pour sa liberté dans la conviction affirmée des fidèles, que dans la faveur des princes ».

Malheureusement pour le Père Congar, ces « catholiques » ne sont autres que les catholiques libéraux condamnés par les papes ; et l’enseignement du Syllabus, loin d’être dépendant de circonstances historiques passagères, constitue un ensemble de vérités logiquement déduites de la révélation et aussi immuables que la foi ! Mais notre adversaire poursuit et insiste :

« L’Eglise de Vatican II par la déclaration sur la liberté religieuse, par Gaudium et Spes, l’Eglise dans le monde de ce temps – titre significatif – s’est nettement située dans le monde pluraliste d’aujourd’hui, et sans renier ce qu’il y a eu de grand, a coupé la chaîne qui l’auraient maintenues sur les rives du Moyen Age. On ne peut demeurer fixé à un moment de l’histoire ».

Voilà ! le sens de l’histoire pousse au pluralisme, laissons aller en ce sens la barque de Pierre et abandonnons le Règne social de Jésus-Christ sur les rives lointaines d’un temps dépassé…Vous trouverez ces mêmes théories chez le Père John Courteney Murray, SJ ;, autre expert conciliaire, qui ose écrire, avec un sérieux doctoral qui n’ a d’égal que sa suffisance, que la doctrine de Léon XIII sur l’union entre l’Eglise et l’Etat est strictement relative au contexte historique dans lequel il s’est exprimé :

« Léon XIII était fortement influencé par la notion historique du pouvoir politique personnel exercé de façon paternaliste sur la société comme sur une grande famille ».

Et hop ! le tour est joué : à la monarchie, a succédé partout le régime de « l’Etat constitutionnel démocratique et social », qui, nous assure notre théologien, et le redira au Concile Mgr Smedt, « n’est pas une autorité compétente pour pouvoir porter un jugement de vérité ou de fausseté en matière religieuse ». Laissons le Père Murray poursuivre :

« Son œuvre propre est marquée d’une forte conscience historique. Il connaissait les temps dans lesquels il vivait, et  écrivait pour eux avec un admirable réalisme historique et concret (…) Pour Léon XIII, la structure connue sous le nom d’Etat confessionnel catholique (…) ne fut jamais plus qu’une hypothèse »

Quel relativisme doctrinal ruineux ! Avec de tels principes, on peut relativiser toute vérité en faisant appel à la conscience historique d’un moment fugitif ! Pie XI écrivant Quas Primas était-il prisonnier de conceptions historiques ? Et saint Paul également, lorsqu’il affirme de Jésus-Christ : « Il faut qu’Il règne » ?

Je crois que vous avez assez saisi, chez Maritain, Yves Congar et consorts, la perversité du relativisme doctrinal historique. Nous avons affaire à des gens qui n’ont aucune notion de la vérité, aucune idée de ce que peut être une vérité immuable. Il es risible de constater que ces mêmes libéraux relativistes, qui ont été les vrais auteurs de Vatican II, en arrivent maintenant à dogmatiser ce concile qu’ils déclaraient pourtant pastoral et, à vouloir nous imposer les nouveautés conciliaires comme des doctrines définitives et intouchables ! Et ils se fâchent si j’ose leur dire : « Ah ! Vous dites que Quas Primas, le pape ne l’écrirait plus aujourd’hui ! Eh bien moi je vous dis : c’est votre concile qu’on n’écrirait plus aujourd’hui, il est déjà dépassé. Vous vous y cramponnez parce qu’il est votre œuvre : mais moi, je tiens la Tradition parce qu’elle est l’œuvre du Saint Esprit. »

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La doctrine du Droit Public de l’Eglise sera nécessairement un des chapitres des conversations avec Rome. Je me souviens que Mgr Lefebvre me remettait, un jour, dans son bureau, à Ecône, un beau livre intitulé « Les principes du Droit Public de l’Eglise » L’auteur en était le cardinal Camille Tarquini. « Etudiez le bien ».