ITEM

80, rue de Normandie .  92400 Courbevoie. 

Port. O6 80 71 71 01 ; e-mail : abbe_aulagnier@hotmail.com. Site : http://la.revue.item.free.fr/

 

 Un regard sur l’actualité politique et religieuse

 Au 22 décembre 2005

 

N°71

Par Monsieur l’abbé Paul Aulagnier

 

Benoît XVI et le monde moderne.

A.   Analyse de la pensée de Benoît XVI

B.   Texte intégral de l’homélie.

J’ai été étonné de l’homélie que  Benoît XVI  prononça, en la Basilique Saint Pierre, le 8 décembre, en la fête de l’Immaculée Conception.

Tout au début, il remarque que cette date, du 8 décembre, est la date anniversaire de la clôture du Concile Vatican II. Il ne l’oublie pas.

« Il y a quarante ans, le 8 décembre 1965, sur l’esplanade de la Basilique Saint-Pierre, le pape Paul VI conclut solennellement le Concile Vatican II. Il avait été inauguré, selon la volonté de Jean XXIII, le 11 octobre 1962, qui était alors la fête de la maternité de Marie, et il fut conclu le jour de l'Immaculée »

On aurait pu s’attendre alors à ce que le Pape fasse un « panégyrique » du Concile et de son « aggiornamento » développant d’une façon solennelle les « bienfaits » du Concile. Toute la presse, au dire du communiqué de l’AFP de ce jour anniversaire, attendait ce bilan. Il n’en fut rien. Vous imaginez la déception…

Il rappela seulement cette belle déclaration de Paul VI en plein Concile donnant à Notre Dame, ce beau titre de « Marie, Mère de l’Eglise ».

Il fit appel à ses souvenirs d’auditeur personnel :

« Dans ma mémoire reste gravé de manière indélébile le moment où, en entendant ses paroles: « Mariam Sanctissimam declaramus Matrem Ecclesiae », « nous déclarons la Très Sainte Vierge Marie Mère de l'Eglise », les Pères se levèrent spontanément de leurs chaises et applaudirent debout, rendant hommage à la Mère de Dieu, à notre Mère, à la Mère de l\'Eglise ».

Il poursuit en donnant quelques explications théologiques sur ce nouveau titre : « Marie : Mère de l’Eglise » :

«  Marie n'a pas seulement un rapport singulier avec le Christ, le Fils de Dieu qui, comme homme, a voulu devenir son fils. Etant totalement unie au Christ, elle nous appartient également totalement. Oui, nous pouvons dire que Marie est proche de nous comme aucun autre être humain, car le Christ est homme pour les hommes et tout son être est un « être là pour nous ». Le Christ, disent les Pères, en tant que Tête est inséparable de son Corps qui est l'Eglise, formant avec celle-ci, pour ainsi dire, un unique sujet vivant. La Mère du Chef est également la Mère de toute l'Eglise; elle est, pour ainsi dire, totalement expropriée d'elle-même; elle s'est entièrement donnée au Christ et, avec Lui, elle nous est donnée en don à nous tous ».

On peut, de fait,  se réjouir de ce nouveau titre donné à Notre Dame, même si l’on attendait plus du Concile, même si l’on attendait la proclamation du dogme de la « co-rédemption » de Notre Dame… Ce dogme fut sacrifié sur l’autel de l’œcuménisme…

Faute de panégyrique du Concile en ce quarantième anniversaire, certains pouvaient attendre alors du pape un bel exposé sur le dogme de l’Immaculée Conception. Nous étions, tout de même, le 8 décembre. C’était une bonne occasion…pour centrer l’attention du peuple de Dieu sur ce beau dogme tellement « chahuté » aujourd’hui… Les déclarations d’un Duquesne, cet hérétique, dans son livre « Marie »  restent encore dans la mémoire de beaucoup. Ce livre fit scandale dans la chrétienté.

Alors,  le 8 décembre était une belle occasion pour faire honneur à Marie.

Eh bien, rien de tel !

Le pape fit juste quelques considérations sur Notre Dame, en commentant la première lecture tiré de l’Evangile de Saint Luc : le récit de l’Annonciation. Certes,  les considérations du pape sont belles…Il parle de la sainteté, de la pureté de Marie s’inspirant de la figure biblique du « saint reste » d’Israël. Elle est celle qui est « pure », elle est le « véritable Sion ». Elle est la « maison vivante de Dieu ». En elle, se trouve « le lieu de son repos »…Toutes ces affirmations sont belles. Je suis  heureux de les lire sous la plume du pape…Comme le dit Saint Bernard : «  de Maria, nunquam satis »…

Lisez vous-même :

« Mais à présent nous devons nous demander: Que signifie « Marie l'Immaculée »? Ce titre a-t-il quelque chose à nous dire ?.... Il y a tout d'abord le récit merveilleux de l'annonce à Marie, la Vierge de Nazareth, de la venue du Messie. Le salut de l\Ange est tissé de fils de l'Ancien Testament, en particulier du prophète Sophonie. Celui-ci fait voir que Marie, l'humble femme de province qui est issue d'une lignée sacerdotale et qui porte en elle le grand patrimoine sacerdotal d'Israël, est « le saint reste » d'Israël auquel les prophètes, au cours de toutes les périodes de douleurs et de ténèbres, ont fait référence. En elle est présente la véritable Sion, celle qui est pure, la demeure vivante de Dieu. En elle demeure le Seigneur, en elle il trouve le lieu de Son repos. Elle est la maison vivante de Dieu, qui n'habite pas dans des édifices de pierre, mais dans le cœur de l'homme vivant. Elle est le germe qui, dans la sombre nuit d'hiver de l'histoire, jaillit du tronc abattu de David. En elle s’accomplit la parole du Psaume: « La terre a donné son fruit » (67, 7). Elle est le surgeon, duquel dérive l'arbre de la rédemption et des rachetés. Dieu n'a pas essuyé un échec, comme il pouvait sembler au début de l'histoire avec Adam et Eve, ou bien au cours de l'exil à Babylone, et comme il semblait à nouveau à l'époque de Marie, quand Israël était devenu un peuple sans importance dans une région occupée, avec bien peu de signes reconnaissables de sa sainteté. Dieu n'a pas failli. Dans l'humilité de la maison de Nazareth vit l'Israël saint, le reste pur. Dieu a sauvé et sauve son peuple. Du tronc abattu ressurgit à nouveau son histoire, devenant une nouvelle force vive qui oriente et envahit le monde. Marie est l'Israël saint; elle dit « oui » au Seigneur, se met pleinement à sa disposition et devient ainsi le temple vivant de Dieu »

Oui…Tout cela est beau…C’est un bel exposé de théologie « positive ». Mais reconnaissez-le,  on est loin de la profondeur d’un  exposé dogmatique. La date, pourtant, du 8 décembre, encore une fois,  en était l’occasion… Non, vous dis-je, rien de tout cela… Comme si la pensée du pape était ailleurs…Sa préoccupation, autre.

Et de fait, il parla surtout du péché originel… Il dit bien que Marie en fut exempte…Mais ce n’est pas sa préoccupation première. Il  veut parler, on le sent, du monde moderne à la lumière du péché originel. Il y consacre même cinq longs paragraphes, les cinq derniers sur neuf  paragraphes que contient son homélie. 

Dans l’analyse qu’il nous donne du péché originel,  on voit bien que son regard est tout orienté vers le monde moderne. On a même l’impression qu’il voit le  monde moderne…dans la lumière de la réalité du péché originel, péché héréditaire, dit-il.

C’est tout à fait notable dans ces deux  affirmations

Celle-ci « Chers frères et sœurs! Si nous réfléchissons sincèrement à nous-mêmes et à notre histoire, nous constatons qu’à travers ce récit est non seulement décrite l'historie du début, mais l'histoire de tous les temps, et que nous portons tous en nous une goutte du venin de cette façon de penser illustrée par les images du Livre de la Genèse. Cette goutte de venin, nous l'appelons péché originel ».

Et également celle-ci :

« Cependant, en regardant le monde autour de nous, nous constatons qu'il n'en est pas ainsi, c'est-à-dire que le mal empoisonne toujours, il n'élève pas l'homme, mais l'abaisse et l'humilie, il ne le rend pas plus grand, plus pur et plus riche, mais il lui cause du mal et le fait devenir plus petit. »

Mais cela se constate surtout  dans la manière dont il décrit la réalité du péché originel. Il l’analyse à partir du récit de la Genèse. Il le  décrit comme une volonté d’indépendance de l’homme par rapport à Dieu,  et il glisse insensiblement et comme immédiatement vers une description du monde moderne. Là, il constate la même volonté d’indépendance, la même volonté d’autonomie par rapport à Dieu, le même désir de liberté, le même refus de l’amour divin, amour divin qui est vu par l’homme comme sclérosant, ennemi de sa propre liberté, de son propre pouvoir. L’homme veut vivre son existence sans référence à Dieu, dans l’oubli de Dieu. Il refuse la volonté de Dieu …qui le fait être ce qu’il est dans sa nature intrinsèque.  Alors il préfère même se détruire lui-même plutôt que de se soumettre à cet amour, à cette loi. Il veut même goûter le mal pour lui-même…

C’est tout à fait notable dans ce passage de l’homélie :

« Si nous nous mettons à l'écoute de ce texte avec l'Eglise croyante et en prière, alors nous pouvons commencer à comprendre ce qu'est le péché originel, le péché héréditaire, et aussi ce que signifie être sauvegardé de ce péché héréditaire, ce qu'est la rédemption.

Quelle est la situation qui nous est présentée dans cette page ? L' homme n' a pas confiance en Dieu. Tenté par le serpent, il nourrit le soupçon que Dieu, en fin de compte, ôte quelque chose à sa vie, que Dieu est un concurrent qui limite notre liberté et que nous ne serons pleinement des êtres humains que lorsque nous l'aurons mis de côté; en somme, que ce n'est que de cette façon que nous pouvons réaliser en plénitude notre liberté. L'homme vit avec le soupçon que l'amour de Dieu crée une dépendance et qu'il lui est nécessaire de se débarrasser de cette dépendance pour être pleinement lui-même. L'homme ne veut pas recevoir son existence et la plénitude de sa vie de Dieu. Il veut puiser lui-même à l'arbre de la connaissance le pouvoir de façonner le monde, de se transformer en un dieu en s'élevant à Son niveau, et de vaincre avec ses propres forces la mort et les ténèbres. Il ne veut pas compter sur l'amour qui ne lui semble pas fiable; il compte uniquement sur la connaissance, dans la mesure où celle-ci confère le pouvoir. Plutôt que sur l'amour il mise sur le pouvoir, avec lequel il veut prendre en main de manière autonome sa propre vie. Et en agissant ainsi, il se fie au mensonge plutôt qu'à la vérité et cela fait sombrer sa vie dans le vide, dans la mort. L'amour n'est pas une dépendance, mais un don qui nous fait vivre. La liberté d'un être humain est la liberté d'un être limité et elle est donc elle-même limitée. Nous ne pouvons la posséder que comme liberté partagée, dans la communion des libertés: ce n'est que si nous vivons de manière juste, l'un avec l'autre et l'un pour l'autre, que la liberté peut se développer. Nous vivons de manière juste, si nous vivons selon la vérité de notre être, c'est-à-dire selon la volonté de Dieu. Car la volonté de Dieu ne constitue pas pour l'homme une loi imposée de l'extérieur qui le force, mais la mesure
intrinsèque de sa nature, une mesure qui est inscrite en lui et le rend image de Dieu, et donc une créature libre. Si nous vivons contre l'amour et contre la vérité – contre Dieu – , alors nous nous détruisons réciproquement et nous détruisons le monde. Alors nous ne trouvons pas la vie, mais nous faisons le jeu de la mort. Tout cela est raconté à travers des images immortelles dans l'histoire de la chute originelle et de l'homme chassé du Paradis terrestre ».


Chers frères et sœurs! Si nous réfléchissons sincèrement à nous-mêmes et à notre histoire, nous constatons qu'à travers ce récit est non seulement décrite l'historie du début, mais l'histoire de tous les temps, et que nous portons tous en nous une goutte du venin de cette façon de penser illustrée par les images du Livre de la Genèse. Cette goutte de venin, nous l'appelons péché originel. Précisément en la fête de l'Immaculée Conception apparaît en nous le soupçon qu'une personne qui ne pèche pas du tout est au fond ennuyeuse; que quelque chose manque à sa vie: la dimension dramatique du fait d'être autonome; qu'être véritablement un homme comprend la liberté de dire non, de descendre au fond des ténèbres du péché et de vouloir agir seul; que ce n'est qu'alors que l'on peut exploiter totalement toute l'ampleur et la profondeur du fait d'être des hommes, d'être véritablement nous-mêmes; que nous devons mettre cette liberté à l'épreuve, également contre Dieu, pour devenir en réalité pleinement nous-mêmes. En un mot, nous pensons au fond que le mal est bon, que nous avons au moins un peu besoin de celui-ci pour faire l'expérience de la plénitude de l'être. Nous pensons que Méphistophélès – le tentateur – a raison lorsqu'il dit être la force « qui veut toujours le mal et qui accomplit toujours le bien » (J.W. v. Goethe, Faust I, 3). Nous pensons que traiter un peu avec le mal, se réserver un peu de liberté contre Dieu est au fond un bien, et peut-être même absolument nécessaire.


Cependant, en regardant le monde autour de nous, nous constatons qu'il n'en est pas ainsi, c'est-à-dire que le mal empoisonne toujours, il n'élève pas l'homme, mais l'abaisse et l'humilie, il ne le rend pas plus grand, plus pur et plus riche, mais il lui cause du mal et le fait devenir plus petit. C'est plutôt cela que nous devons apprendre le jour de l'Immaculée: l'homme qui s'abandonne totalement entre les mains de Dieu ne devient pas une marionnette de Dieu, une personne consentante, ennuyeuse; il ne perd pas sa liberté. Seul l'homme qui se remet totalement à Dieu trouve la liberté véritable, l'ampleur vaste et créative de la liberté du bien. L'homme qui se tourne vers Dieu ne devient pas plus petit, mais plus grand, car grâce à Dieu et avec Lui il devient grand, il devient divin, il devient vraiment lui-même. L'homme qui se remet entre les mains de Dieu ne s'éloigne pas des autres en se retirant dans sa rédemption en privé; au contraire, ce n'est qu'alors que son cœur s'éveille vraiment et qu'il devient une personne sensible et donc bienveillante et ouverte ».

Tel est le regard que Benoît XVI porte sur le monde moderne. Il le définit comme opposé à Dieu et à sa loi, comme voulant vivre  - et cela d’une volonté absolue - dans une totale « autonomie » par rapport à Dieu et à son Christ, utilisant son intelligence à la seule finalité terrestre. Le monde moderne est certainement anti-christique.

Cette description du monde moderne correspond tout à fait à celle que nous donnait déjà  Maritain dans son fameux livre « Antimoderne ». Cela vaut la peine d’être rappelé.

« Désormais l’animal raisonnable va s’appuyer sur lui-même, la pierre d’angle ne sera plus le Christ. L’esprit d’indépendance absolue, qui, en définitive, porte l’homme à revendiquer pour lui-même l’ « aséité », et que l’on peut appeler l’esprit de la Révolution antichrétienne, s’introduit victorieusement en Europe, avec la Renaissance et la Réforme, il soustrait à l’ordre chrétien ici la sensibilité esthétique et toutes les curiosités de l’esprit, là la spiritualité religieuse et la volonté, et vise à remplacer partout le culte des Trois Personnes divines par le culte du Moi humain. Réprimé au XVII siècle, lancé au XVIII et au XIX siècle à la conquête de l’univers, servi avec persévérance et habileté par la contre-église maçonnique, il  réussit à écarter Dieu de tout ce qui est centre de pouvoir ou d’autorité dans les peuples…L’homme s’isole…il se soustrait à Dieu par antithéologisme et à l’être par idéalisme. Il se replis sur soi, s’enferme comme un tout puissant dans sa propre immanence, fait tourner l’univers autour de sa cervelle, s’adore enfin comme étant l’auteur de la vérité par sa pensée et l’auteur de la loi par sa volonté ».

Dieu est proscrit de tout l’univers de l’homme tant de sa vie sociale que de sa vie morale et intellectuelle, c’est à dire de tout  ce qui est proprement humain dans l’homme.

Terrible constat fait par le philosophe…

Et Maritain, comme un confirmatur,  site un  pape, le pape Saint Pie X qui nous donne le même jugement sur le monde moderne, celui-là même que vient de nous donner Benoît XVI. (Entre nous, je préfère la description de Benoît XVI. Je la trouve plus paternelle, moins sentencieuse…même plus profonde…)

Lisez : « Nous éprouvions une sorte de terreur », écrivait Pie X en 1903, dans sa première Encyclique, terrebat nos quam maxime, « à considérer les conditions funestes de l’humanité à l’heure présente. Peut-on ignorer la maladie profonde et si grave qui travaille, en ce moment, bien plus que par le passé, la société humaine et qui, s’aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu’aux moelles, l’entraîne à sa ruine ? Cette maladie, vous la connaissez, c’est, à l’égard de Dieu, l’abandon et l’apostasie ; et rien sans nul doute qui mène plus sûrement à la ruine, selon cette parole du Prophète : Voici que ceux qui s’éloignent de vous , périront…

« De nos jours, il n’est que trop vrai, les nations ont frémi et les peuple ont médité des projets insensés contre leur Créateur ; et presque commun est devenu ce cri de ses ennemis : Retirez vous de nous. De là, en la plupart, un rejet total de tout respect de Dieu. De là des habitudes de vie, tant privée que publique, où nul compte n’est tenu de sa souveraineté. Bien plus, il n’est effort ni artifice que l’on ne mette en œuvre pour abolir entièrement son souvenir et jusqu’à sa notion…On tend d’un effort obstiné à anéantir tout rapport de l’homme avec la Divinité ! En revanche, et c’est là, au dire même de l’Apôtre, le caractère propre de l’Antéchrist, l’homme, avec une témérité sans nom, a usurpé la place du Créateur en s’élevant au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu. C’est à tel point que, impuissant à éteindre complètement en soi la notion de Dieu, il secoue cependant le joug de sa majesté, et se dédie à lui-même le monde visible en guise de temple, où il prétend recevoir les adorations de ses semblables. Il siège dans le temple de Dieu, où il se montre comme s’il était Dieu lui-même. » (E Supremi apostolatum)

Or on se souvient que le Concile porta aussi son regard sur le monde moderne. C’est tout le fameux schéma 13 qui est devenu le texte conciliaire  Gaudium et Spes  que le  cardinal Ratzinger présenta lui-même, dans son livre « les principes de la théologie catholique », comme le « testament »  du Concile,

Or il me semble que le jugement actuel de Benoît XVI sur le monde contemporain n’est plus le même. Ne corrigerait-il pas la vue « utopique » des pères conciliaires ?

Dans Gaudium et Spes, des numéros 4 à 10, les pères conciliaires expriment leur conception sur la « condition humaine dans le monde d’aujourd’hui ». Eh bien,  vous n’avez aucune allusion au péché originel et à ses conséquences. Le Concile fait des considérations plutôt sociologiques, économiques, politiques…, peu dignes d’un vrai Concile…ne justifiant pas, du moins,  la convocation d’une telle assemblée…Mais il ne fait aucune allusion au péché originel. Il est totalement omis.

C’est pourtant la  seule considération que le Pape Benoît XVI retient  dans son homélie du 8 décembre.  La perspective intellectuelle de Benoît XVI est tout autre. Elle est « ontologique », « essentielle ». Celle du Concile  est « sociologique », « superficielle ».

Il fallait que cela soit dit.

Et cela fut dit déjà, à l’époque, par Mgr Lefebvre. Dans son petit livre « J’accuse le Concile ! »,  il écrit : « Dans l’exposition introductive, (les n° 4 à 10), comment peut-on taire continuellement le péché originel avec ses suites et le péché personnel, alors que nulle explication valide de l’histoire du monde et du monde actuel ne peut être donnée sans référence à ce fait historique et à ce fait actuel » ? 

Cette omission grave, conclut-il,  donne au  « document conciliaire un caractère d’irréalisme ». (p. 92)

Le pape Benoît XVI corrige le « tire ».

C’est tout a fait notable et  remarquable. Personne ne semble l’avoir fait remarquer…

 L’abbé de Tanouarn a raison d’écrire que le pape est en train de corriger le Concile et son enseignement « équivoque». Il le démontre dans l’analyse qu’il fait du « compendium »

Une autre preuve ! Je vous la propose : son discours du 8 décembre 2005. C’est une date à retenir.

  

 

B. Texte intégral de l’homélie prononcée par le pape le 8 décembre

 

Nous publions ci-dessous le texte intégral de l'homélie que le pape Benoît XVI a prononcée lors de la messe  qu'il a célébrée dans la Basilique Saint-Pierre en la solennité de l'Immaculée Conception et à l'occasion des 40 ans du Concile Vatican II.

 

« Il y a quarante ans, le 8 décembre 1965, sur l’esplanade de la Basilique Saint-Pierre, le pape Paul VI conclut solennellement le Concile Vatican II. Il avait été inauguré, selon la volonté de Jean XXIII, le 11 octobre 1962, qui était alors la fête de la maternité de Marie, et il fut conclu le jour de l\'Immaculée. Un cadre marial entoure le Concile. En réalité, il s\'agit de beaucoup plus qu\'un cadre: c\'est une orientation de tout son chemin. Il nous renvoie, comme il renvoyait alors les Pères du Concile, à l\'image de la Vierge à l\'écoute, qui vit dans la Parole de Dieu, qui conserve dans son cœur les paroles qui viennent de Dieu et, les rassemblant comme dans une mosaïque, apprend à les comprendre (cf. Lc 2, 19.51); il nous renvoie à la grande Croyante qui, pleine de confiance, se remet entre les mains de Dieu, s\'abandonnant à sa volonté; il nous renvoie à l\'humble Mère qui, lorsque la mission de son Fils l\'exige, s\'efface et, dans le même temps, à la femme courageuse qui, alors que les disciples s\'enfuient, reste au pied de la croix. Paul VI, dans son discours à l\'occasion de la promulgation de la Constitution conciliaire sur l\'Eglise, avait qualifié Marie de « tutrix huius Concilii », « protectrice de ce Concile » (cf. Oecumenicum Concilium Vaticanum II, Constitutiones Decreta Declarationes, Cité du Vatican 1966, p. 983) et, faisant une allusion au récit de la Pentecôte rapporté par Luc (Ac 1, 12-14), il avait dit que les Pères s\'étaient réunis dans la salle du Concile « cum Maria, Matre Iesu » et que, également en son nom, ils en seraient à présent sortis (p. 985).

Dans ma mémoire reste gravé de manière indélébile le moment où, en entendant ses paroles: « Mariam Sanctissimama declaramus Matrem Ecclesiae », « nous déclarons la Très Sainte Vierge Marie Mère de l\'Eglise », les Pères se levèrent spontanément de leurs chaises et applaudirent debout, rendant hommage à la Mère de Dieu, à notre Mère, à la Mère de l\'Eglise. De fait, à travers ce titre le pape résumait la doctrine mariale du Concile et donnait la clef pour sa compréhension. Marie n\'a pas seulement un rapport singulier avec le Christ, le Fils de Dieu qui, comme homme, a voulu devenir son fils. Etant totalement unie au Christ, elle nous appartient également totalement. Oui, nous pouvons dire que Marie est proche de nous comme aucun autre être humain, car le Christ est homme pour les hommes et tout son être est un « être là pour nous ». Le Christ, disent les Pères, en tant que Tête est inséparable de son Corps qui est l\'Eglise, formant avec celle-ci, pour ainsi dire, un unique sujet vivant. La Mère du Chef est également la Mère de toute l\'Eglise; elle est, pour ainsi dire, totalement expropriée d\'elle-même; elle s\'est entièrement donnée au Christ et, avec Lui, elle nous est donnée en don à nous tous. En effet, plus la personne humaine se donne, plus elle se trouve elle-même.

Le Concile entendait nous dire cela: Marie est tellement liée au grand mystère de l\'Eglise qu\'elle et l\'Eglise sont inséparables, tout comme le Christ et elle, sont inséparables. Marie reflète l\'Eglise, elle l\'anticipe dans sa personne, et, dans toutes les tribulations qui frappent l\'Eglise qui souffre et qui œuvre, elle reste toujours l\'étoile du salut. C\'est elle qui est son centre véritable en qui nous avons confiance, même si bien souvent ce qui est autour pèse sur notre âme. Le pape Paul VI, dans le contexte de la promulgation de la Constitution sur l\'Eglise, a mis tout cela en lumière à travers un nouveau titre profondément enraciné dans la Tradition, précisément dans l\'intention d\'illuminer la structure intérieure de l\'enseignement sur l\'Eglise développé au cours du Concile. Le Concile Vatican II devait s\'exprimer sur les composantes institutionnelles de l\'Eglise: sur les évêques et sur le pontife, sur les prêtres, les laïcs et les religieux dans leur communion et dans leur relations; il devait décrire l\'Eglise en chemin, « qui enferme des pécheurs dans son propre sein, et est donc à la fois sainte et appelée à se purifier...» (Lumen gentium, n. 8). Mais cet aspect « pétrinien » de l\'Eglise est inclus dans l\'aspect « marial ». En Marie, l\'Immaculée, nous rencontrons l\'essence de l\'Eglise d\'une manière qui n\'est pas déformée. Nous devons apprendre d\'elle à devenir nous-mêmes des « âmes ecclésiales », comme s\'exprimaient les Pères, pour pouvoir nous aussi, selon la parole de saint Paul, nous présenter « immaculés » devant le Seigneur, tels qu\'Il nous a voulus dès le commencement (Col 1, 321; Ep 1, 4).

Mais à présent nous devons nous demander: Que signifie « Marie l\'Immaculée »? Ce titre a-t-il quelque chose à nous dire ? La liturgie d\'aujourd\'hui éclaire pour nous le contenu de cette parole à travers deux grandes images. Il y a tout d\'abord le récit merveilleux de l\'annonce à Marie, la Vierge de Nazareth, de la venue du Messie. Le salut de l\'Ange est tissé de fils de l\'Ancien Testament, en particulier du prophète Sophonie. Celui-ci fait voir que Marie, l\'humble femme de province qui est issue d\'une lignée sacerdotale et qui porte en elle le grand patrimoine sacerdotal d\'Israël, est « le saint reste » d\'Israël auquel les prophètes, au cours de toutes les périodes de douleurs et de ténèbres, ont fait référence. En elle est présente la véritable Sion, celle qui est pure, la demeure vivante de Dieu. En elle demeure le Seigneur, en elle il trouve le lieu de Son repos. Elle est la maison vivante de Dieu, qui n\'habite pas dans des édifices de pierre, mais dans le cœur de l\'homme vivant. Elle est le germe qui, dans la sombre nuit d\'hiver de l\'histoire, jaillit du tronc abattu de David. En elle s\'accomplit la parole du Psaume: « La terre a donné son fruit » (67, 7). Elle est le surgeon, duquel dérive l\'arbre de la rédemption et des rachetés. Dieu n\'a pas essuyé un échec, comme il pouvait sembler au début de l\'histoire avec Adam et Eve, ou bien au cours de l\'exil à Babylone, et comme il semblait à nouveau à l\'époque de Marie, quand Israël était devenu un peuple sans importance dans une région occupée, avec bien peu de signes reconnaissables de sa sainteté. Dieu n\'a pas failli. Dans l\'humilité de la maison de Nazareth vit l\'Israël saint, le reste pur. Dieu a sauvé et sauve son peuple. Du tronc abattu ressurgit à nouveau son histoire, devenant une nouvelle force vive qui oriente et envahit le monde. Marie est l\'Israël saint; elle dit « oui » au Seigneur, se met pleinement à sa disposition et devient ainsi le temple vivant de Dieu.

La deuxième image est beaucoup plus difficile et obscure. Cette métaphore, tirée du Livre de la Genèse, nous parle à partir d\'une grande distance historique, et ne peut être éclaircie qu\'avec beaucoup de peine; ce n\'est qu\'au cours de l\'histoire qu\'il a été possible de développer une compréhension plus profonde de ce qui y est référé. Il est prédit qu\'au cours de toute l\'histoire la lutte entre l\'homme et le serpent se poursuivra, c\'est-à-dire entre l\'homme et les puissances du mal et de la mort. Cependant, il est également pré-annoncé que « la lignée » de la femme vaincra un jour et écrasera la tête du serpent, de la mort; il est pré-annoncé que la lignée de la femme – et en elle la femme et la mère elle-même – vaincra et qu\'ainsi, à travers l\'homme, Dieu vaincra. Si nous nous mettons à l\'écoute de ce texte avec l\'Eglise croyante et en prière, alors nous pouvons commencer à comprendre ce qu\'est le péché originel, le péché héréditaire, et aussi ce que signifie être sauvegardé de ce péché héréditaire, ce qu\'est la rédemption.

Quelle est la situation qui nous est présentée dans cette page ? L\'homme n\'a pas confiance en Dieu. Tenté par le serpent, il nourrit le soupçon que Dieu, en fin de compte, ôte quelque chose à sa vie, que Dieu est un concurrent qui limite notre liberté et que nous ne serons pleinement des êtres humains que lorsque nous l\'aurons mis de côté; en somme, que ce n\'est que de cette façon que nous pouvons réaliser en plénitude notre liberté. L\'homme vit avec le soupçon que l\'amour de Dieu crée une dépendance et qu\'il lui est nécessaire de se débarrasser de cette dépendance pour être pleinement lui-même. L\'homme ne veut pas recevoir son existence et la plénitude de sa vie de Dieu. Il veut puiser lui-même à l\'arbre de la connaissance le pouvoir de façonner le monde, de se transformer en un dieu en s\'élevant à Son niveau, et de vaincre avec ses propres forces la mort et les ténèbres. Il ne veut pas compter sur l\'amour qui ne lui semble pas fiable; il compte uniquement sur la connaissance, dans la mesure où celle-ci confère le pouvoir. Plutôt que sur l\'amour il mise sur le pouvoir, avec lequel il veut prendre en main de manière autonome sa propre vie. Et en agissant ainsi, il se fie au mensonge plutôt qu\'à la vérité et cela fait sombrer sa vie dans le vide, dans la mort. L\'amour n\'est pas une dépendance, mais un don qui nous fait vivre. La liberté d\'un être humain est la liberté d\'un être limité et elle est donc elle-même limitée. Nous ne pouvons la posséder que comme liberté partagée, dans la communion des libertés: ce n\'est que si nous vivons de manière juste, l\'un avec l\'autre et l\'un pour l\'autre, que la liberté peut se développer. Nous vivons de manière juste, si nous vivons selon la vérité de notre être, c\'est-à-dire selon la volonté de Dieu. Car la volonté de Dieu ne constitue pas pour l\'homme une loi imposée de l\'extérieur qui le force, mais la mesure intrinsèque de sa nature, une mesure qui est inscrite en lui et le rend image de Dieu, et donc une créature libre. Si nous vivons contre l\'amour et contre la vérité – contre Dieu – , alors nous nous détruisons réciproquement et nous détruisons le monde. Alors nous ne trouvons pas la vie, mais nous faisons le jeu de la mort. Tout cela est raconté à travers des images immortelles dans l\'histoire de la chute originelle et de l\'homme chassé du Paradis terrestre.

Chers frères et sœurs! Si nous réfléchissons sincèrement à nous-mêmes et à notre histoire, nous constatons qu\'à travers ce récit est non seulement décrite l\'historie du début, mais l\'histoire de tous les temps, et que nous portons tous en nous une goutte du venin de cette façon de penser illustrée par les images du Livre de la Genèse. Cette goutte de venin, nous l\'appelons péché originel. Précisément en la fête de l\'Immaculée Conception apparaît en nous le soupçon qu\'une personne qui ne pèche pas du tout est au fond ennuyeuse; que quelque chose manque à sa vie: la dimension dramatique du fait d\'être autonome; qu\'être véritablement un homme comprend la liberté de dire non, de descendre au fond des ténèbres du péché et de vouloir agir seul; que ce n\'est qu\'alors que l\'on peut exploiter totalement toute l\'ampleur et la profondeur du fait d\'être des hommes, d\'être véritablement nous-mêmes; que nous devons mettre cette liberté à l\'épreuve, également contre Dieu, pour devenir en réalité pleinement nous-mêmes. En un mot, nous pensons au fond que le mal est bon, que nous avons au moins un peu besoin de celui-ci pour faire l\'expérience de la plénitude de l\'être. Nous pensons que Méphistophélès – le tentateur – a raison lorsqu\'il dit être la force « qui veut toujours le mal et qui accomplit toujours le bien » (J.W. v. Goethe, Faust I, 3). Nous pensons que traiter un peu avec le mal, se réserver un peu de liberté contre Dieu est au fond un bien, et peut-être même absolument nécessaire.

Cependant, en regardant le monde autour de nous, nous constatons qu\'il n\'en est pas ainsi, c\'est-à-dire que le mal empoisonne toujours, il n\'élève pas l\'homme, mais l\'abaisse et l\'humilie, il ne le rend pas plus grand, plus pur et plus riche, mais il lui cause du mal et le fait devenir plus petit. C\'est plutôt cela que nous devons apprendre le jour de l\'Immaculée: l\'homme qui s\'abandonne totalement entre les mains de Dieu ne devient pas une marionnette de Dieu, une personne consentante, ennuyeuse; il ne perd pas sa liberté. Seul l\'homme qui se remet totalement à Dieu trouve la liberté véritable, l\'ampleur vaste et créative de la liberté du bien. L\'homme qui se tourne vers Dieu ne devient pas plus petit, mais plus grand, car grâce à Dieu et avec Lui il devient grand, il devient divin, il devient vraiment lui-même. L\'homme qui se remet entre les mains de Dieu ne s\'éloigne pas des autres en se retirant dans sa rédemption en privé; au contraire, ce n\'est qu\'alors que son cœur s\'éveille vraiment et qu\'il devient une personne sensible et donc bienveillante et ouverte.

Plus l\'homme est proche de Dieu et plus il est proche des hommes. Nous le voyons en Marie. Le fait qu\'elle soit totalement auprès de Dieu est la raison pour laquelle elle est également si proche de tous les hommes. C\'est pourquoi elle peut être la Mère de toute consolation et de toute aide, une Mère à laquelle devant chaque nécessité quiconque peut oser s\'adresser dans sa propre faiblesse et dans son propre péché, car elle comprend tout et elle est pour tous la force ouverte de la bonté créative. C\'est en Elle que Dieu imprime son image, l\'image de Celui qui suit la brebis égarée jusque dans les montagnes et parmi les épines et les ronces des péchés de ce monde, se laissant blesser par la couronne d\'épine de ces péchés, pour prendre la brebis sur ses épaules et la ramener à la maison. En tant que Mère compatissante, Marie est la figure anticipée et le portrait permanent de son Fils. Nous voyons ainsi que même l\'image de la Vierge des Douleurs, de la Mère qui partage la souffrance et l\'amour, est une véritable image de l\'Immaculée. Son cœur, grâce au fait d\'être et de sentir avec Dieu, s\'est agrandi. En Elle la bonté de Dieu s\'est beaucoup approchée et s\'approche de nous. Ainsi Marie se trouve devant nous comme signe de réconfort, d\'encouragement, d\'espérance. Elle s\'adresse à nous en disant: «Aie le courage d\'oser avec Dieu! Essaye! N\'aie pas peur de Lui! Aie le courage de risquer avec la foi! Aie le courage de risquer avec la bonté! Aie le courage de risquer avec le cœur pur! Engage-toi avec Dieu, tu verras alors que c\'est précisément grâce à cela que ta vie deviendra vaste et lumineuse, non pas ennuyeuse, mais pleine de surprises infinies, car la bonté infinie de Dieu ne se tarit jamais!»

En ce jour de fête, nous voulons rendre grâce au Seigneur pour le grand signe de sa bonté qu\'il nous a donné en Marie, sa Mère et Mère de l\'Eglise. Nous voulons le prier de placer Marie sur notre chemin comme une lumière qui nous aide à devenir nous aussi lumière et à porter cette lumière dans les nuits de l\'histoire. Amen.