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Un regard sur le monde politique et religieux

Au 20 avril 2005

 

N°39

Par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

 

 

Le Testament

spirituel et politique

de Jean-Paul II

 

« Mémoire et identité »

« Quand je pense « Europe »

 

 

 

 

 

L’Europe.

 

Jean-Paul II exprime sa pensée sur ce sujet important : l’Europe, dans la quatrième partie de son livre « Mémoire et identité ». Il a six petits chapitres. Certains sont fort intéressants, comme le chapitre 16. D’autres plus contestables. En particulier le chapitre 18 dont le titre est : « Des bons fruits sur le terrain des Lumières ». Je dois dire que ce chapitre me laisse « perplexe » à plus d’un titre. Si j’avais eu l’honneur d’être invité au dialogue, je me serais permis, certes avec audace, quelques observations. N’en soyez pas étonné. Le pape s’exprime, ici, comme « docteur », un docteur, certes, de qualité, un souverain pontife, mais toutefois, un « docteur privé »…

 

Nous compléterons cette rapide analyse de la pensée du pape dans « Mémoire et identité » en citant aussi une de ses dernières « Exhortations apostoliques» sur l’Europe : « Ecclesia in Europa ». Je me permets également de vous renvoyer aussi au discours que le pape fit au Vatican alors qu’il recevait le prix « Charlemagne ».

 

Voyons sa pensée, et tout d’abord, les belles affirmations.

 

Les deux professeurs qui dialoguent avec lui, à Castel Gondolfo, en 1993, lui posent la question : « Mais quelle est votre vision de l’Europe ?

 

L’Europe, une chrétienté

 

Il répond à cette question dans le chapitre 16 de ce livre. 

 

Et tout de suite, en parlant de l’Europe, il parle de son évangélisation. 

« Pourquoi, dit-il, traitant de l’Europe, commençons-nous à parler d’évangélisation » ?

 

C’est de fait une question capitale.

 

 La raison en est, dit-il « dans le fait que c’est l’évangélisation qui a formé l’Europe, qui a donné naissance à la civilisation de ses peuples et à leurs cultures » (p. 113)

 

Il développe son idée :

 

« La diffusion de la foi dans le continent a favorisé la formation des différents peuples européens, mettant en eux les germes de cultures aux caractéristiques diverses, mais reliées entre elles par un patrimoine de valeurs communes, celles qui étaient enracinées précisément dans l’Evangile. Ainsi, le pluralisme des cultures nationales s’était développé sur la base d’une plate-forme de valeurs partagées par le continent tout entier. Il en fut ainsi au premier millénaire et, d’une certaine manière, au deuxième millénaires aussi : l’Europe a continué à vivre l’unité des valeurs fondatrices dans le pluralisme des cultures nationales ». (p. 113)

 

Voilà qui est clairement dit.

Voila ce que l’Histoire enseigne.

Voilà ce qui est incontournable. 

 

Athènes, Rome et l’Europe

 

Mais alors, Très Saint-Père que faites vous de l’héritage antique, grec et romain, d’Athènes et de Rome, la Rome antique et donc païenne ?  

 

On lui pose ces questions comme si on voulait le confronter à certaines affirmations de la « Nouvelle Droite » païenne !

 

Le Souverain Pontife ne méconnaît pas ces influences. Il parle même de cette « influence classique » (p. 113)

 

« En disant que l’évangélisation a apporté une contribution fondamentale à la formation de l’Europe, nous n’entendons pas sous-évaluer l’influence du monde classique »

 

Mais comment donc ?

 

« Dans son action évangélisatrice, dit-il, l’Eglise a assumé en son sein et a modulé en des formes nouvelles le patrimoine culturel qui la précédait. Tout d’abord, l’héritage d’Athènes et de Rome, et également, par la suite, celui des peuples qu’elle rencontrait peu à peu dans son expansion sur le continent ».

 

Cette idée est parfaitement fondée. Pour la prouver, il suffit de voir, par exemple, tout le travail d’assimilation de la pensée d’Aristote, par Saint Thomas d’Aquin. Cette influence d’Aristote dans la pensée de saint Thomas est évidente. La contestation actuelle dans certains milieux « progressistes », « existentialistes » le prouve à l’évidence !

 

L’unité de l’Europe

 

Et le saint Père admire l’unité qui en découle pour le continent « européen ».

 

Il l’attribue à l’Evangile prêché et reçu : « L ‘évangélisation de l’Europe…garantissait une certaine unité culturelle du monde latin en Occident et du monde byzantin en Orient » (p. 113)

 

Les preuves de cette évangélisation de l’Europe sont historiques. Le pape n’y insiste pas.  Elles vont de soi. Mais il va dresser une belle fresque de l’Europe et de son histoire.

 

L’Europe dans le cours de son histoire

Un « fresque »

 

Voyez !

 

« Après la période du magnifique développement de l’évangélisation qui, au cours du premier millénaire, parvint à presque tous les pays européens, arriva le Moyen Age avec son universalisme chrétien : le Moyen Age d’une foi simple, forte et profonde ; le Moyen Age des cathédrales romanes et gothiques et des extraordinaires sommes théologiques. L’évangélisation de l’Europe semblait non seulement terminée, mais assez mûre sous tous les aspects : mûre non seulement dans le champ de la pensée philosophique et théologique, mais aussi dans le domaine des arts et de l’architecture sacrée, ainsi que dans le domaine de la solidarité sociale (association des Arts et des Métiers, confréries, hôpitaux…) »

 

« Toutefois, à partir de l’an 1054, cette Europe mûre, fut marquée par la profonde blessure du « schisme d’Orient ». Dans l’unique organisme de l’Eglise, les deux poumons avaient cessé de fonctionner : chacun d’entre eux avait même commencé à former presque un organisme à part. Cette division marqua la vie spirituelle de l’Europe chrétienne à partir du début du deuxième millénaire.

 

« Le début des temps modernes apporta de nouvelles fissures et de nouvelles divisions, cette fois-ci en Occident. La prise de position de Martin Luther marqua le début de la Réforme. D’autres réformateurs, comme Calvin et Zwingli, le suivirent. Dans cette même ligne, il faut aussi voir l’éloignement du Siège de Pierre de la part de l’Eglise dans les Îles britanniques. L’Europe occidentale, qui était un continent uni du point de vue religieux durant le Moyen Age, fit donc, au début des temps modernes, l’expérience de graves divisions, qui se sont renforcées au cours des siècles suivants. Il en découla des conséquences de caractère politique, sur la base du principe « cuius regio eius religio. Telle la religion du Prince, telle celle du pays. Parmi les conséquences, on ne peut pas ne pas mentionner celle, particulièrement triste, des guerres de religion ».

 

« Tout cela fait partie de l’histoire de l’Europe et a pesé sur l’esprit européen, influant sur la vision de l’avenir, presque comme une préannonce des divisons ultérieures et des nouvelles souffrances qui se manifestaient au cours des temps. Il faut cependant souligner que la foi au Christ crucifié et ressuscité est restée comme dénominateur commun pour les chrétiens du temps de la Réforme. Ils étaient divisés pour ce qui concernait leur rapport avec l’Eglise et avec Rome, mais ils ne rejetaient pas la vérité de la résurrection du Christ, comme l’avaient fait les auditeurs de saint Paul à l’Aréopage d’Athènes. Il en fut ainsi du moins au début. Avec le temps malheureusement, on devait progressivement en arriver là aussi ».

 

« Le refus du Christ et en particulier de son mystère pascal - de la croix et de la résurrection – se dessina à l’horizon de la pensée européenne à cheval sur le XVIIe et le XVIIIe siècle, dans la période des Lumières. Tout d’abord les Lumières françaises puis anglaises et allemandes. Dans leurs diverses expressions, les Lumières s’opposèrent à ce que l’Europe était devenue sous l’effet de l’évangélisation. Leurs représentants pouvaient être en quelque sorte assimilés aux auditeurs de Paul à L’Aréopage. La majorité d’entre eux ne refusaient pas l’existence du « Dieu inconnu » comme Etre spirituel et transcendant, dans lequel il « nous est donné de vivre et de nous mouvoir et d’exister (Act 17 28). Cependant les « illuministes » radicaux, plus de quinze siècles après le discours à l’Aréopage, repoussaient la vérité sur le Christ, le Fils de Dieu qui s’est fait connaître en se faisant homme, en naissant de la Vierge à Bethléem, en annonçant la Bonne Nouvelle et en donnant enfin sa vie pour les péchés de tous les hommes. De ce Dieu-homme, mort et ressuscité, la pensée européenne des Lumières voulait se défaire, et elle fit de nombreux efforts pour L’exclure de l’histoire du continent. Il s’agit d’un effort auquel de nombreux penseurs et hommes politiques actuels continuent de rester obstinément fidèles » (p. 117-118)

 

Le pape, du reste, commence cette fresque historique de l’Europe et de l’évolution de sa pensée, en partant de ce fameux discours historique de saint Paul à l’Aréopages d’Athènes. Il faut le lire pour bien comprendre l’allusion du pape et sa signification.

Lui-même, du reste, rappelle cette histoire et la fait suivre d’un commentaire. Et c’est de là qu’il part dans la description de sa fresque historique de l’Europe.

 

Il écrit : « En lisant les Actes des Apôtres, il importe de prendre le temps de considérer un événement d’une grande portée pour l’évangélisation de l’Europe et aussi pour l’histoire de l’esprit européen lui-même. Je veux me référer à ce qui s’est passé à l’Aréopage d’Athènes, lorsque Saint Paul y arriva et qu’il y tint un discours particulièrement célèbre : « Citoyens d’Athènes, dit-il, je constate que vous êtes en toutes choses des hommes particulièrement religieux. En effet, en parcourant la ville, et en observant vos monuments sacrés, j’y ai trouvé, en particulier, un autel portant cette inscription : « Au dieu inconnu ». Or, ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer. Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qu’il contient, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas les temples construits par l’homme, et ne se fait pas servir par la main des hommes. Il n’a besoin de rien, lui qui donne à tous la vie, le souffle et tout le reste. A partir d’un seul homme, il a fait tous les peuples pour qu’ils habitent sur toute la surface de la terre, fixant la durée de leur histoire et les limites de leur habitat ; il les a faits pour qu’ils cherchent Dieu et qu’ils essaient d’entrer en contact avec lui et de le trouver, lui qui, en vérité, n’est pas loin de chacun de nous. En effet, c’est en lui qu’il nous est donné de vivre, de nous mouvoir et d’exister ; c’est bien ce que disent certains de vos poètes : oui nous sommes de sa race. Si donc nous sommes de la race de Dieu, nous ne devons pas penser que la divinité ressemble à l’or, à l’argent ou à la pierre travaillée par l’art et l’imagination de l’homme. Et voici que Dieu, sans tenir compte des temps où les hommes l’ont ignoré, leur annonce maintenant qu’ils ont tous, partout, à se convertir. En effet, il a fixé le jour où il va juger l’univers avec justice, par un homme qu’il a désigné ; il en a donné la garantie à tous en ressuscitant cet homme d’entre les morts » (Acte 17 23-31)

 

Et voici le commentaire que Jean-Paul II fait de ce texte :

 

« En lisant cette page, on se rend compte que Paul s’est présenté à l’Aréopage bien préparé : il connaissait la philosophie et la poésie grecques. Il s’adressa aux Athéniens, partant de l’idée du « Dieu inconnu » auquel ils avaient dédié un autel. Il illustra les attributs éternels de ce Dieu : la sagesse, la toute-puissance, l’omniprésence, le caractère immatériel, la justice. De cette manière, à travers une sorte de théodicée dans la quelle il faisait appel uniquement aux éléments rationnels, Paul préparait son auditoire à écouter l’annonce du mystère de l’Incarnation. Il put ainsi parler de la Révélation de Dieu en l’homme, dans le Christ crucifié et ressuscité. Mais c’est précisément ce point que ses auditeurs athéniens qui, jusqu’à ce moment, semblaient disposés à accueillir favorablement sa proposition, réagirent de manière négative. Nous lisons dans le livre des Actes : « Quand ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns riaient, et les autres déclarèrent : « Sur cette question, nous t’écouterons une autre fois » (Act. 17 32) Ainsi donc la mission de saint Paul à l’Aréopage s’acheva par un échec, même si certains parmi ceux qui l’avaient écouté adhérèrent à lui et crurent à ses paroles. Selon la tradition, il y avait parmi eux Denys l’Aréopagite ». (p. 116-117)

 

De l’Europe contemporaine

 

Et quelle est donc la conclusion que tire le pape de cette histoire de Saint Paul en Grèce ?

 

« Pour quelle raison ai-je rapporté intégralement le discours de Paul à l’Aréopage » ?

 

« Parce qu’elle illustre assez bien, dit le pape, la situation de l’Europe contemporaine.

 

« De ce Dieu-homme, (le Christ), mort et ressuscité, la pensée européenne des Lumières voulait se défaire, et elle fit de nombreux efforts pour l’exclure de l’histoire du continent. Il s’agit d’un effort auquel de nombreux penseurs et hommes politiques actuels continuent de rester obstinément fidèles » (p. 119)… « A ce sujet, poursuit un peu plus loin le pape, on ne peut pas ne pas considérer l’attitude polémique de nombreux penseurs « illuministes » envers le christianisme. (p. 120) Tel est la situation de l’Europe contemporaine. Un vrai drame. Un « drame culturel »

 

Et devant ce drame, le pape ne baisse pas les bras. De même qu’il a appelé, un jour, la France à se souvenir de son baptême, là, dans ce livre, il appelle l’Europe à revenir à ses sources, il précise même : à redevenir un sarment « planté » sur la vigne du Seigneur. Alors, à cette condition, elle retrouvera le vrai bonheur ou le véritable « humanisme », l’humanisme chrétien.

 

Et c’est pourquoi le pape, à la fin de ce chapitre, rappelle la belle parabole de la vigne et des sarments, cette belle parabole de l’Evangile.

 

« Avant d’aller plus loin dans l’analyse de cet esprit européen, je voudrais encore me référer à une autre page du Nouveau Testament, celle dans laquelle Jésus propose l’allégorie de la vigne et des sarments. Le Christ affirme : « Moi, je suis la vigne et vous les sarments » (Jn 15 5). Il développe ensuite cette grande métaphore, traçant une sorte de théologie de l’Incarnation et de la Rédemption. Il est le cep de la vigne, son Père en est le vigneron, les hommes en sont les sarments. Jésus propose cette comparaison à ses apôtres la veille de sa Passion : l’homme comme un sarment. Blaise Pascal s’approche de cette image quand il décrit l’homme comme un roseau « pensant ». Toutefois, l’aspect le plus profond et le plus fondamental de la métaphore concerne ce que le Christ dit à propos de la culture de la vigne. Dieu, qui a créé l’homme, se préoccupe de sa créature. En tant que vigneron, il la cultive. Il la cultive de la manière qui lui est propre. Il greffe l’humanité sur le « cep » de la divinité de son Fils premier-né. Le Fils éternel et consubstantiel au Père se fait justement homme pour cela. Pourquoi cette « culture » de la part de Dieu ? Est-il possible de greffer un sarment humain sur la Vigne qui est le Dieu fait homme ? La réponse de la Révélation est claire : depuis les origines, l’homme a été appelé à l’existence à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gen 1 27), et donc, dès les origines, son être d’homme cache en lui quelque chose de divin. L’humanité de l’homme peut donc être « cultivée » aussi de cette manière extraordinaire. Plus encore, dans l’économie actuelle du salut, c’est seulement en acceptant d’être greffé sur la vie divine du Christ que l’homme peut se réaliser pleinement lui-même. En refusant d’y être greffé, il se condamne de fait à une humanité incomplète ». (p. 121)

 

Voilà le véritable évangile. Voilà ce qu’a connu et dont a vécu longtemps l’Europe : l’Europe chrétienne.

 

Voilà ce que refuse la période contemporaine   - en Europe - dominée par la philosophie « rationaliste » des «Lumières».

 

C’est ce que dit le pape : « A ce point de notre réflexion sur l’Europe, pourquoi recourir à la parole du Christ sur la vigne et sur les sarments ? Peut-être parce qu’elle nous permet précisément d’expliquer de la meilleure des manières le drame des Lumières européennes. En rejetant le Christ, ou du moins en mettant entre parenthèse son action dans l’histoire de l’homme et de la culture, un certain courant de pensée européenne a marqué un tournant. L’homme a été privé de la « vigne », du greffage sur cette Vigne par lequel il est assuré d’atteindre la plénitude de son humanité. (NSLD : Faut-il encore préciser : il doit l’accepter… dans la foi et le baptême dans l’Eglise, Corps mystique du Christ   ) On peut dire que, d’une façon qualitativement nouvelle et jamais connue auparavant, ou du moins jamais à une telle échelle, s’est ouverte la voie vers les expériences dévastatrices du mal qui devaient venir plus tard » (p.121)

 

« Qui devaient venir plus tard » écrit le pape.

 

L’Europe au troisième millénaire, son apostasie

 

Ce « plus tard » est accompli. Il est notre lot ? Et, ici, on ne peut pas ne pas penser à la description que le pape, dans « Ecclesia in Europa » fait de l’Europe d’aujourd’hui. Le mal semble triomphant.

« Le temps que nous vivons, écrit le pape, dans cette « exhortation », avec les défis qui lui sont propres, apparaît comme une époque d'égarement. Beaucoup d'hommes et de femmes semblent désorientés, incertains, sans espérance, et de nombreux chrétiens partagent ces états d'âme. Nombreux sont les signes préoccupants qui, au début du troisième millénaire, troublent l'horizon du continent européen, lequel, « tout en étant riche d'immenses signes de foi et de témoignage, et dans le cadre d'une vie commune certainement plus libre et plus unie, ressent toute l'usure que l'histoire ancienne et récente a provoquée dans les fibres les plus profondes de ses populations, entraînant souvent la déception ».

 «7. Parmi les nombreux aspects, amplement rappelés aussi à l'occasion du Synode, je voudrais mentionner la perte de la mémoire et de l'héritage chrétiens, accompagnée d'une sorte d'agnosticisme pratique et d'indifférentisme religieux, qui fait que beaucoup d'Européens donnent l'impression de vivre sans terreau spirituel et comme des héritiers qui ont dilapidé le patrimoine qui leur a été légué par l'histoire. On n'est donc plus tellement étonné par les tentatives de donner à l'Europe un visage qui exclut son héritage religieux, en particulier son âme profondément chrétienne, fondant les droits des peuples qui la composent sans les greffer sur le tronc irrigué par la sève vitale du christianisme.

 

Certes, les prestigieux symboles de la présence chrétienne ne manquent pas dans le continent européen, mais avec l'expansion lente et progressive de la sécularisation, ils risquent de devenir un pur vestige du passé. Beaucoup n'arrivent plus à intégrer le message évangélique dans l'expérience quotidienne; il est de plus en plus difficile de vivre la foi en Jésus dans un contexte social et culturel où le projet chrétien de vie est continuellement mis au défi et menacé; dans de nombreux milieux de vie, il est plus facile de se dire athée que croyant; on a l'impression que la non-croyance va de soi tandis que la croyance a besoin d'une légitimation sociale qui n'est ni évidente ni escomptée.

 

« 8. Cette perte de la mémoire chrétienne s'accompagne d'une sorte de peur d'affronter l'avenir. L'image du lendemain qui est cultivée s'avère souvent pâle et incertaine. Face à l'avenir, on ressent plus de peur que de désir. On en trouve des signes préoccupants, entre autres, dans le vide intérieur qui tenaille de nombreuses personnes et dans la perte du sens de la vie. Parmi les expressions et les conséquences de cette angoisse existentielle, il faut compter en particulier la dramatique diminution de la natalité, la baisse des vocations au sacerdoce et à la vie consacrée, la difficulté, sinon le refus, de faire des choix définitifs de vie, même dans le mariage.

 

« On assiste à une fragmentation diffuse de l'existence; ce qui prévaut, c'est une sensation de solitude; les divisions et les oppositions se multiplient. Parmi les autres symptômes de cet état de fait, la situation actuelle de l'Europe connaît le grave phénomène des crises de la famille et de la disparition du concept même de famille, la persistance ou la réactivation de conflits ethniques, la résurgence de certaines attitudes racistes, les tensions interreligieuses elles-mêmes, l'attitude égocentrique qui enferme les personnes et les groupes sur eux-mêmes, la croissance d'une indifférence éthique générale et de la crispation excessive sur ses propres intérêts et privilèges. Pour beaucoup de personnes, au lieu d'orienter vers une plus grande unité du genre humain, la mondialisation en cours risque de suivre une logique qui marginalise les plus faibles et qui accroît le nombre des pauvres sur la terre.

 

« Parallèlement à l'expansion de l'individualisme, on note un affaiblissement croissant de la solidarité entre les personnes : alors que les institutions d'assistance accomplissent un travail louable, on observe une disparition du sens de la solidarité, de sorte que, même si elles ne manquent pas du nécessaire matériel, beaucoup de personnes se sentent plus seules, livrées à elles-mêmes, sans réseau de soutien affectif.

 

« 9. À la racine de la perte de l'espérance se trouve la tentative de faire prévaloir une anthropologie sans Dieu et sans le Christ. Cette manière de penser a conduit à considérer l'homme comme « le centre absolu de la réalité, lui faisant occuper faussement la place de Dieu. On oublie alors que ce n'est pas l'homme qui fait Dieu, mais Dieu qui fait l'homme. L'oubli de Dieu a conduit à l'abandon de l'homme », et c'est pourquoi, « dans ce contexte, il n'est pas surprenant que se soient largement développés le nihilisme en philosophie, le relativisme en gnoséologie et en morale, et le pragmatisme, voire un hédonisme cynique, dans la manière d'aborder la vie quotidienne ». La culture européenne donne l'impression d'une « apostasie silencieuse » de la part de l'homme comblé qui vit comme si Dieu n'existait pas.

 

« Dans une telle perspective prennent corps les tentatives, renouvelées tout récemment encore, de présenter la culture européenne en faisant abstraction de l'apport du christianisme qui a marqué son développement historique et sa diffusion universelle. Nous sommes là devant l'apparition d'une nouvelle culture, pour une large part influencée par les médias, dont les caractéristiques et le contenu sont souvent contraires à l'Évangile et à la dignité de la personne humaine. De cette culture fait partie aussi un agnosticisme religieux toujours plus répandu, lié à un relativisme moral et juridique plus profond, qui prend racine dans la perte de la vérité de l'homme comme fondement des droits inaliénables de chacun. Les signes de la disparition de l'espérance se manifestent parfois à travers des formes préoccupantes de ce que l'on peut appeler une « culture de mort ».

 

L'inéluctable nostalgie de l'espérance

 

10. Mais, comme l'ont souligné les Pères synodaux, « l'homme ne peut pas vivre sans espérance : sa vie serait vouée à l'insignifiance et deviendrait insupportable ».18 Bien souvent, celui qui a besoin d'espérance croit pouvoir trouver un apaisement dans des réalités éphémères et fragiles. Et ainsi, l'espérance, emprisonnée dans un milieu purement humain fermé à la transcendance, est identifiée, par exemple, au paradis promis par la science et par la technique, ou à des formes diverses de messianisme, au bonheur de nature hédoniste procuré par le consumérisme ou au bonheur imaginaire et artificiel produit par des stupéfiants, à certaines formes de millénarisme, à l'attrait des philosophies orientales, à la recherche de formes ésotériques de spiritualité, aux divers courants du New Age.19

« Mais tout cela se révèle profondément illusoire et incapable de satisfaire la soif de bonheur que le cœur de l'homme continue à ressentir en lui-même. Ainsi subsistent et s'intensifient les signes préoccupants de la disparition de l'espérance, qui parfois se manifestent même à travers des formes d'agressivité et de violence. »

 

Qui pourrait contester le réalisme de cette analyse ?

 

Le mal semble triomphant !

 

Il y revient dans ce livre « Mémoire et identité » comme si ce constat du mal était pour le pape une « angoisse ». C’est au chapitre 20. Il écrit : « Au XXe siècle, on a beaucoup fait pour que le monde cesse de croire et rejette le Christ. Vers la fin du siècle, et en même temps du millénaire, les forces destructrices se sont affaiblies, laissant toutefois derrière elles un grand champ dévasté. Il s’agit d’une dévastation de conscience, avec des conséquences ruineuses dans le domaine de la morale, tant personnelle que familiale, comme dans celui de l’éthique sociale. Les pasteurs d’âmes, qui chaque jour accompagnent la vie spirituelle de l’homme, le savent mieux que nous. Quand il m’arrive de parler avec eux, j’entends souvent des confidences bouleversantes. On pourrait malheureusement qualifier l’Europe, à cheval sur les deux millénaires, de continent des dévastations. Les programmes politiques orientés avant tout vers le développement économique, ne suffisent pas à eux seuls à guérir de semblables plaies. Au contraire, ils peuvent même les augmenter. Ici, s’ouvre un énorme champ pour la mission de l’Eglise. La moisson évangélique, telle qu’elle se présente dans le monde contemporain, est vraiment grande. Il faut seulement demander au Seigneur - et le demander avec instance - d’envoyer des ouvriers pour cette moisson en attente de récolte » (p. 147)

 

Condamner ? Evangéliser !

 

Mais face à ce constat, face à ce mal, loin de se décourager, le pape propose non point une condamnation mais précisément iterum et iterum l’Evangile.

 

Non point une condamnation.

 

Il le dit clairement dans son chapitre 18 : « Le souci d’aider l’homme est incomparablement plus important que les polémiques et que les accusations concernant, par exemple, le fond illuministe des grandes catastrophes historiques du XXe siècle. En effet l’esprit de l’Evangile s’exprime avant tout dans la disponibilité à offrir au prochain une aide fraternelle » (p. 135) Et c’est l’analyse que fait le pape dans son chapitre 18.

 

C’est précisément ce chapitre 18 qui, pour moi, -comme je l’ai laissé entendre en introduction- me laisse perplexe. C’est le chapitre dans lequel Jean-Paul II analyse la pensée du texte conciliaire « Gaudium et Spem » de Vatican II. Je n’en suis pas étonné. Je ne traiterai pas de ce sujet aujourd’hui, le réservant pour le prochain numéro de « Regard sur le monde », mais je citerai seulement cette phrase qui introduit le chapitre et qui pourra peut-être retenir votre attention et votre intérêt : « Les lumières européennes n’ont pas seulement produit les atrocités de la Révolution française ; elles ont eu des fruits positifs comme les idées de liberté, d’égalité et de fraternité, qui sont aussi des valeurs enracinées dans l’Evangile. Même si elles ont été proclamées indépendamment de lui, ces idées révélaient à elles seule leur origine. De cette façon, les Lumières françaises ont préparé le terrain à une meilleure compréhension des droits de l’homme. En vérité, la Révolution a violé de fait, et de bien des manières, ces droits. Toutefois, la reconnaissance effective des droits de l’homme commença à partir de là à être mise en œuvre avec une plus grande détermination, dépassant les traditions féodales ». (p. 131) 

 

M’est-il permis de m’élever contre cette affirmation ? Il y en a « mille » dans ce chapitre 18. (N.B.  pour ceux qui s’intéressent au combat des idées, elles mènent le monde, revoyez l’étude du père Minvielle que j’ai mise sur le site, il y a quelques temps déjà. (cf Regard sur le Monde N8 12/09/04   ). Voilà un des points précis de notre « contestation ». Mais laissons cela pour demain. Revenons au cours de la pensée du pape.  

 

- Non point une condamnation, dit-il,   mais précisément iterum et iterum l’Evangile

 

C’est la conclusion de ce beau chapitre 16 de « Mémoire et identité »

 

« Selon la définition de saint Thomas, le mal est l’absence d’un bien qui devrait se trouver dans un être déterminé. Dans l’homme, en tant qu’être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, et racheté par le Christ après le péché, on devrait trouver le bien de la participation à la nature divine et à la vie de Dieu lui-même, le Christ lui ayant mérité ce privilège inouï par les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption. (NDLR. Là, il y a un problème. Voir plus bas) Priver l’homme d’un tel bien équivaut – pour utiliser le langage de l’Evangile – à couper le sarment de la vigne. La conséquence en est que le sarment humain ne peut pas se développer vers la plénitude que le « vigneron », c’est-à-dire le Créateur, a pensée et envisagée pour lui. »

 

Mais pour que l’Europe retrouve ses racines chrétiennes, source pour elle du véritable « humanisme » tant désiré du pape, faut-il encore qu’elle accepte positivement de redevenir un « sarment » de la vigne du Seigneur. Il y faut pour cela et la foi et le baptême. La pensée du pape reste sur ce point « équivoque ». Il s’exprime comme si la « rédemption était automatique ». On sait que c’est un des points critiqués de la pensée de Jean-Paul II (cf Item : « Les Nouvelles de Chrétienté » du 15 avril, n° 10). Nous nous permettons de rappeler sur ce point précis la pensée du catéchisme du Concile de Trente, exprimée à propos de la forme eucharistique de la consécration du vin. Le concile donne le sens du « pour vous et pour plusieurs » et non point pour tous. « C’est l’Eglise, dit le Concile, qui, inspirée par l’esprit de Dieu, les a réunis. Ils servent à exprimer les fruits et les avantages de la Passion. Si nous en considérons en effet la vertu et l’efficacité, nous sommes obligés d’avouer que le sang du Seigneur a été répandu pour le salut de tous. Mais si nous examinons les fruits que les hommes en retirent, il est évident que plusieurs seulement et non pas tous, en profitent…Ainsi c’est avec raison qu’il n’a pas été dit : pour tous, puisque qu’il s’agissait en cet endroit du fruit de la Passion, qui n’a procuré le salut qu’aux élus seulement. C’est dans ce sens qu’il faut entendre … ce que dit le Seigneur dans Saint Jean : « Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que Vous m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous ».  (Jn 17 9)  (Cat. de Trente ; p.216. ed. Itinéraires).

 

C’est clairement dit dans saint Jean, dans son Prologue : « Mais à tous ceux qui l’ont reçu   - le Christ Fils de Dieu -, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui ne sont pas nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. Et le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous. Et nous avons vu sa gloire, gloire du Fils unique venu du Père, plein de grâce et de vérité ». (Jn 1 16)

A la semaine prochaine !